Double XFrance

Qui sont les Françaises les plus hostiles au port du niqab?

Agnès De Féo, mis à jour le 26.10.2017 à 18 h 27

Quatre femmes musulmanes témoignent des vives attaques suscitées par leur port du niqab. Les femmes d'âge mûr seraient les plus enclines à réagir avec violence.

Une femme en niqab à Paris, le 29 juin 2014.© AFP Photo / Stéphane de Sakutin.

Une femme en niqab à Paris, le 29 juin 2014.© AFP Photo / Stéphane de Sakutin.

Sept ans après le vote de la loi d’interdiction du voile intégral, le 11 octobre 2010, les femmes qui le portent semblent de plus en plus rares en France. La société a fini par avoir raison des plus résistantes, mais pas seulement du fait des contrôles de police et des amendes.

La rue s’est aussi chargée de faire appliquer la loi. Des quidams se sont livrés à une traque des femmes entièrement voilées, à coup d’injures et de violences physiques. Les plus représentatifs de ces citoyens ordinaires, selon les témoignages: des femmes de plus de 50 ans, bien décidées à faire respecter la loi. Ce sont également elles qui remplissent certains sites internet de commentaires furieux.

«Les pires sont les femmes âgées»

Djamila, 35 ans, est l’une des très rares femmes à encore porter le niqab en France. Elle sort peu de chez elle, par crainte, et se livre à une petite description de ses détracteurs:

«Le plus souvent, ce sont des femmes qui m’agressent. Elles sont beaucoup plus virulentes que les hommes.»

Pour l’avoir accompagnée plusieurs fois à la mairie d’Aubervilliers, j’ai été confrontée à ces femmes mûres à l’air mauvais, l’œil noir et maugréant à voix basse. Djamila me confiait un jour en en désignant une: «Tu vois, c’est parce que je suis accompagnée qu’elle se retient. Si j’avais été seule, j’aurais eu droit à: “Salope, retourne dans ton pays”.»

Sophie, 33 ans, totalise neuf ans sous le niqab. Elle fait le même constat:

«Les pires sont les femmes âgées. C’est toujours le même profil: des femmes ayant dépassé la cinquantaine. Elles sont très acariâtres. Elles utilisent contre moi des insultes vulgaires et sexistes.»

Me Hakim Chergui, avocat au barreau de Paris, a couvert plusieurs affaires d’agression de femmes en niqab. Il confirme cette prédominance féminine:

«Les agresseurs sont exclusivement des femmes, qui ne sont plus toutes jeunes. Je n’ai jamais vu passer de dossier impliquant un homme. Ces dames se défendent toujours par des justifications morales, censées légitimer leur recours à la violence. Ce sont en général des agressions spontanées, qui ne sont pas préméditées. C’est pourquoi elles n’écopent que de peines très légères, d'autant qu’elles n’ont pas de casier judiciaire.»

Bernard Godard, en charge durant 15 ans des relations avec les musulmans au bureau des Cultes du ministère de l’Intérieur, se souvient:

«Déjà lors les débats sur le voile à l’école dans les années 1990 et 2000, les plus vifs détracteurs étaient des femmes réagissant de manière viscérale et pouvant même se livrer à des violences. C’était la génération des babyboomer et des féministes, dont le symbole est toujours Élisabeth Badinter.

 

Une nouvelle génération a succédé à la première, née dans les années 1960, représentée par Nadine Morano interpellant elle-même une femme en niqab à la gare de l’Est en 2014 et se présentant aux policiers en les sommant de l’arrêter.»

Depuis un mois, Sophie montre à nouveau son visage:

«La société a fini par me faire craquer, je n’en pouvais plus. C’était trop dur de porter le voile intégral, je me mettais en danger.»

Elle est l’une des premières femmes agressées physiquement après l’application de la loi d’interdiction, six mois après son vote.

«Elles croient faire leur devoir de bonnes citoyennes»

Le 19 avril 2011, avec son fils de 13 mois dans les bras, Sophie était prise à partie par une femme mûre dans un zoo de Seine-et-Marne. Elle lui a arraché son niqab après lui avoir rappelé son infraction. Aidée de son époux et de son fils, elle plaquait ensuite Sophie contre une grille. Tous les trois ont bien reconnu l’avoir attaquée, c’est pourtant Sophie qui sera condamnée à 300 euros d’amende pour «agression».

«J’étais la victime, je n’ai même pas pu riposter parce que j’avais mon enfant dans les bras. Les gens veulent faire justice eux-mêmes, surtout les femmes, elles nous maltraitent en toute impunité. Et quand nous portons plainte, c’est nous qui sommes condamnées! C’est le monde à l’envers», se lamente Sophie. «Les gens pensent que nous sommes des victimes et pourtant nous insultent. Mais elles ne bronchent jamais quand nous sommes accompagnées d’un homme.» 

Pour le philosophe et sociologue Raphaël Liogier,

«Cette façon pour certaines citoyennes d’appliquer elles-mêmes la loi est grave. L’une des raisons du vote de la loi a été de répondre à une angoisse ancrée dans la population vis-à-vis de l’islam. Les gens en rajoutent car ils ont le sentiment que cette loi les autorise au passage à l’acte violent. Lorsqu’une loi amène à légitimer des pulsions agressives, il faut se poser des questions!»

Sophie comprend: «Ces femmes justicières croient faire leur devoir de bonnes citoyennes en nous rappelant à l’ordre et même en nous insultant.» Une justification que connaît bien Me Hakim Chergui:

«Ces femmes qui agressent se font systématiquement passer pour des victimes. Elles disent se sentir agressées et justifient leurs attaques par le fait que celles qui portent le niqab enfreignent la loi. Il est très difficile de leur faire comprendre que frapper une personne est un délit alors que porter le niqab n’est qu’une contravention. Elles ne voient pas la femme derrière le niqab mais sont captivées par toute la charge symbolique et négative que charrie le voile intégral.»

Alexia, 38 ans, convertie à l’islam il y a 20 ans, vit aujourd’hui tête nue après avoir porté cinq ans le voile intégral:

«Maintenant que j’ai enlevé le niqab, je suis passée de l’autre côté et arrive presque à comprendre les réactions de ces femmes. Elles se sentent agressées et croient que la solution est d’agresser à leur tour. Les plus âgées surtout ont toujours besoin de rappeler à l’ordre, de se défouler. Mais insulter est contre-productif.»

La psychanalyste Nédra Ben Smaïl émet plusieurs hypothèses devant ce face-à-face féminin:

«Nous avons deux types de femmes qui s’affrontent. Chacune défend son identité, chacune se sent menacée imaginairement par l’autre. Le niqab est transgressif, il est perçu en France comme le porte-étendard de l’islamisme qui tue. Les niqabées incarnent pour certains le mal par excellence, alors que la majorité de ces femmes le portent de manière pacifique. Elles se donnent à voir de manière ostentatoire, elles attirent le regard, elles sortent de l’anonymat. Toutes les deux ont un rapport ambigu à leur féminité: une féminité perdue pour celle qui se cache sous le niqab, une féminité blessée pour celle qui a dépassé la cinquantaine.»

«Vous nous faites honte, ce n’est pas ça l’islam»

Djamila s’étonne devant cette réalité:

«C’est très bizarre de voir des Françaises me hurler dessus comme si elles se sentaient attaquées visuellement par moi. Elles se comportent sans aucune honte. Je me souviens d’une vieille dans un bus qui n’en pouvait plus de crier en me frappant avec sa canne. Certaines sont capables des pires déchaînements devant tout le monde. Les Maghrébines d’un certain âge sont aussi très agressives.»

Sophie se souvient:

«J’étais un jour devant une boutique Lancel et une Algérienne de la soixantaine, très francisée, habillée comme Madame tout-le-monde, me lance: “Je ne vois pas pourquoi un sac poubelle regarde un sac de luxe, espèce de corbeau!” Certaines sont de vraies furies.»

Stéphanie, 23 ans, convertie à l’islam à 16 ans, a porté durant un an le sitar (le niqab qui cache aussi les yeux) avant d’y renoncer. Elle relève aussi cette particularité:

«Les gens de la rue sont terribles, ils se prennent pour la police. Bizarrement, ce ne sont pas forcément des non-musulmanes qui nous invectivent le plus. J’ai même trouvé des mamans arabes qui portent le voile. L’une d’elles m’a dit: “Vous nous faites honte, ce n’est pas ça l’islam.” Des Africaines nous prennent à parti et nous disent: “on est en France ici”.»

Parmi les agresseurs, il y a aussi des hommes, mais ils restent moins nombreux. Selon Sophie, «pour les hommes, la fourchette d’âge est plus large, mais tourne également autour de la cinquantaine. En revanche je n’ai jamais été attaquée par des hommes musulmans.»

Pour la psychanalyste Nédra Ben Smaïl:

«Que les hommes soient moins agressifs que les femmes montre qu’ils ne se sentent pas menacés dans l’absolu. C’est bien une question d’identification et de problématique du regard.»

Les jeunes non plus ne semblent pas représentés parmi les agresseurs de femmes en niqab, du moins en contexte urbain.

«C'est terrible pour les enfants»

Autre constante qui ressort des entretiens des dernières porteuses du niqab: elles sont davantage agressées en présence de leurs enfants.

Stéphanie raconte: «les vieilles dames ne peuvent s’empêcher de faire des réflexions devant mon fils, comme: “Pauvre enfant qui va grandir comme ça!”» Djamila remarque aussi: «c’est surtout avec mes enfants que je me fais agresser verbalement.»

Nédra Ben Smaïl comprend ces réactions car «l’enfant symbolise la pérennité de ce que ces mères représentent et un danger dans la transmission».

Rien d’étonnant pour Bernard Godard:

«Quand elles ont des enfants, ces femmes en niqab sont normalisées, elles sont susceptibles de respectabilité. C’est très irritant pour leurs opposantes. Qu’elles puissent avoir une vie familiale normale est insupportable pour elles.»

Sophie confirme également ces agressions:

«C’est terrible pour les enfants. Quand ils assistent aux interpellations par la Bac, aux insultes des passants, leur première réaction est de penser que ces gens n’aiment pas les musulmans.

 

Une femme avait violemment toqué au carreau de la voiture parce que je l’ignorais. Elle hurlait: “Vous n’avez rien à faire ici, rentrez chez vous!” Mes enfants ont eu peur. Mon fils s’en souvient encore. C’est dangereux pour eux d’être témoins de toute cette violence. J’étais dans un magasin Etam. Une femme de la cinquantaine, revêche, est entrée en hurlant devant mon fils: “Vous êtes des talibans, vous tuez nos militaires!” La vendeuse l’a mise dehors.

 

Je n’ai pas envie que mes enfants soient dans la haine de ces personnes, c’est pourquoi j’essaye de leur trouver des excuses. Je ne veux pas non plus que mes enfants aient honte d’être musulmans. Le problème est qu’ils grandissent avec ce sentiment d’insécurité. C’est comme ces jeunes de cités qui ont toujours été rejetés. Il y a une part de responsabilité de la société.»

Sophie a connu plusieurs déboires dans des supermarchés, elle remarque l’effet de contagion:

«Quand je me fais interpeler dans un magasin, il suffit d’une personne pour que d’autres se joignent à elle, alors qu’elles n’auraient rien dit en temps normal. C’est une vraie propagation de la haine. Toutes ces agressions verbales n’existaient pas avant la loi, c’est la loi qui les a fait produites.»

Pour Djamila, le fait pour certaines femmes de crier est aussi une manière de rameuter d’autres personnes:

«Il m’est arrivé plusieurs fois dans la salle d’attente d’un médecin de voir une de ces dames, énervée par ma vue, prendre à parti les autres personnes présentes pour les liguer contre moi, même une femme voilée qui n’ose rien dire, sans doute pour avoir la paix. J’ai l’impression d’assister à mon propre lynchage.» 

«Vu sa tenue, j’ai été très étonnée qu’elle prenne ma défense»

Les femmes qui s’interposent lors des altercations sont le plus souvent jeunes, comme l’a constaté Djamila: «Une jeune femme s’est un jour interposée et a failli se recevoir des coups. Elle avait la trentaine. Vu sa tenue, j’ai été très étonnée qu’elle prenne ma défense.»

Même constat chez Sophie: «Dans un parc d’attraction pour enfants, une femme a commencé à crier en disant que je n’avais pas le droit d’être là, car j’effrayais les enfants. Elle a alerté la direction. Une jeune femme style décolleté-mini jupe est intervenue, elle lui a dit: “c’est vous qui faites peur aux enfants”. C’est souvent ce type de femmes qui prennent notre défense. Ce sont d’ailleurs les seules.»

Une réaction logique pour Raphaël Liogier:

«Ces femmes en niqab semblent vouloir provoquer avec leur habillement entièrement couvrant et donner à penser qu’elles se trouvent supérieures, en cherchant à se différencier, ce qui est le propre de l’hyper-modernité. Mais les autres femmes, celles justement qui sont dans la contrainte et la normalité, la soumission aux règles de la société, les voient comme des provocatrices, tout comme celles qui portent des mini-jupes et des décolletés. Ces femmes conservatrices reprochent aux deux types de femmes de se distinguer du reste de la société et finalement d’être trop extravagantes, ou peut-être même plus mystérieuses et attirantes qu’elles.»

C’est en ces termes que s’interroge Sophie: «Quelle image je renvoie à ces femmes pour qu’elles perdent ainsi tout contrôle et toute civilité?»

«Les Français d’origine sont plus tolérants avec les Noires»

Sophie s’attriste:

«Combien de fois ai-je entendu cette phrase: “Retourne dans ton pays!” On sent vraiment le racisme derrière ces attaques. C’est une façon d’humilier les musulmans en s’en prenant à leur femme.»

L’origine des femmes sous le niqab influe sur le type d’agression qu’elles subissent, comme le remarque Djamila:

«Les Français d’origine sont plus tolérants avec les Noires qu’avec les Arabes ou les converties. Nous, on n’a jamais été aimées. Les converties s’en prennent aussi plein la figure, surtout quand elles sont mariées avec un Arabe.»

Ce que confirme Sophie: «Quand j’ai été agressée au zoo, j’ai dit que j’étais française. Mais la femme m’a provoquée en disant de mon fils de 13 mois qu’il n’avait pas une tête de Français.» Alexia partage ce sentiment: «Les gens ne nous pardonnent pas le niqab parce qu’on est des converties.»

De fait, les Africaines semblent beaucoup moins victimes d’agression. Selon Adira, une femme d’origine sénégalaise qui porte le niqab: «lorsque j’entends des insultes derrière moi, il me suffit de me retourner pour que la personne s’arrête. En fait, dès qu’elle voit ma peau noire, l’effet est immédiat.»

Bernard Godard a souvent fait les mêmes observations devant la «clémence» dont bénéficient les femmes voilées d’origine africaine:

«La femme noire est beaucoup plus distanciée; elle représente l’autre, c’est pourquoi elle suscite moins d’agressivité. Alors que les femmes à la peau blanche permettent l’identification et suscitent l’agressivité.»

Nédra Ben Smaïl a une autre interprétation:

«La femme en niqab et plus largement l’Arabe constituent ce qu’on nomme en psychanalyse le mauvais objet, ce qu’étaient les Juifs en Europe il y a 70 ans. Une société a toujours besoin d’un mauvais objet pour souder le groupe et les Noirs échappent à cela.»

«Hors de question que des citoyennes s'auto-excluent de la société»

Ces femmes en niqab sont extrêmement rares à s’adresser à la justice en cas d’agression. Stéphanie est formelle, elle ne déposera jamais plainte car elle est persuadée d’être toujours perdante. Me Hakim Chergui refuse ce pessimisme:

«Il faut absolument que les femmes attaquées portent plainte. Il est hors de question que des citoyennes s’auto-excluent de la société au prétexte qu’elles sont en infraction. Je rappelle que c’est juste contraventionnel et non pas délictuel. Ce n’est ni un crime ni un délit.» 

Cette auto-exclusion des femmes en niqab est pourtant bien réelle, c’est ce que constate la sociologue Ouisa Kies qui a travaillé sur le salafisme féminin:

«Dès lors que ces femmes deviennent visiblement musulmanes, elles sont la cible d’attaques. Pour elles, c’est la preuve qu’il faut partir et s’installer dans un pays musulman. Faire la hijra devient presque un sixième pilier de l’islam. Elles font référence au Prophète, qui a dû fuir La Mecque pour s’installer à Médine pour les mêmes raisons. Cela favorise leur discours de victimisation à la recherche d’un ailleurs.»

La loi d’interdiction en a conduit certaines au repli sur soi, voire à quitter le territoire français afin de vivre leur foi. Elle en a mené d'autres à une forme de radicalisation pouvant les conduire en Syrie.

Émilie König, devenue Ummu Tawwab dans l’État islamique, m’avait parlé avant son départ en 2012 de son désir de revanche contre toutes les humiliations subies en France.

Ce que confirme Nédra Ben Smaïl:

«Certains musulmans en Europe se sentent tellement stigmatisés qu’ils cherchent un ailleurs pour se réfugier, comme la Syrie ou l’Arabie saoudite, afin de fuir la persécution qu’ils subissent. Ils imaginent que le départ en Syrie est le seul moyen de vivre sereinement.»

Mais en partant en Syrie, ces musulmans blessés finissent par devenir les caricatures qui ont été faite d’eux. Et si finalement ces agressions faisaient le jeu des extrémistes de tout bord?

 

Agnès De Féo
Agnès De Féo (7 articles)
Sociologue et documentariste
Islamniqabreligion
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