Sports

À l'Equipe, on n'a pas d'argent, mais on a des idées

Thomas Deslogis, mis à jour le 20.10.2017 à 8 h 35

Il n'est pas forcément nécessaire d'avoir les droits de retransmissions pour faire vibrer le public les soirs de grands matchs. De «La Grande Soirée» à «L’Équipe du soir», la télé du quotidien sportif a réussi à fidéliser un public d'amateurs éclairés.

«Le nerf de la guerre», «le Graal», «le bienfait de la venue de Neymar en France», «l’objet de toutes les corruptions», etc. Voilà comment, dans le monde du football, on désigne les droits de diffusion télévisuelle des matchs et les sommes parfois astronomiques qui leur correspondent. Des droits que ne peuvent s’offrir des chaînes comme celle de L’Équipe. Mais pas question, pour un canal qui n’a que le sport en tête, de ne pas s’approprier le plus populaire d’entre eux en transformant cet handicap en véritable plus-value.

Avec «La Grande Soirée», d’abord. Présentée par Messaoud Benterki les soirs de matchs qui comptent, l’émission est physiquement divisée en un plateau classique et une cabine d’où les matchs sont commentés en direct et à vitesse radio pour combler l’absence d’images. Autant dire qu’il faut alors occuper l’œil du téléspectateur. Une fonction remplie par Candice Rolland et le déjà culte Yoann Riou, amoureux excentrique du ballon rond débordant d’énergie qui va jusqu’à mimer les actions clés d’une façon aussi incongrue qu’attachante.


«Une alternative sympa et gratuite»

 

Le «Quotidien» de Yann Barthès, halluciné par tant d’audace et de vie, a contribué à la célébrité de «La Grande Soirée» en se moquant gentiment mais régulièrement de l’excitation permanente de Yoann Riou. Récemment Étienne Charbonnier, le monsieur sport de l'émuission de TF1, a d’ailleurs mis en avant les origines des commentaires enflammés du football télévisuel sans image, incarné par l’italien Tiziano Crudeli, la subjectivité en plus puisque supporter invétéré de l’AC Milan pour lequel il est capable de hurler à en devenir écarlate.

Une institution à lui tout seul –allant jusqu’à s’auto-caricaturer dans des publicités anglaises–, Crudeli a inspiré Yoann Riou, qui semble du coup avoir été le bon choix pour «La Grande Soirée». Lors du match de Ligue des champions PSG/Bayern de Munich (3-0), le 27 septembre dernier, l’émission a réuni une moyenne de 225.000 spectateurs. Rien à voir évidemment avec les 2 millions qui regardaient le match, littéralement cette fois-ci, sur Canal+; mais pour Yoann Riou la comparaison n’a pas lieu d’être: «On est en concurrence avec personne, les gens regardent Canal+ et beIN Sports», confiait-il il y a peu au site PureMédias avant de définir «La Grande Soirée» comme une simple «alternative sympa et gratuite» –la chaîne L’Équipe est passée sur la TNT en 2012.

Une folie communicative

 

À en croire les spectateurs apostrophant l’émission sur les réseaux sociaux, c’est bien souvent et tout simplement le non-accès aux chaînes payantes qui pousse à s’installer devant «La Grande Soirée». Raison à laquelle on peut ajouter, en plus d’une réticence morale et/ou technique à aller voir du côté du streaming illégal, les nombreux bugs que rencontrent les directs que les abonnés sont censés pouvoir voir en ligne...

Un choix bien souvent fait par défaut, mais que les téléspectateurs semblent rarement regretter tant la ferveur de Yoann Riou tient en haleine. C’est qu’au-delà du format à l’italienne, il y a aujourd’hui une certaine mode, un amour collectif pour le commentateur emporté par la folie du jeu. On se souvient de l’islandais qui avait cassé sa voix (et internet) en perdant sa voix face à son équipe éliminant l’Angleterre lors de l’Euro 2016. Plus récemment, les cris et les larmes accompagnant les qualifications (ou non) pour la prochaine Coupe du monde de l’Égypte ou de la Syrie ont fait le tour des réseaux sociaux, tout comme les élans lyriques d’Omar da Fonseca (beIN Sports) dès que le Dieu Messi touche un ballon.

Place au talk

 

À l’heure où le football est plus que jamais accusé de n’être qu’une immense usine à fric, un retour à l’essence véritable du football est donc plus qu’apprécié par les aficionados du ballon rond. C’est sur cela que la chaîne L’Équipe, justement privée d’images pour des raisons purement financières, surfe avec habilité en ne visant pas que le cœur mais aussi la tête, en allant titiller le puit sans fond de réflexions complexes qu’entraîne ce sport aux résonances multiples et à la science aussi subtile qu’inexacte.

Ainsi, et au-delà les ralentis sur tableau blanc signés de l’immortel Didier Roustan, «La Grande Soirée» est toujours suivie de «L’Équipe du soir» programme phare (et quotidien) de l’antenne depuis 2008. Ici, les images ne sont pas tout à fait absentes; de très courts (ou très chers) extraits introduisent brièvement les conversations, mais les images ne comptent de toutes façons que peu: dans «L’Équipe du soir», le football est une affaire d’échanges d’idées. Et en matière de talk-show footballistique, l’émission est désormais une référence.

«Une épicerie devenue superette», c’est ainsi qu’Olivier Ménard, animateur et co-créateur de l’émission avec l’ancien patron de la chaîne Benoit Pensivy, nous décrit l’émission en précisant que son rôle d’animateur «ne consiste pas à diriger» et qu’il est important pour lui de «laisser les chroniqueurs s’interrompre».

Travailler la narration

 

Ces derniers, clés de voute du programme, proviennent d’horizons relativement différents. Les journalistes présents (issus du journal papier L’Équipe ou d’ailleurs) ont tous un domaine de prédilection –qu’il s’agisse d’un club en particulier, du football d’un pays ou d’un continent, d’un aspect plus financier des choses, etc.– et partagent le plateau avec un panel d’anciens joueurs, entraîneurs ou même dirigeants.

Mais en plus de leurs compétences pures et dures, Olivier Ménard explique qu’il ne choisit les chroniqueurs de «L’Équipe du soir» que s’ils représentent une certaine «narration, s’ils racontent le sport d’une façon qui est la leur et qui sera susceptible de créer quelque chose chez les spectateurs et chez les autres chroniqueurs». C’est que la nature même du débat étant de se renvoyer la balle, «L’Équipe du soir» repose sur un principe tout bête mais diablement stimulant: le duel.

Une question, deux chroniqueurs aux réponses opposées, 30 secondes d’argumentaires chacun, et un public chargé de désigner le vainqueur via un sondage sur les réseaux sociaux. Limité, pourrait-on croire, mais là où le duel a l’avantage de n’être qu’une excuse, «un accélérateur», souffle Olivier Ménard, ne servant réellement qu’à introduire de longues minutes de discussions intenses durant lesquelles chaque spécialiste partage son expertise et son sentiment, tranché ou non.

Un simulacre introductif de corps-à-corps simpliste qui revient donc à «poser des arguments et apporter une profondeur au débat» pour provoquer un réel échange d’idées prouvant à chaque fois que le moindre détail touchant au football englobe non seulement un nombre incalculable d’origines, de conséquences, et de sens; mais pousse surtout à constamment penser. Et peu importe qu’il ne s’agisse que de football.

Retour en enfance

 

Pour Mélisande Gomez, journaliste à L’Équipe et chroniqueuse régulière de «L’Équipe du soir», «le foot, c’est de la culture». Elle qui, soit dit en passant et contrairement au rôle dévoué aux femmes dans bien des programmes autour du ballon rond, n’est pas là en tant que speakrine mais en tant que spécialiste au même titre que ses collègues (on peut également noter la présence de Carine Galli et remarquer que, malgré tout, la part masculine reste écrasante).

«L’avantage du football, nous dit Mélisande Gomez, est d’être un sujet à la fois important et pas grave.» 

C’est cette gestion de l’équilibre qui selon elle fait de «L’Équipe du soir» une réussite, l’émission permettant «de penser tout court, ce qui se fait rare» mais en demeurant «du divertissement», le football n’étant que du football, à propos duquel Mélisande Gomez souligne qu’il ne faut pas confondre «sérieux et passionnel». Olivier Ménard abonde et préfère «prendre l’intellectualisation du football avec des pincettes», voyant plutôt dans la passion du foot un je-ne-sais-quoi «qui nous traverse, qui ne se décrète pas et qui ramène à quelque chose de profond, à l’enfance».

Quand le grand public pourrait facilement se retrouver désabusé face aux grandiloquences financières agrémentées de corruption à grande échelle qui font régulièrement la Une, à raison, des médias d’investigation, et encore récemment pour une affaire de diffusion des prochaines Coupe du monde, la chaîne L’Équipe, à travers ses deux émissions, s’efforce de rappeler que si le football est si populaire, c’est avant tout parce qu’il se pense, et surtout se ressent, tout autant qu’il se regarde.

Thomas Deslogis
Thomas Deslogis (6 articles)
Journaliste
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