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Le programme fiscal de Trump et Macron tient sur une serviette en papier

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 19.10.2017 à 11 h 06

Avec les baisses d'impôts décidées des deux côtés de l'Atlantique, la célèbre et très critiquée «courbe de Laffer» est une nouvelle fois revenue dans le débat public.

La serviette exposée au National Museum of American History (Gift of Patricia Koyce Wanniski).

La serviette exposée au National Museum of American History (Gift of Patricia Koyce Wanniski).

La semaine dernière, le New York Times nous racontait une belle histoire sur un objet a priori anodin: une serviette en papier de restaurant. Celle sur laquelle, un jour de décembre 1974, un jeune économiste de 34 ans, Arthur Laffer, a griffonné un schéma pour expliquer sa recette magique à Dick Cheney, conseiller du président des États-Unis Gerald Ford et futur vice-président de George W. Bush. Des générations de lycéens et d'étudiants en économie ont depuis sué sur la «courbe de Laffer».

Une théorie qui part du principe que dans une économie avec un taux de pression fiscale de 0%, les recettes fiscale sont nulles, mais qu'elles sont également nulles quand ce taux atteint 100% –personne n'est incité à travailler ou produire, puisque l'État récupère tout. Entre ces deux extrêmes, il existerait un point de bascule (mais à combien? 40%, 50%, 60%?) où augmenter la pression fiscale ferait diminuer les recettes totales, soit que les ménages et entreprises, plutôt que travailler plus pour maintenir leur revenu, réduisent leur activité, soit qu'ils fraudent. En résumé, «trop d'impôt tue l'impôt» ou «les hauts taux tuent les totaux». Dans l'autre sens, diminuer les impôts pourrait augmenter les recettes fiscales totales en incitant les agents à produire et investir davantage, puisque leurs revenus supplémentaires seraient moins taxés qu'avant.

La courbe de Laffer, avec la pression fiscale sur l'axe horizontal et les recettes fiscales sur l'axe vertical (via Wikimédia Commons).

Selon l'essayiste libéral Guy Sorman, «avec Laffer, la révolte fiscale est devenue intellectuellement respectable. Ce n'est plus du poujadisme, c'est de la science économique». Sa courbe a influencé bon nombre de dirigeants des années 1980, des «Reaganomics» aux baisses d'impôts de George W. Bush en passant par celles du gouvernement Chirac entre 1986 et 1988 ou celles de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne. Sans oublier François Mitterrand, qui reprit le «trop d'impôts tue l'impôt» après le tournant de la rigueur de 1983...

Depuis 2015, cette serviette en papier qui a changé le monde est exposée au National Museum of American History de Washington. Sauf que le New York Times affirme, témoignage de Laffer à l'appui, qu'il ne s'agit pas de l'original mais d'un fac-similé créé quelques années plus tard en guise de cadeau, ce que le musée dément pour l'instant. Ça paraît anecdotique, mais ça constitue un bon résumé du statut de la courbe de Laffer dans la théorie économique. Des économistes libéraux comme Mathieu Lainé ont pu juger que son effet n'avait «jamais été aussi tangible» tandis que d'autres ont estimé que ce fameux point de bascule était introuvable, comme Thomas Piketty, ou appelé à «enterrer Laffer» –ce qui ne signifie pas que des baisses d'impôts ne peuvent pas être pertinentes. Aux États-Unis, le prix Nobel Paul Krugman la rebaptisait lui en 2015 «l'embardée de Laffer» et estimait que son retour en grâce auprès du parti républicain était le signe que celui-ci s'était réfugié «au pays des merveilles».


Car Laffer est bien revenu à la mode, une fois de plus. Pas plus tard que lundi, Donald Trump, comme d'habitude installé devant la matinale de Fox News, se félicitait sur Twitter que l'économiste ait reproché aux démocrates de ne pas vouloir voter les baisses d'impôts qu'il propose. Durant une récente réunion, un représentant républicain a brandi une courbe de Laffer dessinée à la main. En France, les baisses d'impôts décidées par Emmanuel Macron (réforme de l'ISF, flat tax de 30% sur les revenus du capital) ont pu faire ressurgir le nom de l'économiste américain, d'autant que celui-ci est aussi associé à la désormais célèbre «théorie du ruissellement», selon laquelle permettre aux riches d'augmenter leurs revenus est bénéfique à toute la société. Une théorie avec laquelle Macron a pris ses distances dimanche soir sur TF1, lui préférant la métaphore de la «cordée».

Il faut dire qu'en cet automne 2017, les théories de Laffer sont toujours aussi critiquées. Aux États-Unis, un ancien conseiller de Reagan a épinglé un «mythe» tandis que la gauche pointe que Laffer a assisté l'État du Kansas dans un ambitieux plan de baisses d'impôts qui a échoué. En France, le directeur de la rédaction de La Tribune, Philippe Mabille, écrivait lui récemment que «beaucoup sont sceptiques, à juste titre, sur la réalité de ce retour des riches, inspiré de la courbe de Laffer qui dit qu'à partir d'un certain niveau, l'impôt tue l'impôt et l'activité». Quelqu'un a-t-il pensé à vérifier si, dans le bureau d'angle de l'Élysée, entre un Alechinsky et une œuvre de Shepard Fairey, Emmanuel Macron n'avait pas accroché l'original de la serviette en papier d'Arthur Laffer?

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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