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Vingt ans après, Christophe Bassons est toujours le «Monsieur Propre» du vélo

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 23.10.2017 à 18 h 37

Le premier cas de fraude mécanique dans une course cycliste amateur française a été découvert il y a quelques semaines. L’auteur de la prise n’est autre que Christophe Bassons, qui avait déjà dénoncé le dopage sur le tour de France en 1999.

Christophe Bassons I MEHDI FEDOUACH / AFP. (Photo Tour 1999: PASCAL PAVANI / AFP)

Christophe Bassons I MEHDI FEDOUACH / AFP. (Photo Tour 1999: PASCAL PAVANI / AFP)

L’affaire a fait vibrer les téléphones et le monde du vélo au début de ce mois d'octobre: en Dordogne, à Saint-Michel-de-Double, un coureur cycliste amateur a été pris avec un moteur dans son deux-roues. Une première en France.

Posé dans la cafétéria des bureaux de la Direction régionale départementale jeunesse et sport cohésion sociale (DRDJSCS), en périphérie de Bordeaux, Christophe Bassons explique comment il a réussi cette première prise. Et on ne peut s’empêcher de penser que le destin est parfois très ironique. Car Bassons n’est pas un inconnu dans le monde du vélo. Cet ancien coureur cycliste avait dénoncé le dopage en 1999 sur le Tour de France. Le voir aujourd’hui dans la première affaire de ce qu’on appelle le «dopage mécanique» prête forcément à sourire.

«C’est vrai qu’une fois de plus, je passe pour celui qui a mis la merde. Dans le dopage, celui qui a dénoncé, c’est moi, et maintenant les vélos électriques c’est encore Bassons. Honnêtement, il n’y a aucun accord avec mes collègues pour que ce soit moi», explique celui qui a été surnommé «M. Propre» pour son franc-parler.

Le tournant du Tour 99

Il y a dix-huit ans, Christophe Bassons participe à son premier tour de France et tient une chronique pour Le Parisien. Il n’hésite pas à donner des coups dans la fourmilière de ce monde fermé. Où, dans un peloton, «le moindre battement de cils est commenté», comme l’ont écrit des journalistes de Libération. Le Tarnais, devenu professionnel en 1996, évolue alors au sein de l’équipe de la Française des jeux. L’année précédente, il a roulé pour l’écurie Festina et est un des trois cyclistes à ne pas avoir pris de produits dopants. Il est épargné par l’affaire qui s'ensuit mais pas par les autres coureurs.

Sur le Tour 1999, ses prises de position contre le dopage ont entraîné l’hostilité du peloton. Lors de l’étape entre Sestrière et l’Alpe-d’Huez, Lance Armstrong attrapera le Français par l’épaule et lui dira qu’il n’a «pas [sa] place dans le vélo» en concluant par un fameux «Fuck you».

Deux jours plus tard, après une «engueulade» avec Marc Madiot –le directeur sportif de la FDJ–, le coureur abandonnera le Tour et les 158 autres cyclistes. «Le dopage ne s’est pas éradiqué, il est encore présent sur le Tour, même si la situation s’améliore, même si beaucoup de coureurs ont régressé», confiera-t-il à L’Équipe. Lance Armstrong, futur vainqueur, se fendra également d’un commentaire:

«S'il pense que le cyclisme fonctionne comme cela, il se trompe et c'est mieux qu'il rentre chez lui.» 

«Ça devenait vraiment du harcèlement physique»

«Après ça, j’étais cramé, plus personne ne me parlait. Je me retrouvais difficilement dans un milieu qui me rejetait. Dans mon équipe, on ne me parlait plus», déclare aujourd'hui Christophe Bassons à Slate. Dans la cafétéria, où un poster d’Agnès Obel fait office de décoration avec un tas de petites affiches du ministère des Sports, l’ancien coureur raconte:

«En 2000, ça a été très compliqué. Je pensais quitter le cyclisme mais à la fin de mon contrat en 2001. Avant cela, j’ai décidé de passer un concours de professeur de sport, que j’ai réussi. J’aurais pu m’arranger pour repousser et ne le devenir qu’en janvier mais j’ai commencé dès septembre. Car ça devenait vraiment du harcèlement physique. On me mettait dans le fossé, dans les hôtels on me traitait de connard devant tout le monde. Je n’en pouvais plus. J’ai laissé filer mon salaire mensuel de 9.000 euros, je leur ai dit que je n’en voulais plus. J’ai démarré comme prof de sport à 1.500 euros et j’étais bien plus heureux».

Aujourd’hui, cet homme de 43 ans est un Cirad, un conseiller interrégional antidopage. Il travaille pour la DRDJSCS de la Nouvelle-Aquitaine et est agent de l’État depuis 2003. Il y exerce trois missions. Tout d’abord, la mise en œuvre de la politique de contrôle de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) sur le territoire. «Ça consiste à mettre en place les contrôles antidopage en fonction des spécificités territoriales», détaille-t-il, et on se concentre beaucoup sur le rugby.

«Sur internet ou Facebook, je me suis fait démonter par d’anciens du milieu: “Bassons est encore là, il fout le bazar.” Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu»

Ensuite, il échange des informations et intervient sur des actions avec «les services judiciaires concernés par les trafics de produits dopants», comme la police, la gendarmerie, les douanes mais aussi les Agences Régionales de Santé (ARS). Et enfin, sa dernière mission recoupe les deux autres: l’investigation.

«Utiliser au mieux l’argent public pour aller cibler les personnes les plus susceptibles de se doper ou tricher.» 

Une affaire qui marque

C’est cette dernière mission qui l’a amené à trouver des athlètes biélorusses de canoë-kayak positifs au meldonium l’année dernière –un médicament qui avait provoqué la condamnation de la joueuse de tennis Maria Sharapova. Et à s’intéresser à ce coureur de Dordogne, qui avait remporté deux courses récentes. Pour le confondre, il a mis en place ce qu'il appelle une «action», qui s’est terminée par la découverte du fameux moteur. Le dénouement d'une véritable enquête.

Quelque jours avant la course de Saint-Michel-de-Double, course de 3e catégorie cycliste, Bassons est alerté: une source lui confie qu'un sportif qui doit y participer avait «des performances un peu bizarres et étonnantes sur les compétitions» depuis plusieurs semaines:

«On soupçonnait éventuellement une triche, et peut-être un moteur.»

Il passe alors deux jours à vérifier les informations, scruter les photos, noter plusieurs points qui posent question et nécessitent, donc, une action pour lever ou confirmer les doutes. Puis, en accord avec le procureur de la République de Périgueux, le Cirad a lancé la procédure pour vérifier si un vélo à moteur est bel et bien utilisé. Deux gendarmes et un mécanicien sont désignés pour accompagner Christophe Bassons. En parallèle, il prévient Damien Ressiot, le directeur du département des contrôles de l’Agence française de lutte contre le dopage, qui alerte à son tour la Fédération française de cyclisme (FFC) de l'action à venir. 

Le jour de la course, Bassons surveille et intervient quand le coureur crève quatre tours avant la fin de la course. Il en profite pour vérifier son vélo: il y a bien un moteur. L’affaire n’a pas été simple pour le conseiller, notamment lorsqu’il a découvert la triche et qu’il a croisé le regard du cycliste fautif.

«Ce sont des choses qui me travaillent, avoue-t-il. Quand j’étais dans cette affaire, je me suis demandé si c'était ce métier que je voulais faire. Détruire psychologiquement une personne qui a fait une connerie à un moment donné mais n'a pas mesuré son acte.»

Sa découverte lui a valu de nombreux commentaires, pas toujours positifs. «Sur internet ou Facebook, je me suis fait démonter par d’anciens du milieu: “Bassons est encore là, il fout le bazar.” Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu, raconte-t-il. J’ai passé la nuit suivante à dormir deux heures. Le regard du mec m’est revenu en permanence. Ça me hantait. Je ne dis pas que faire ce travail me déplaît, parce que je sens que je sers à quelque chose. Mais c’est lourd à encaisser.»

Le dispositif incriminé / MEHDI FEDOUACH / AFP

La conversation continue. À un moment, il s’arrête et se remémore une anecdote communiquée par le mécanicien qui l'a assisté ce jour-là. Alors que ce dernier discute avec le commissaire de course de la Fédération française de cyclisme et le président du SA Mussidan, le club organisateur, une personne de «60, 65 ans» se présente devant un des gendarmes en civil et le mécanicien:

«Il leur a dit: “Regardez-le celui-là [En parlant de Christophe Bassons, ndlr]. Si j’avais trente ans de moins, je lui mettrais mon poing sur la gueule. C’est à cause de lui qu’il n’y a plus de courses cyclistes dans les villages. C'est à cause de lui qu'il y a pas d'inscrits... Son seul objectif, c'est de foutre la merde dans le cyclisme”.» 

Le mécanicien proteste, le râleur s'énerve: «Il m’a dit qu’il avait sorti un couteau, qu’il l’ouvrait, le fermait. Et qu'il avait lancé: “Si je me retenais pas, je te péterais la gueule”», raconte Bassons en rigolant. Les fans de vélos ne l'aiment pas. Et pourtant, «peu aiment autant le vélo autant que [lui]».

«Quand les gens vont le voir arriver sur la ligne de départ, y en a qui vont se méfier»

Heureusement, beaucoup louent également le travail réalisé. Même le président du SA Mussidan a estimé qu’il avait fait son travail. 

«Il a fait ce qu’il avait à faire, a estimé de son côté Gérard Blondel, président du Comité Dordogne de cyclisme. Je souhaite qu’il continue et qu’il en trouve d’autres s’il y en a. On ne peut pas rester là-dessus. Moi, je serais pour que la fédération lui donne encore plus de possibilités pour faire la chasse. Quand des gens vont le voir arriver sur la ligne de départ, y en a qui se méfieront.»

«Quand je vois les réactions, je n’ai pas l’impression que ça ait changé. On nous dit que le dopage mécanique, il y en a très peu. C’est comme le dopage»

Christophe Bassons espère déjà que cette affaire de dopage mécanique va «empêcher» d'autres coureurs de tricher.

«Parce que se rendre compte que tu peux aller au pénal en trafiquant ton vélo, ça amène à réfléchir.»

Le Tarnais, toujours adepte de VTT et d’ultra-trail, aspire également à une libération de la parole de la part des coureurs. «Certes, j’ai fait mon boulot mais un autre a fait un plus gros boulot avant: ma source, qui est venue me voir. Il y en a plein qui me félicitent sur internet, mais je leur dis que je n’y arriverai pas tout seul», s’exclame-t-il. Le «Monsieur Propre» du cyclisme enjoint les rouleurs à être ses «yeux»:

«Derrière, j’ai les outils, le réseau. Il y a des procureurs, des gendarmes. On peut bosser.»

Un milieu qui n’a pas changé

Néanmoins, il est toujours assez pessimiste par rapport au milieu pro. «Quand je vois les réactions, je n’ai pas l’impression que ça ait changé. On nous dit que le dopage mécanique, il y en a très peu. C’est comme le dopage, réfléchit-il. Faut arrêter. Il n’y en a pas? C’est ce qu’on disait à l’époque. Le seul qui le disait, c’était moi. Et là, personne ne dit qu’il y a du dopage mécanique.»

Bassons est formel, le monde du cyclisme «est le même qu’il y a vingt-cinq ans, pourri jusqu’à la moëlle».

«J’ai entendu dire que des personnes haut placées expliquent en off être persuadées qu’il y a des moteurs dans les milieux professionnels, continue Christophe Bassons. Mais dans les journaux, ils racontent que ça ne concerne qu'un pauvre amateur qui veut gagner des saucissons et des jambons.» 

Et de s'en prendre au nouveau président de l’UCI, David Lappartient, qui a promis de lutter contre: 

«Moi j’attends de voir. Ça fait vingt ans qu'ils disent qu'ils vont lutter contre le dopage.»

Lui, en tout cas, a bien l’intention de lutter contre, mais également contre toutes les dérives du vélo. Dopage, moteurs, et «accords entre coureurs». Chaque été, des jeunes coureurs lui disent qu’ils «en ont marre du vélo, qu’ils ne peuvent pas courir en juillet-août, à l’époque des critériums, parce que des coureurs s'entendent sur des stratégies et que les coureurs individuels ne peuvent pas suivre».

«Je n’avais jamais fait de fixations. Mais en voyant comment ça a réagi, je vais plus bosser ce sujet. Et franchement, ils y perdent», conclut l’ancien pro. 

En sortant du bâtiment, il salue des collègues. On lui lance une petite pique alors qu'il dévale les escaliers quatre à quatre, à fond la caisse. Bassons réplique: «Je suis un sportif, je coupe toujours au plus court... Mais sans tricher!»

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Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (62 articles)
Journaliste à Slate.fr
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