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L’antimaçonnisme demeure une obsession française

Gaël Brustier, mis à jour le 15.10.2017 à 14 h 42

Alors que la franc-maçonnerie fête cette année ses 300 ans, sites conspirationnistes et réseaux sociaux témoignent d’une haine toujours vivace.

Les représentants du Grand Orient de France à l'occasion d'un hommage à Victor Schoelcher, lors de la première commémoration nationale de l'abolition de l'esclavage, le 10 mai 2006 au Panthéon à Paris. |
FRED DUFOUR / AFP

Les représentants du Grand Orient de France à l'occasion d'un hommage à Victor Schoelcher, lors de la première commémoration nationale de l'abolition de l'esclavage, le 10 mai 2006 au Panthéon à Paris. | FRED DUFOUR / AFP

On ne compte plus les thèses loufoques en vogue expliquant le monde par l’existence de complots ou de plans cachés de minorités influentes… Le sociologue Gérald Bronner a bien décrit l’impact d’internet sur l’essor et le renouvellement incessant des théories parfois les plus fommes (des gens croient par exemple à un complot «reptilien»…). Le journaliste Thomas Huchon s’était quant à lui intéressé à un complot bien réel, celui contre Salvador Allende en 1973 au Chili, avant de travailler à un documentaire-piège ainsi présenté par Spicee :

«Le Sida a été inventé par les États-Unis pour combattre la révolution castriste à Cuba dans les années 1960. Voilà pourquoi, les Américains ont imposé un blocus à l’île. Et si aujourd’hui, la situation se détend, c’est parce que les Cubains sont en passe de trouver un vaccin sur lequel lorgnent les grands laboratoires pharmaceutiques. Vous ne le saviez pas? Normal, c’est totalement faux. Et pourtant, des milliers de personnes ont avalé cette théorie sans broncher sur le net.».

Ainsi facilement, il est possible de développer une thèse farfelue et d’y faire adhérer nombre de personnes. On pourrait ajouter à l’essor d’internet le fait que toute crise sécrétant des phénomènes morbides, les théories «conspis» en sont d’édifiants exemples contemporains.

Relativement moins cité que d’autres théories conspirationnistes, l’antimaçonnisme fonctionne néanmoins comme une matrice du conspirationnisme redoutablement efficace. La dénonciation d’élites invisibles mais puissantes est un classique qui permet d’ailleurs de délégitimer toute critique rationnelle et démocratique du fonctionnement des élites. Il s’agit aussi d’un complotisme en kit, facile à utiliser près de chez soi, au coin de sa rue dans la vie quotidienne. Une difficulté professionnelle peut très vite s’expliquer par l’influence des francs-maçons. Une subvention refusée, des déboires commerciaux, une carrière artistique en berne: tout est vite imputé aux francs-maçons. Surnommés «Frères trois points», «Fils de la Veuve» ou «Frères la gratouille» (par François Mitterrand), ils ont la réputation de s’entraider et d’influencer nombre de décisions. L’antimaçonnisme a tellement imprégné le sens commun qu’il apparaît parfois comme un conspirationnisme tolérable. Mais rend surtout la lutte contre les idéologies conspirationnistes plus difficiles.

La franc-maçonnerie est née au début du XVIIIe siècle. Société à l’origine secrète, elle a joué un rôle dans la diffusion des idées des Lumières. Les Constitutions d’Andersen en définissent les principes. On compte de nombreux «frères» célèbres: Mozart évidemment mais bien d’autres également Garibaldi, Mazzini, Allende et bien d’autres. En 2014, selon les chiffres fournis par les organisations maçonniques elles-même, on dénombrait près de 175.000 frères et sœurs en France, réparties dans plusieurs obdiences. Les trois principales sont le Grand Orient de France (GODF), la Grande Loge de France (GLF) et la Grande Loge Nationale Française (liée à la Grande Loge d’Angleterre). Certaines obédiences imposent la croyance en l’existence de Dieu, d’autres non.  

Pourquoi tant de haine? 

En ligne de mire de l’antimaçonnisme se trouve «l’idéologie des Lumières» mais c’est dans la frustration personnelle qu’il amorce son travail d’influence chez l’immense majorité de ceux qui y adhèrent. L’antimaçonnisme puise dans une longue tradition très présente en France, depuis plus de deux siècles. La franc-maçonnerie a suscité très tôt réticences ou hostilités, surtout de la part de l’Église, en particulier des papes Clément XII et Benoît XV qui la condamnèrent. Les thèses complotistes de l’époque ciblaient aussi les Jésuites –thèses que l’on retrouve aujourd’hui dans les productions du groupe sectaro-folklorique d’extrême-droite des «Brigandes». Si l’Église se sentit menacée par la montée en puissance de la franc-maçonnerie, ce n’est qu’après la Révolution Française que fut systématisée une idéologie antimaçonnique. L’Abbé Barruel, notamment, fit profession de combattre les philosophes et les francs-maçons. Devenu un fervent soutien du pouvoir napoléonien, il s’investit parallèlement dans une véritable croisade contre la supposée influence maçonnique. Dans le viseur de Barruel, les Jacobins, ouvriers du complot qui était censé avoir donné naissance à la Révolution. Une thèse qu’aucun historien sérieux ne retint jamais. C’est chez Barruel que l’on trouve trace de la dénonciation des Illuminati, dont le nom se retrouve fréquemment au cœur des théories conspirationnistes les plus délirantes actuellement en vogue. 

Nombre de frères furent impliqués dans la Commune de Paris, cherchant à favoriser une conciliation avec les Versaillais et Thiers, sans succès. La propension à accuser la franc-maçonnerie de desseins subversifs redoubla avec l’installation de la République, les lois sur l’École puis la Laïcité. Le Grand Orient de France accueillit nombre de militants anticléricaux et de partisans de la laïcité. Le «Scandale des Fiches» en 1904 qui révélait la volonté du ministre d’alors, le Général André, lui-même frère, de connaître les opinions religieuses et politiques des officiers de l’Armée. Ces fiches auraient alors bénéficié du concours actif de loges maçonniques et aurait eu pour but de déterminer l’avancement des officiers. L’Affaire Dreyfus confirma l’hystérie anti-maçonnique des milieux nationalistes, d’une grande partie du clergé et du monde catholiques d’alors. L’entre-deux-guerres fut encore marquée par un antimaçonnisme débridé. Partis d’extrême-droite et ligues professent une hostilité virulente à l’égard de la maçonnerie, à laquelle est identifiée la République et la supposée influence des juifs. Charles Maurras fit de la franc-maçonnerie l’un des quatre «états confédérés» (avec les juifs, les protestants et les «métèques»). Monseigneur Jouin fut un des entrepreneurs idéologiques anti-maçons les plus acharnés donnant corps à la dénonciation du «complot judéo-maçonnique» qui influença la politique de répression pétainiste et vichyste. Antimaçonnisme et antisémitisme constituent les édifices jumeaux d’une même explication paranoïaque du monde, dont les scories sont encore très présentes aujourd’hui.

Les régimes totalitaires contre la franc-maçonnerie

Le Régime de Vichy fut en pointe du combat anti-maçonnique. Il interdit les obédiences maçonniques, réprima et persécuta les francs-maçons. En dépit d’une lettre d’Arthur Groussier –homme politique et Grand Maître du GODF–  au Maréchal Pétain, ce dernier resta inflexible. Le contexte de la défaite et la pression de l’occupant allemand n’explique pas, dans ce cas non plus, l’entrain vichyste à pourchasser les Frères. Les services de sécurité d’Himmler (SD) arrivèrent certes en juin 1940 avant les troupes de la Wehrmacht dans Paris et foncèrent immédiatement au siège du Grand Orient de France, Rue Cadet. Plus tard, c’est Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque Nationale, qui s’installe dans l’Hôtel du GODF et traite les archives saisies dans les Loges françaises en lien étroit avec le SD… Le film Forces Occultes, œuvre de propagande réalisée sous le régime de Vichy, résume à merveille les préjugés, fantasmes de l’idéologie d’alors. A la Libération, Faÿ est condamné à l’indignité nationale. 

Les régimes totalitaires ont manifesté une hostilité constante à l’égard des Frères. L’Allemagne nazie traqua évidemment les francs-maçons. Le fascisme italien leur fut hostile même si des dirigeants fascistes célèbres comme Giuseppe Bottai firent partie de la Grande Loge d’Italie. Ce dernier, ministre de l’Education nationale du fascisme, fit partie des signataires de l’Ordre du Jour Grandi qui déposa Mussolini en juillet 1943. Par la suite, il rejoint la Légion Etrangère et combattit l’Allemagne nazie. 

Une des 21 conditions du Komintern concernait l’interdiction d’appartenance à la Franc-Maçonnerie. Les socialistes marxistes chiliens refusèrent cette condition et, à l’instar de Salvador Allende, formèrent le PS Chilien, à la fois révolutionnaire et marxiste mais indépendant de Moscou. En Amérique latine, en effet, on trouve trace d’un philo-maçonnisme hérité de l’essor des mouvements d’indépendance et libéraux sur le continent ou bien, parfois, d’un antimaçonnisme puisant dans Barruel sa raison d’être. L’antimaçonnisme existe au Venezuela par exemple sous une forme ancienne et traditionnelle. La frange la plus radicale de l’opposition à Hugo Chavez dénonça les supposés liens du chavisme avec les obédiences maçonniques et décrocha les portraits de Simon Bolivar du Palais de Miraflores lors du putsch de 2002, le Libertador ayant été un frère. A Cuba, malgré l’adhésion de Castro au communisme, les obédiences ne furent jamais interdites et y vivent toujours au grand jour. On a affaire à Cuba à une «franc-maçonnerie de masse». Les temples sont le plus souvent visibles depuis la rue, accueillant et les frères se «dévoilent» facilement.

Retour de flamme anti-maçonnique de l'Église catholique? 

Le Concile Vatican II assouplit la position de l’Église vis-à-vis des francs maçons, tout en refusant l’appartenance de siens. Les principes et idéaux maçonniques sont considérés comme explicitement contradictoires avec les dogmes de l’Église et ce depuis les origines, même si des ecclésiastiques célèbres furent aussi d’éminents maçon. 

Au cours de La Manif pour tous, un groupe militant se détacha de celle-ci pour constituer le Printemps Français. Le Printemps Français voyait dans le Grand Orient de France, le «conservatoire des Lumières», et justifiait donc son hostilité et sa manifestation face au GODF par l’influence supposée de l’obédience de la rue Cadet dans l’adoption de lois telles que la loi Veil sur l’IVG ou du mariage pour tous. Chez les catholiques, on constate une reviviscence de l’hostilité à la présence de franc-maçons au sein de l’Église et, conséquemment, à la franc-maçonnerie dans son ensemble. Jorge Bergoglio, ancien général des jésuites d’Argentine, devenu le Pape François, fit montre d’une hostilité non feinte à l’égard des francs-maçons lors d’un déplacement. Connu pourtant pour être tenant d’une vision plus ouverte d’un point de vue ecclésial et pastoral, le Pape fut d’une inflexibilité totale face à la franc-maçonnerie. 

«On ne peut être en même temps catholique et franc-maçon», rappelle Monseigneur Dominique Rey, Evêque du Diocèse de Fréjus-Toulon, dans un livre (Peut-on être chrétien et franc-maçon ?, Paris, Salvator, 2007) consacré à la question. Le débat dans le monde catholique sur le fait de savoir si l’on pouvait être catholique ET franc-maçon fut de nouveau relancé. Un prêtre catholique également membre du Grand Orient de France fit les frais en 2013. Dans un livre édifiant, il conte sa mise à l’écart pour le moins brutale et plaide la cause des catholiques également maçons. Curé de Mégève, Pascal Vesin faisait en effet également partie de la loge locale du GODF. Dévoilé à sa hiérarchie, il s’en est allé à Rome défendre sa cause auprès du pape François. Monseigneur Rey, dans son petit ouvrage, prône le réinvestissement des catholiques en politique et un travail se substituant aux mouvements d’Action catholique «devenus déserts». Dans leur stratégie de retour en politique, les catholiques conservateurs trouvent en la maçonnerie un adversaire favorisant une certaine émulation… Ce n’est néanmoins pas dans le monde catholique que se trouve le cœur du réacteur anti-maçonnique mais sur internet où le passé et le présent font jonction. 

La toile, refuge et foyer du nouvel antimaçonnisme?

Un petit voyage sur internet suffit à constater que la haine antimaçonnique connait un regain certain. Les critiques, les théories, les discours la concernant ne sont pas jamais vraiment neufs. Ils ont simplement rencontré de nouvelles technologies de diffusion, grâce au 2.0 à la diffusion de vidéos sur les plateforme YouTube et Dailymotion. L’anti-maçonnisme fait néanmoins le lien avec d’autres théories «conspis», plus récentes et plus en vogue. Une vidéo conspirationniste voit dans l’élection d’Emmanuel Macron «le sacre des franc-maçons», la pyramide du Louvre comme les gestes effectués par le Président élu le soir de sa victoire seraient le signe de son allégeance au «complot» franc-maçon. 

Les groupes d’extrême-droite comme Egalité et Réconciliation sont désormais en pointe dans la dénonciation de l’influence maçonnique. Une simple recherche sur YouTube permet de constater que les détracteurs de la franc-maçonnerie trouvent en Alain Soral un maitre à penser. Ce dernier adhère totalement à l’idée aussi ancienne que l’Abbé Barruel selon laquelle la Révolution française aurait été le fruit d’un complot maçonnique. Au passage, il fait passer Robespierre, Saint-Just et Marat pour des «idéalistes» abusés. Les «Illuminés de Bavière» –c’est-à-dire les «Illuminati»– auraient joué, selon Soral, un rôle majeur dans l’enclenchement de la Révolution française. Pour Soral, le «projet» maçonnique est tout simplement «luciférien». Se targuant de «faire de la sociologie», Soral explique le monde par les «réseaux». Il dévoilerait donc au public une vérité qui lui serait dissimulée: la puissance et les desseins de forces forcément occultes, «mondialistes» évidemment.

Soral, qui reconnait «l’influence déclinante» de la franc-maçonnerie mais lui impute la fin des monarchies européennes comme de «l’empire mahométan», ce qui lui permet de nouer dialogue avec ceux qui, influencé par les thèses islamistes, vouent aussi la Maçonnerie aux gémonies. «Contre son interdiction», il prône néanmoins le dévoilement obligatoire des membres des obédiences lors des élections. Stéphane Blet, par ailleurs pianiste, proche de Soral, est l’un des conférenciers engagés dans la dénonciation de l’influence maçonnique. Il se livre à un exercice assez commun depuis deux siècles d’antimaçonnisme: le témoignage d’un ex-initié. En un mois, sa «conférence» a été visionnée 77.000 fois sur YouTube au cours du seul mois d’août. Stéphane Blet a réalisé un autre entretien de «repenti» visionné plus de 260.000 fois. L’anti-maçonnisme de Soral s’inscrit ainsi dans une continuité historique antimaçonnique vieille de plus de deux siècle. Il a simplement trouvé un terreau nouveau mais rend crédibles d’autres thèses.

À l’étranger non plus l’anti-maçonnisme ne passe pas de mode. La mort accidentelle du leader de l’extrême-droite autrichienne (FPÖ puis BZÖ) Jörg Haider en octobre 2008 est imputée par certains de ses admirateurs et selon un livre conspirationniste à un complot des francs-maçons. Il est vrai que chez les nationaux-allemands (le courant le plus radical du FPÖ) la lutte contre les Lumières est un objectif premier. L’hostilité des islamistes envers la franc-maçonnerie n’est plus non plus à démontrer. Frères Musulmans mais aussi partisans de la Révolution Iranienne de 1979 accusèrent la franc-maçonnerie d’être coupable de la perversion occidentale du monde musulman et font de la franc-maçonnerie, des juifs, mais aussi des gays, des agents de l’occidentalisation de leurs sociétés et donc des ennemis à abattre.

Le terreau nouveau, né de la crise, et une forme de mithridatisation déjà ancienne de la société française à ces idées, sédimentées dans l’imaginaire collectif, parfois considérées comme des évidences, rarement questionnées, souvent tolérées, parfois même considérées comme rentables médiatiquement, font de l’antimaçonnisme un des éléments essentiels du conspirationnisme ambiant. 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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