France

On n'aura pas vu Jacques Chirac vieillir

Philippe Boggio, mis à jour le 13.10.2017 à 7 h 02

Le livre «Président, la nuit vient de tomber» suit Jacques Chirac par l'intermédiaire de son conseiller Daniel Le Conte.

Jacques Chirac à la sortie du musée du Quai Branly, le 24 novembre 2011 à Paris | PATRICK KOVARIK / AFP

Jacques Chirac à la sortie du musée du Quai Branly, le 24 novembre 2011 à Paris | PATRICK KOVARIK / AFP

Le récit est de troisième main, et évidemment cela doit rendre le lecteur méfiant. L’histoire est rapportée par l’homme qui a écouté l’homme lui parler de l’homme, et on ne peut se cacher que le procédé, très indirect, est assez troublant. Le journaliste Arnaud Ardoin, en charge d’un projet de livre sur Jacques Chirac, a recueilli le témoignage nourri de Daniel Le Conte, dernier collaborateur de l’ancien président de la République, qui a passé ses trois dernières années pratiquement à son chevet, le soutenant, l’accompagnant dans l’aggravation, depuis le milieu de la décennie, de l’anosognosie, un symptôme d’Alzheimer dont est atteint l’ex-chef de l’État. Le fidèle Daniel Le Conte, déjà présent aux côtés de Jacques Chirac au temps de la mairie de Paris, puis au secrétariat général de l’Elysée, enfin, témoin, souvent unique, à la demande de la famille Chirac, des enlisements neurologiques, de la paralysie physique, des absences du président, s’empressant d’aller livrer à un journaliste ces vérités douloureuses dont il est le gardien,  dans le but de servir un livre?

Étrange, en effet. Mais Daniel Le Conte n’est plus là pour s’en défendre, ou pour l’assumer. Il est mort, victime d’une crise cardiaque, le 18 juillet dernier. Arnaud Ardoin assure que son interlocuteur a eu le temps de relire et de valider son témoignage. Le livre est en librairie depuis quelques jours: Président, la nuit vient de tomber, aux éditions du Cherche Midi. Paris Match en a publié des extraits, derrière une couverture consacrée à l’ancien chef de l’état, photographié en compagnie de son épouse Bernadette. «Chirac, le crépuscule: son dernier confident raconte», titre l’hebdomadaire, de manière moyennement exacte, puisque les informations sont rapportées par un tiers.

Une dérangeante impatience

Claude, la fille de Jacques Chirac, s’est d’ailleurs élevée contre l’existence de ce livre. Elle a dénoncé une démarche «qui vient heurter de plein fouet, écrit-elle, les principes fondamentaux de dignité, de respect, de retenue qui ont toujours guidé (ses) parents». Le livre a été réalisé, ajoute-t-elle, «à l’insu de Jacques Chirac et de sa famille ; nous en ignorions tout». De son côté, Arnaud Ardoin affirme que son manuscrit a été relu par des «proches» de Jacques Chirac. Il cite les noms de Jacques Toubon et de Jean-Louis Debré, effectivement membres de l’entourage de l’ancien président, mais non de sa famille. En définitive, l’auteur de l’essai reconnaîtra que Claude comme Bernadette Chirac ont refusé de s’entretenir avec lui et d’avaliser son projet.

Il y a là au moins un peu d’empressement, et les médias, comme les éditeurs, qui tiennent leurs nécrologies prêtes depuis déjà deux ans, montrent quelques signes d’impatience. Jacques Chirac est déjà largement mort, à force qu’on s’attende à ce qu’il le soit, les heures suivantes. En 2015, et encore en 2016, il s’en est fallu d’un cheveu qu’un titre de presse ou une radio n’annonce le décès de l’ancien chef de l’État, tant les hospitalisations de celui-ci à la Salpêtrière se sont répétées. Lassés d’attendre, peut-être, plusieurs éditeurs ont décidé de mettre en vente d’autres ouvrages, dans les semaines à venir. Président, la nuit vient de tomber les a simplement devancés.

Cependant, son premier avantage demeure le récit indirect de Daniel Le Conte, le collaborateur absent. Parce que le livre donne des nouvelles, disons: contemporaines, de Jacques Chirac, notre ancien président de la République, peut-être déjà devenu un autre, vieil homme en mutation qui ne se souvient plus toujours qu’il a présidé aux destinées du pays, mais auquel ses concitoyens demeurent très attachés.

Il a souvent été dit que Jacques Chirac avait mieux réussi sa sortie que ses mandats électifs ou que son œuvre politique. Qu’il est encore plus populaire depuis qu’il a passé la main, alors que ses homologues ont parfois dû s’habituer, en fin d’exercice, à la soudaine montée de l’indifférence à leur égard. La retraite au tombeau, ou tout comme. Mais dans son cas, un afflux de sympathie est venu succéder à sa carrière, qui a fait oublier la condamnation en justice de 2011, donné du succès aux deux tomes des ses Mémoires (2009 et 2011), et à tous les badauds qui l’ont croisé après 2007 l’envie de poser pour des selfies avec lui.

Les derniers jours

Curieusement, le récit de son errance dans la maladie n’atténue en rien cette sympathie. Au contraire, peut-être. On n’apprend rien vraiment dans ce témoignage qui ne soit familier aux familles confrontées aux atteintes neurologiques frappant l’un des leurs. Jacques Chirac n’ayant plus que des échanges malaisés avec ses visiteurs depuis déjà plus d’un an. Daniel Le Conte, comme l’écrit Arnaud Ardoin, devant «relier les pointillés de sa mémoire». Les phrases inachevées, égarées dans de lourds silences. Les heures de mieux, les jours de moins bien. La grande silhouette chiraquienne cédant, à se plier, aux injonctions des métamorphoses du corps. Le mouvement des lèvres, des mâchoires, devenu libre de tout contrôle.

Quelques photos ont montré l’ancien président s’appuyant sur l’épaule d’un garde du corps ou de François Hollande, le jour de la remise des diplômes de sa fondation. Puis la position debout lui est devenue insupportable. Il a fallu le porter. Se résoudre à l’usage d’un fauteuil roulant. Pour cette raison, parce que le dit-fauteuil ne parvenait pas à passer les portes de l’ascenseur, dans l’immeuble, Quai Voltaire, où les Chirac occupaient un appartement, Maryvonne et François Pinault ont accueilli le couple dans leur hôtel particulier, rue de Tournon. L’ex-chef de l’État occupe un rez-de-chaussée, donnant sur une jolie cour intérieure, où une chaise longue a été dépliée à son intention. Une demi-douzaine de soignants et d’accompagnants veille désormais sur lui.

Peut-être, au fond, faut-il rendre hommage au récit de Daniel Le Conte. Et du même coup, rejoindre Arnaud Ardoin quand il affirme: «des millions d’orphelins ont le droit de savoir». L’argument générique des médias, si souvent avancé, vaut sans doute, en la circonstance. Toutes ces scènes d’existence contrariée témoignant d’une forme ou d’une autre de dégénérescence sont encore escamotées par la société. D’abord par les familles, qui éprouvent souvent autant de gêne que de détresse. Comme d’autres conjoints, dans des cas similaires, Bernadette Chirac a dépensé beaucoup d’énergie, ces dernières années, à repousser ceux qui pouvaient, d’un simple coup d’œil, paparazzi ou passants, juger de l’état réel de son mari. Pour accompagner les extraits du livre d’Ardoin, Paris-Match propose des photos bien antérieures au contenu du texte. En avril dernier, beaucoup de gens ont cru que Jacques Chirac n’avait pas été en état d’assister aux obsèques de sa fille ainée, Laurence. Simplement, proches et service d’ordre avaient érigé un véritable mur autour du fauteuil roulant de l’ancien président. Une photo seulement témoigne de sa présence: on y décèle avec peine l’amorce d’une roue de fauteuil.

Dans une société qui a déjà tendance à soustraire ses vieux, cette catégorie-là est claquemurée. Les médias rajeunissent systématiquement ceux, acteurs ou présidents, qui incarnent une forme de réussite. On ne voit personne vieillir, en tout cas mal vieillir. C’est idiot, car les grands âges, et peut-être même, des plus diminués, contribuent encore à la gloire des existences, ici bas. François Mitterrand le savait qui a porté au plus loin, jusqu’aux dernières heures de sa vie, la représentation de ses souffrance devant témoins.

La société le supporte

Tout à fait conscient de forger encore sa grandeur, il a laissé se faire les livres, multiplié, jusqu’à son lit, les entretiens, n’annulant des rendez-vous qu’à la dernière minute, dans son appartement de l’avenue Frédéric-le-Play, sur le Champ-de-mars ; ne laissant aucun visiteur dans l’ignorance de sa vivacité intacte, malgré la progression des métastases. Bien sûr, il ne s’agissait que d’un cancer, si l’on peut dire, même en phase terminale. La société le supporte un peu mieux, même s’il faut voler les photos des derniers mois des plus célèbres. Celles, prises à Assouan, lors de l’ultime voyage en Egypte, dix jours avant le décès de François Mitterrand, le 8 janvier 1996, demeureront certainement dans les mémoires des Français.

Bienheureux, jusqu’ici, les hommes politiques qui s’esquivaient peu de temps après la fin de leur dernier mandat. Mitterrand: 8 mois. De Gaulle: 18 mois. L’oubli des vivants n’avait pas encore gâché leur légende. Les maladies chroniques ou évolutives du grand âge, maintenant que la durée de vie s’est étendue, laissent bien des biographies inachevées. On n’a rien su des vingt dernières années de Jean-Jacques Servan-Schreiber, phare du radicalisme antigaulliste et fondateur de l’Express. Après la perte de son mandat de député de Nancy, en 1978, il a disparu, soustrait à l’actualité générale, mais n’est mort qu’en 2006. Escamoté. Retiré, sous la vigilance aimante de ses fils. Atteint d’une maladie neurologique lui aussi. De cet homme très connu, ne subsistent, pour ces deux décennies, que quelques photos, notamment lors des obsèques de sa compagne et collaboratrice, Françoise Giroud, où l’on voit un vieil homme, le visage rendu plus épais par la maladie, les yeux pleins d’une sorte d’effroi liquide. Mais beau. Enigmatique et beau.

En 2013, en 2014, peut-être encore en 2015, Jacques Chirac avait réussi, avec la complicité du couple Pinault, chez qui il résidait, à aller tâter l’air à la terrasse du café Sénéquier et d’un restaurant, sur le port de Saint-Tropez. Il lui arrivait de s’installer même au premier rang, tout contre la foule des visiteurs du port. Évidemment, les badauds le sollicitaient. Il se laissait embrasser, prendre en photo. Sur certains clichés, on voit très bien les atteintes du mal, les mouvements de bouche désordonnés ou le regard absent. Les badauds n’y prêtent pas attention, ou bien s’en moquent.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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