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Quand un article sur les «bienfaits de la colonisation» fait imploser une revue scientifique

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.10.2017 à 7 h 02

La publication par la revue Third World Quarterly d'un article intitulé «Le bien-fondé du colonialisme» a déclenché une polémique qui en dit beaucoup sur la recherche universitaire, et la façon dont elle est relayée auprès du grand public.

Au Sénégal, des porteurs font traverser une rivière à un Européen dans une chaise à porteur. AFP.

Au Sénégal, des porteurs font traverser une rivière à un Européen dans une chaise à porteur. AFP.

Vous vous rappelez de la polémique sur le rôle positif de la colonisation? En 2006, après un intense débat, le gouvernement Villepin avait abrogé un alinéa d'une loi qui prévoyait que «les programmes scolaires reconnaissent [...] le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord». Une décennie plus tard, le monde universitaire anglo-saxon vient de s'offrir une controverse du même genre, qui fonctionne comme un précipité du climat de l'époque: la domination supposée du «politiquement correct», la trumpisation des esprits, l'évaluation scientifique de la recherche, la possibilité de débattre sereinement en ligne...

Tout a commencé avec la publication par la revue universitaire Third World Quarterly, au début du mois de septembre, d'un article intitulé «The Case for Colonialism» («Le bien-fondé du colonialisme»). L'auteur, Bruce Gilley, professeur de science politique à l'université de Portland, estime qu'il est «grand temps de réévaluer la signification péjorative» du mot «colonialisme»:

«La notion selon laquelle le colonialisme est toujours et partout une mauvaise chose nécessite d'être repensée au regard du grave coût humain d'un siècle de régimes et politiques anticoloniaux.»

Gilley estime que la pensée anticoloniale a surestimé les coûts et sous-estimé les bénéfices de la colonisation et a un peu vite écarté la légitimité politique des régimes coloniaux. Pour lui, les bases de cette pensée n'étaient pas scientifiques mais «politiques et idéologiques»: «Le but n'était pas l'exactitude historique mais un plaidoyer pour l'instant présent.» Il cite des exemples de pays qu'il juge détruits par la décolonisation, comme la Guinée-Bissau, et estime que «peut-être que les Belges devraient revenir» au Congo.

Démissions en masse et appels au retrait

L'article a (surprise!) immédiatement déclenché une énorme polémique, d'autant qu'il a été publié dans une revue fondée en 1979 dans le but de soutenir l'affirmation des pays en voie de développement, qui remet chaque année un prix au nom d'Edward Saïd. Il faut dire que son auteur ne recule pas devant le style provoc, écrivant par exemple que «après tout, le développement de la Grande-Bretagne est sûrement inséparable de la façon dont elle a accueilli et célébré ses colonisateurs, des Romains aux Normands. Si personne n'avait défié le sentiment anticolonial en Grande-Bretagne, le pays serait aujourd'hui un trou paumé rempli d'adorateurs de druides».

«“Le bien-fondé du colonialisme”. J'imagine que le prochain numéro de Third World Quarterly sera titré “Le bien-fondé du génocide”, suivi d'un “Entièrement négatif, l'esclavage?”»

Près de la moitié du comité éditorial de la revue a démissionné la semaine suivante, publiant «le cœur lourd» une lettre ouverte déplorant le manque de transparence sur les conditions de publication de l'article. Plusieurs pétitions demandant son retrait ont recueilli des milliers de signatures et certains pétitionneurs ont exigé que Princeton retire son doctorat à son ancien étudiant, qualifié de «raciste» ou de «suprémaciste blanc». Le texte a tellement surpris que la revue Current Affairs s'est demandée si on n'avait pas affaire à une nouvelle «affaire Sokal», du nom de ce physicien qui avait réussi à publier un canular scientifique dans une revue prestigieuse en 1996.

Gilley a fini par en demander lui-même le retrait en regrettant «la douleur et la colère qu'il a causées chez beaucoup de personnes» et en espérant que cela permettrait «une discussion plus civilisée et attentionnée» sur le sujet. En début de semaine, l'éditeur Taylor & Francis a retiré l'article en affirmant avoir reçu «des menaces sérieuses et crédibles de violences envers des individus».

Beaucoup des démontages du texte se sont concentrés sur le fond, ses inexactitudes et mensonges supposés, sa méthodologie et sa bibliographie jugées faibles et biaisées. Nathan J. Robinson explique ainsi que le calcul coûts/avantages de l'auteur revient à absoudre quelqu'un qui dirait «OK, j'ai tué ma femme, mais mon métier, c'est pompier» et ajoute que «construire des lignes électriques et ouvrir une école ne constitue pas un permis pour dépouiller et assassiner des gens». Vijay Prashad, professeur au Trinity College (Connecticut) et un des membres démissionnaires du comité de rédaction de la revue, reproche lui à Gillay de s'inscrire dans un courant de «débrutalisation» de l'histoire coloniale très actif depuis une quinzaine d'années. Et, de manière plus actuelle, de refléter le climat politique:

«Cet essai paraît à l'époque de Donald Trump, alors que le suprémacisme blanc est de retour et les cicatrices du colonialisme encore visibles. L'idée selon laquelle les penseurs progressistes, post-coloniaux et marxistes ont dénigré “l'histoire blanche” est un refrain constant des racistes.»

«L'équivalent universitaire d'un tweet de Trump»

Mais le texte n'interroge pas que la pensée de son auteur, mais aussi les règles de publication universitaires. La revue s'est justifiée en affirmant qu'elle avait suivi la procédure habituelle de publication, à savoir l'évaluation à l'aveugle par deux chercheurs. L'un a recommandé des changements mineurs, l'autre le rejet de l'article: face à ces conclusions contradictoires, le rédacteur en chef a tranché en autorisant sa parution sous condition de changements substantiels. Les «frondeurs» du comité de rédaction, eux, soulignent qu'avant tout cela, l'article avait déjà été refusé par les deux rédacteurs en chef d'un numéro hors-série...

La quête de la renommée universitaire s'incarne aujourd'hui dans une alternative: publish or perish, publier ou périr. Deux chercheurs de la London School of Economics estiment ainsi que l'article de Gilley, «l'équivalent universitaire d'un tweet de Trump, du clickbait avec des notes de bas de page», illustre les effets pervers du système dit citation impact: peu importe qu'on parle d'un de vos articles en bien ou en mal, pourvu qu'on en parle! Et qu'on en parle aussi sur les réseaux sociaux, «les articles universitaires étant dorénavant évalués selon en gros les mêmes critères que les posts de BuzzFeed et les selfies sur Instagram».

Pour eux, le problème vient du fait que les chercheurs sont incités à produire des articles viraux pour, au mieux, monter en grade, au pire, poser en provocateurs ou en martyrs de la liberté d'expression et du politiquement correct en affirmant que leurs opposants ne veulent pas débattre des faits. Fin août, Bruce Gilley avait d'ailleurs démissionné de l'Association américaine de science politique en déplorant le manque de diversité des points de vue dans son champ, affirmant qu'y exiger une meilleure représentation des points de vue conservateurs revenait à «demander à un gourmand d'arrêter la crème glacée».

«J'ai préparé une liste de sujets potentiels pour les prochains numéros de Third World Quarterly. D'autres idées?»

Pour certains défenseurs du chercheur de Portland, le problème vient de l'autre côté. De la polarisation croissante du débat public et des procès éclairs des opinions hétérodoxes, qui provoqueraient une autocensure –certains évoquent même un «effet Charlie Hebdo». C'est par exemple le cas de Neil Thin, professeur d'anthropologie sociale à l'université d'Edimbourg:

«Même si vous trouvez l'article de Gilley malavisé ou délibérément provocateur, vous devriez être encore plus troublés par les réponses mal informées qu'il a suscitées. Quand les gens condamnent un article qu'ils n'ont pas lu, et quand ils tentent d'empêcher d'autres personnes de le lire, ils révèlent une préférence collective pour l'ignorance.»

Soutien de Noam Chomsky

Certains défendent Bruce Gilley sur un principe plus général, celui de l'absolu de la liberté d'expression, et s'inquiètent du retrait de l'article, qui doit normalement obéir à des justifications scientifiques. «Les objections portent, pour partie, sur la “qualité” de l'article, qui pourrait effectivement s'avérer faible, reconnaît ainsi le philosophe Brian Leiter. Mais cela n'importe pas, évidemment: si les éditeurs de la revue ont pris une mauvaise décision, ils auront à l'assumer. Les lecteurs peuvent réviser leur opinion de Third World Quarterly, arrêter de lui proposer des articles ou ignorer celle-ci. Ce qu'ils n'ont pas de droit de faire, c'est d'en demander le retrait.» Au printemps, le même chercheur s'était déjà mobilisé derrière Rebecca Tuvel, une philosophe violemment attaquée en ligne après avoir publié un article comparant le «transracialisme» à la transidentité.

Le cas le plus significatif, ici, est probablement celui du linguiste Noam Chomsky, membre du comité de rédaction de Third World Quarterly, qui a jugé que le retrait de l'article de Gilley était une option «dangereuse» et a estimé que les chercheurs devaient plutôt s'occuper de le réfuter. Dans le passé, le même Chomsky avait connu de violents accrochages avec plusieurs intellectuels français, notamment Pierre Vidal-Naquet, quand il défendit le droit pour Robert Faurisson de rendre publiques ses thèses négationnistes.

«Félicitations, vous avez rassemblé une meute et vous avez fait pression sur un homme pour qu'il retire son article. Une vraie victoire. Vous devriez avoir honte. C'est dégoûtant.»

Si l'article a finalement été retiré, il est évidemment toujours trouvable en ligne, et la polémique pas encore éteinte. Entre les invectives autour de la politisation de la science et les polémiques virales sur des textes universitaires, elle trouve en tout cas des échos en France: en une poignée de semaines à peine, on y a vu une controverse sur un colloque universitaire autour du concept d'«islamophobie», la publication d'un ouvrage des sociologues Gérald Bronner et Étienne Gehin déplorant que beaucoup de leurs confrères «se veulent du côté du Bien aux dépens du Vrai» ou encore une mini-tempête médiatique autour de la publication par Libération d'un texte de l'historien Nicolas Mariot comparant les processus psychologiques à l'œuvre dans l'entourage d'un poilu de 14-18 et dans celui du djihadiste Mohammed Merah. Dans ce dernier cas, l'article n'a pas été retiré mais a fait l'objet d'une mise au point de l'auteur estimant «qu’il reste important que les sciences sociales produisent non une morale mais des outils pour comprendre le monde».

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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