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Pourquoi vous êtes si nombreux à ne pas écouter les messages sur votre répondeur

Daphnée Leportois, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 02

Les petits points bleus signalant que les messages n’ont pas été écoutés, ça vous connaît. Et ce n’est pas forcément signe d’une velléité de déconnexion.

En attente sur le répondeur | pokermanuel via Flickr CC License by

En attente sur le répondeur | pokermanuel via Flickr CC License by

«Salut, tu m’as appelé-e? –Oui, je t’ai laissé un message. –J’ai pas écouté. Tu disais quoi?» Si cet échange ne vous est pas inconnu et si vous vous identifiez non pas à la personne qui a soigneusement «laissé un message après le bip» mais à son interlocuteur, qui n’écoute jamais sa boîte vocale, sachez que vous n’êtes pas seul-e. Et que, dans un monde où l’on peut être joint tout le temps –en 2014, 65 millions de Français étaient abonnés à une offre de téléphonie mobile, soit un taux de pénétration de 100,4%–, laisser s’accumuler les messages vocaux sur son répondeur n’a pas tant à voir avec une envie de déconnexion qu’avec le goût d’une communication fluide. C’est contre-intuitif mais ça s’explique.

C’est vrai, à l’origine, comme l’écrivait Laurence Bardin en 1985, aux tout débuts du répondeur, «la fonction la plus évidente du répondeur pour ses possesseurs est de “pallier l’absence”. Le répondeur fait office de supertéléphone en ce sens, une sorte de téléphone total permettant de rester en lien constant avec les autres, un fil qui ne serait jamais coupé, un cordon ombilical toujours branché. “Ne rien perdre” de la communication potentielle, même en cas d’absence». En gros, grâce au répondeur, qui a préfiguré le téléphone portable, la continuité du flux de communication était permise.

Deux temporalités

 

Mais cet enregistreur a rapidement acquis une autre fonctionnalité, celle, inverse, de permettre de se déconnecter. «La fonction avouée (ne perdre aucun appel) masque aussi une fonction moins apparente de protection. Protection vis-à-vis des communications interpersonnelles au profit de messages informatifs sans réciprocité immédiate. Protection de sa sphère d’activités ou de repos», poursuivait Laurence Bardin. La méthode était simple: elle consistait à mettre en marche son répondeur à son domicile ou à son bureau alors même que l’on était présent, pour ne pas être dérangé.

«Le répondeur […] joue le rôle d’une sorte de commutateur, permettant à son utilisateur de se connecter et de se déconnecter alternativement à son environnement social, d’ajuster deux temporalités, celle, endogène, de sa vie quotidienne propre et celle, exogène, des flux d’information et de communication en temps réel, de basculer à son gré une part de sa téléphonie du circuit temps réel / synchronie / bidirectionnalité sur le circuit temps choisi / asynchronie / unidirectionnalité», mentionnait également le sociologue Pierre-Alain Mercier en 1997.

Un filtre

Outre la déconnexion, le répondeur téléphonique a aussi, à l’époque où le numéro et l’identité du correspondant ne pouvaient être connus, servi de filtre. Il suffisait pour cela de laisser l’appelant débiter son message, le son en haut-parleur, avant éventuellement de décrocher et de prendre la communication, à moins de préférer continuer à faire l’autruche en cas de téléphoneur importun.

«Par son usage comme filtre le répondeur apparaît presque immédiatement à ses utilisateurs aussi, et parfois surtout, comme un outil de mise à distance de la communication, pointait Pierre-Alain Mercier. On passe ainsi, en quelque sorte, de la simulation de présence à la simulation d’absence.» Déjà, en 1985, un possesseur de répondeur téléphonique, cité par Laurence Bardin, affirmait que «le répondeur permet d’être joint 24 heures sur 24 mais [qu’il n’avait] pas envie de cette image qui dit: “je suis là tout le temps pour vous”».

«Recevoir un message est une contrainte»

Autant d’éléments qui pourraient laisser croire que ne pas écouter sa messagerie en 2017 est un geste de déconnexion volontaire. Qu’en gros, parce que tout le monde a un mobile avec la fonction répondeur (suivant les chiffres de l’Insee, en 2014, 91% des ménages étaient équipés d’un téléphone portable) et donc que vous pouvez être joint-e non-stop, faire fi des messages laissés sur son répondeur en est devenu un acte de résistance, un doigt d’honneur à tous ceux qui vous enjoignent non seulement d’écouter leur voix mais aussi, indirectement, de les rappeler, pour avoir cette conversation qu’ils ont cherché à démarrer avant de tomber sur votre annonce: «Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de…»

«On est dans une société qui consomme de l’urgence, souligne le coach et comportementaliste Frédéric Arminot. Ce n’est pas parce que l’on reçoit des appels que l’on est obligé d’y répondre. Or, recevoir un message est une contrainte: pour savoir si ce message a un intérêt et s’il est nécessaire de rappeler, le seul moyen est de l’écouter. Ne pas écouter ses messages sur son répondeur peut ainsi être une façon de se positionner, de s’affirmer. Pour certains, c’est aussi une question d’ego et de principe, dans l’idée “tu m’as laissé un message, donc tu es demandeur, tu n’as qu’à me rappeler”.»

Flux pluriels

Un constat similaire à celui dressé par Laurence Bardin en 2002: «Cette obligation de présence perpétuelle au monde de l’information, et de l’interaction, entraîne l’usager, sur-sollicité, à des parades via le répondeur telles que filtrage, délégation de présence, stockage et accès différé, reprise du contrôle de la connexion/déconnexion.»

La sociologue des usages numériques Laurence Allard a une lecture différente. S’il est bien question, selon elle, derrière la non-écoute de sa messagerie vocale de «garder le contrôle sur sa communication et son temps de communication», celui-ci s’inscrit justement dans une joignabilité permanente et «un flux communicationnel continu». Contrairement aux apparences, ne pas donner suite à la tentative de communication d’un correspondant trahit une volonté (même inconsciente) d’échanger avec davantage de fluidité.

«Il y a certes une intensification des temps de connexion mais aussi une pluralisation des modalités de cette connexion. Et on a gagné en maîtrise sur les flux de communication. On peut choisir quand on veut écouter mais surtout comment on veut répondre», insiste la maîtresse de conférences en sciences de la communication.

La preuve, «le répondeur aujourd’hui est une fonctionnalité d’un terminal mobile qui en a beaucoup d’autres».

Et, même si les opérateurs cherchent à faciliter l’écoute des messages, notamment en vous permettant d’en prendre connaissance dans votre ordre de préférence –et non du plus ancien au plus récent– et en ne vous forçant plus à rappeler votre messagerie pour cela par le biais d’une appli, le répondeur n’est plus utilisé tant que ça, confirme Sandrine Z., cheffe de produit dans les équipes marketing d’un grand opérateur.

«Il y a de moins en moins de messages laissés par rapport au nombre de boîtes vocales tandis qu’on assiste à une augmentation du nombre de SMS envoyés. La “voix” s’est reportée sur la “messagerie” [au sens de messages écrits, ndlr].»

Accroc dans la conversation

C’est vrai que, dans le cas de Mélanie, 36 ans, il y a bien eu un basculement: «Avant, je consultais ma messagerie [vocale]. Maintenant, je ne l’écoute plus jamais. Mais, à l’époque, les SMS étaient moins développés et plus difficiles à envoyer, ça coûtait plus cher, il fallait taper quatre fois pour faire une lettre…»

Idem pour Antonin, 28 ans, qui écoute sa messagerie très irrégulièrement, environ une fois par mois: «J’oublie aussi d’écouter mes messages sur mon répondeur parce que je n’y suis pas habitué. Avec mon groupe de potes, on n’utilise pas trop ce genre de transmission. On s’envoie des SMS.»

Mais, si le répondeur perd des voix, ce n’est pas tant par désamour de la communication orale que par manque de praticité: «Dans l’offre communicationnelle du moment, qui permet des communications même minimales en temps réel, le caractère asynchrone du répondeur est désuet, insiste la maîtresse de conférences en sciences de la communication. Le répondeur est un service en plus qu’il faut aller faire fonctionner. Il n’a pas la fluidité ni la synchronicité de services plus intégrés où la voix n’est qu’un élément de communication parmi d’autres, que sont le texte, les emojis, les photos… Comme sur WhatsApp, où la note vocale s’inscrit dans le mode conversationnel et où il n’y a pas besoin de passer d’un service à un autre mais il suffit de cliquer sur la flèche et de jouer le petit son.»

En bref, le répondeur fait perdre du temps et a figure d’accroc dans la conversation. S’il paraissait nécessaire, passe encore. Mais il est aussi perçu comme de plus en plus inutile. Plus personne ne dirait «c’est comme un poumon qui rééquilibre ma vie», comme l’affirmait dans les années 1980 un possesseur de répondeur téléphonique que cite Laurence Bardin.

«Old school»

En 1997, Pierre-Alain Mercier rapportait les propos de Gérard, alors âgé de 40 ans, bac+3, gérant d’entreprise de bâtiment: «Le répondeur, je l’interroge pas forcément, des fois je reste une journée sans y toucher tellement je suis effrayé d’avoir à répondre à quinze messages… et puis au bout de deux jours je le réécoute quand même, ce qui n’est pas très bien au niveau commercial.»

Mais, déjà, le sociologue analysait que, «peu à peu, avec la banalisation de l’objet [répondeur] et de son usage, le “devoir de rappeler“ [n’était] plus perçu de façon aussi impérieuse qu’il [avait] pu l’être il y a quelques années».

Aujourd’hui, on va plus loin. Même collectionner les messages vocaux non écoutés n’est pas forcément générateur d’anxiété. Certes, avoue Antonin, il y a un côté procrastination, qui s’accompagne souvent d’un petit tiraillement à l’idée que les messages s’empilent sur la boîte vocale:

«Quand j’avais 16-17 ans, ma mère me laissait pas mal de messages vocaux. Plutôt pour me dire de rentrer du lycée ou pour m’engueuler. Aujourd’hui, les messages me prennent la tête. Je n’ai pas envie de les affronter tout de suite.»

Mais pas de FOMO (fear of missing out) pour autant puisque rien d’essentiel ne transite par répondeur. S’il remet à plus tard l’écoute et continue de le faire en toute conscience, c’est aussi parce qu’il est persuadé de ne pas passer à côté de quelque chose d’essentiel. Il en parle d’expérience:

«Je n’ai pas souvenir d’avoir loupé quelque chose de très important. Peut-être une fois un RDV médical. Le médecin avait rappelé pour que je me souvienne du RDV et j’avais zappé. C’est pour ça que je n’ai pas peur de ne pas les écouter: je ne vais pas rater quelque chose d’important.»

Même verdict du côté de Mélanie: «Ça ne sert à rien. Les messages sur le répondeur, c’est old school, c’est vraiment le moyen de communiquer d’avant.» Preuve que ne pas écouter sa messagerie, bien plutôt qu’une transgression à la connectivité quasi constante, c’est être en phase (en temps réel) avec son époque.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (44 articles)
Journaliste
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