Culture

À l'heure de commencer à écrire un nouveau roman

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 02

[BLOG] Il ne sait pas bien ce qu'il va écrire, il a une vague idée, une tentation comme une démangeaison qui depuis quelques mois déjà ne cesse de le titiller...

Une vieille machine à écrire | Jeanne Menjoulet via Flickr CC License by

Une vieille machine à écrire | Jeanne Menjoulet via Flickr CC License by

Arrive un moment dans la vie d'un écrivain, aussi insignifiant soit-il –moi en loccurence!– où sonne l'heure de commencer un nouveau roman.

Il s'est bien reposé, il a emmagasiné assez de forces mentales pour tenir tête à ce roman qui va l'occuper pendant une année ou deux, il se sent d'attaque, affûté comme jamais: de toutes les façons, il n'a pas vraiment le choix, il lui faut écrire pour ne pas devenir fou, pour tenter de mettre de l'ordre au chaos de son esprit, pour ne pas mourir aussi, pour essayer de domestiquer ses démons intérieurs. Pour vivre tout simplement. Pour ne pas s'arrêter d'exister. Pour se trouver une raison de se lever chaque matin.

Parce que aussi il ne sait rien faire d'autre.

Il ne sait pas bien ce qu'il va écrire, il a une vague idée, une tentation comme une démangeaison qui depuis quelques mois déjà ne cesse de le titiller: flottent dans son esprit des images, des bouts de phrases, des débuts de paragraphe, des paysages, des personnages, une atmosphère... un ensemble de notions assez floues qui sont comme autant de lampées de lumière jetées sur un brouillard épais.

Et qui se révèleront à lui au fur et à mesure de l'avancée du roman comme s'il écrivait ce livre pour connaître le vrai sujet de son entreprise littéraire.

Il prévient sa compagne, avertit son chat, envoie un e-mail à toute sa famille: je n'y suis pour personne, je me retire sur mes terres, je largue les amarres, le premier qui vient me déranger, je l’assomme d'un coup de dictionnaire –vous voilà prévenus.

La compagne se tait, le chat file droit, la famille l'ignore.

Il nettoie son bureau, astique son ordinateur, vérifie la hauteur de sa chaise, s'achète un cahier flambant neuf, change l'ampoule de sa lampe, tire les rideaux de sa chambre: le voilà prêt. Pour se donner un genre, il se laisse pousser la barbe, il a l’œil mauvais, l'humeur taciturne, le front soucieux: il ressemble à un corsaire occupé à arpenter le ponton de son navire au moment de mettre les voiles.

Il a peur comme un enfant au jour de la rentrée scolaire.

Il sait déjà les jours où rien ne viendra, les tourments, les interrogations, les remises en cause, les vrais désespoirs, ce sentiment d'arriver à rien, d'être bon à rien, de s'être trompé, de s'être menti, de s'être laissé abuser, le profond dégoût de soi, l'envie de tout arrêter, de tout envoyer balader, d'admettre la parfaite vanité de sa petite personne.

L'atroce solitude aussi.

Parce que personne ne pourra l'aider, parce qu'il ne pourra compter que sur lui-même, parce qu'il est le seul à pouvoir fixer ses vertiges, réparer ses fautes, attendrir ses défauts. Le temps comme seul allié, comme seul ami. Le temps pourtant qui passe trop vite, le dépasse, le déborde ; le livre qui n'avance pas, se refuse à lui, lui échappe. La page blanche qui rit aux éclats, qui triomphe, qui lui renvoie l'image de sa propre impuissance.

Pourtant il ne lâchera rien, il s'accrochera, il continuera, il n'a d'autre choix que d'avancer, page après page, paragraphe après paragraphe, mot après mot comme une lutte incessante, une lutte carnassière avec le langage, avec la musique du langage, avec cette chose étrange qu'on nomme le style, la façon d'agencer les mots entre eux, de leur donner corps, de les assembler avec le plus de grâce possible afin d'évoquer chez le lecteur comme un sentiment d'unité.

Tous les jours recommencer à zéro. Repartir à l'assaut. Ne rien tenir pour acquis. Ne pas se mentir. Se montrer impitoyable vis-à-vis de soi, sans aucune complaisance, sans la moindre trace de pitié. Avoir l'humilité du débutant, du nouveau-né, de l'éternel amateur jamais sûr de son fait, toujours prompt à se remettre en cause pour exiger de lui une impossible perfection.

Rien que d'y penser, je suis déjà crevé.

Et si je laissais passer l'hiver?

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (125 articles)
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