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Comment Jean Rochefort est devenu l’acteur le plus cool de France

Hugo Alexandre, mis à jour le 10.10.2017 à 8 h 17

Avez-vous déjà entendu quelqu'un dire qu'il ne l'aimait pas? Non. Il y a une raison à cela.

Jean Rochefort lors de la 36ème cérémonie des César, le 25 février 2011. BERTRAND GUAY / AFP

Jean Rochefort lors de la 36ème cérémonie des César, le 25 février 2011. BERTRAND GUAY / AFP

En soixante-cinq ans de carrière Jean Rochefort s’est progressivement infiltré dans tous les recoins de de la pop culture: théâtre, cinéma,  télévision, avant d’investir le net et de faire aujourd’hui les beaux jours des amateurs de gifs animés. Comment l’éternel dandy français du cinéma des années 1970 abonné aux seconds rôles est-il devenu une icône du web des années 2010?

Côtoyer tout le monde

Jean Rochefort c’est une carrière qui débute simplement, comme celle d’un acteur de théâtre lambda. Avec Marielle, Belmondo, Cremer et d’autres, ils font les belles heures du Conservatoire, dont ils forment la fameuse «Bande» avant d’assiéger le cinéma français. Pendant les années 70, Rochefort traîne sa dégaine de Français moyen dans les moindres recoins de la production cinématographique hexagonale, jongle entre grosses comédies populaires (Le Grand Blond avec une chaussure noire, Les Tribulations d’un chinois en Chine...) et films intimistes (L’Horloger de Saint-Paul, Un étrange voyage...), alterne nanars alimentaires (qu’on ne citera pas) et propositions de cinéma radicales (Calmos, Le Fantôme de la liberté).

Mais une filmographie foisonnante ne suffit pas pour devenir culte. C’est en général par les médias de masse qu’on entre dans la culture populaire et dans ce domaine, Jean Rochefort est passé maître. Il marque très tôt la télévision par ses présences fréquentes, d’abord dans des émissions culturelles puis, étendant son spectre d’influence aux émissions de divertissement, devient le «bon client» télévisuel, l’invité pertinent et drôle, dont on a l’impression qu’il est toujours à sa place quelle que soit la configuration du plateau. Sa force, c’est ce flegme, cette décontraction que renforce sa voix traînante, son phrasé d’aristocrate gouailleur, son langage à la fois soutenu et universel, qui semble le faire triompher de toutes les situations télévisuelles possibles.

 

Jean Rochefort est à l’aise partout, aussi bien sur le plateau du Masque et la Plume pour parler du cheval dans le western que sur celui de Champs Elysées, assis tranquillement à côté d’Arnold Schwarzenegger, prêtant main forte à Michel Drucker avec toute la bienveillance du monde dans son interview de Lova Moor.

 

 

 

Avoir une tronche

Jean Rochefort est conscient de la particularité de son physique. Toute sa carrière s’est bâtie sur la singularité de ce visage émacié à la Peter Cushing, fendu de son éternelle moustache franchouillarde. À partir du moment où il s’est rendu compte que son physique ne ferait jamais de lui un jeune premier, Rochefort a toujours cherché à en faire un atout, à créer le décalage entre son allure de majordome neurasthénique et une grammaire corporelle déviante élaborée au fil des années. À la télévision, il ne rate pas une occasion d’exécuter son hit ultime, l’imitation du chimpanzé, maîtrisée dès les années 60. Au cinéma, Rochefort court en slip, saute, danse, en affectant toujours la même mine renfrognée de bourgeois dépressif.

 

 

On pourrait croire qu’en vieillissant, Rochefort s’assagirait, rejoindrait le rang des acteurs sérieux, à l’instar des anciens comiques rangés des bagnoles devenus plus élégants que les tragiques. Au contraire, l'affaissement de ses traits accentue l’effet Droopy et ajoute un nouvel axe comique à sa palette. Rochefort se radicalise et c’est à ce moment qu’il diversifie le plus ses apparitions dans la pop culture. Il bouge son corps en pantacourt dans un clip de Vincent Delerm, puis offre un featuring surréaliste à Dionysos dans leur album concept La Mécanique du coeur. On ne sait trop quoi penser, mais on ne peut y rester indifférent.

 

 

Entrer dans la pop culture

Si Jean Rochefort nous évoque ce vieil oncle éternel un peu pété du casque, c’est peut-être parce que dans le fond il n’a jamais été loin. Il était là à toutes les étapes importantes de notre vie. À la fin des années 1970, il prête sa voix à plusieurs adaptations sonores de contes de Walt Disney, dont les pressages vinyles remplissent aujourd’hui les bacs des vides-greniers. De 1985 à 1987, il apparaît à l’écran comme maître de cérémonie de l’émission Les Aventures de Winnie L’Ourson pour Disney Channel, dans laquelle il s’illustrait également comme narrateur. C’est la même voix douce et enveloppante que les enfants des années 2010 retrouveront dans le doublage des adaptations récentes de la BD Titeuf ou du roman Le Petit Prince.

Quant aux adultes, ils ne sont pas en reste. Après tout, c’est lui qui leur apprend à utiliser la fonction Signal d’Appel de leur téléphone en 1992 grâce à une série de publicités moyennement marrantes mais néanmoins mythiques pour France Télécom. Enfin, nombreux sont ceux qui pendant les Jeux Olympiques de 2004 et 2008, ne daignaient allumer leur télévision lors des épreuves d’équitation que dans le seul but de profiter des commentaires enflammés du passionné de chevaux qu’il était.

Depuis quarante ans, Jean Rochefort accompagne les Français du berceau jusqu’à l’âge adulte. C’est au prix de ce travail de fond que l’on obtient petit à petit le statut d’acteur le plus cool de France. Mais cela ne suffit pas. Car s’il suffisait d’être égérie d’une agence d’assurances pour atteindre l’aura de Jean Rochefort, Chevallier et Laspalès seraient eux aussi devenus des stars du web et le monde serait très différent.

S’entourer de gens cool

Dans un documentaire consacré à sa carrière, Sandrine Kiberlain dit de Rochefort: «Je suis avec Jean comme avec un homme de mon âge, c’est comme si c’était un homme aussi jeune que moi mais plein de souvenirs et d’histoires... Finalement, il a quarante ans de plus que moi mais c’est un homme aussi jeune que moi. Il se rapproche de ceux à qui il pense ressembler.» C’est peut-être là l’ultime secret de celui qui a toujours cherché à côtoyer ses semblables, fussent-ils de quarante ans ses cadets. Rochefort s’est toujours nourri de la jeunesse des autres pour faire perdurer la sienne. C’est ainsi qu’il offre son auguste présence aux débuts cinématographiques de Philippe Lioret (Tombés du ciel) ou Pierre Salvadori (Cible émouvante), qu’il lance la carrière de l’acteur Guillaume Canet en l’invitant à tourner Barracuda en 1997 ou de cinéastes balbutiants aussi divers que Fabien Onteniente (Tom est tout seul) ou Samuel Benchetrit (J’ai toujours rêvé d’être un gangster).

Au delà des coups de pouces, Rochefort suit également les modes, le courant. En 2004, il rejoint le casting de RRRrrrr !!!, le nouveau film d’un Alain Chabat auréolé du succès de son Astérix, entouré des Robin des bois, la troupe d’humoristes phare du moment. Plus tard, il se lie avec Edouard Baer, alors au sommet du cool, avec qui il tourne Akoibon et envisage un biopic d’Ingrid Bettencourt, dans lequel il incarnerait lui-même le rôle principal (en gardant sa moustache bien sûr), projet malheureusement avorté.

Au moment où Internet devient le média de masse par excellence, c’est donc dans l’ordre des choses que Jean Rochefort finisse par investir les lieux comme il a colonisé le cinéma et la télévision. En 2015, les auteurs du blog Les Boloss des belles lettres, qui s’amusent à résumer des oeuvres littéraires en langage contemporain, décident de transposer leur univers au format vidéo. Jean Rochefort est l’homme idéal pour porter ce projet, il accepte, enregistre quelques vidéos et entre dans le monde merveilleux de l’internet.

 

 

De là à ce que Rochefort devienne un mème, il n’y a qu’un pas. La richesse de la carrière du moustachu le plus célèbre du cinéma français, a donné des dizaines de gifs dont beaucoup ont servi à lui rendre hommage, sur Facebook et Twitter, tout au long de ce 9 octobre. Et on ne sait combien attendent d'être découpés dans le gras de son insondable filmographie. Le meilleur est donc peut-être encore à venir.

 

Hugo Alexandre
Hugo Alexandre (1 article)
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