Economie

Le prix Nobel décerné à Richard Thaler est la meilleure chose qui puisse arriver à l'économie

Pierre Rondeau, mis à jour le 09.10.2017 à 16 h 44

Ses travaux nous rappellent avec brio que les acteurs économiques ressemblent plus à Homer Simpson qu'à Superman.

CARSTEN REHDER / POOL / AFP

CARSTEN REHDER / POOL / AFP

L’Académie royale des sciences de Suède a décerné le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel à l’Américain Richard Thaler, spécialiste de l’économie comportementale et père-fondateur de la théorie du «nudge».

Cette dernière, traduite en français par «la théorie du paternalisme libertaire», admet l’irrationalité des agents économiques, leur incapacité à prendre les meilleures décisions possibles, et se propose de les accompagner dans leurs choix de «tous les jours». L’idée est d’imposer aux individus des décisions tout en leur faisant croire qu’ils conservent leur liberté de choix. C’est le «management du coup de pouce» popularisé par le nouveau prix Nobel dans son livre Nudge, écrit en 2009 avec le professeur de droit Cass Sustein.

Des mouches dans les toilettes

 

L’application la plus connue reste celle des toilettes publiques. Au début des années 2000, à l’aéroport d’Amsterdam, afin de réduire les coûts, les dirigeants avaient posé sur les urinoirs des fausses mouches. Résultat, les dépenses de nettoyage baissèrent de 80%. Pourquoi? Les hommes ne faisaient plus pipi à côté et étaient incités à «viser» la mouche.

Ou encore à Stockholm, en 2011, où les autorités locales, pour inciter à l’utilisation des escaliers dans le métro, mirent en place des «escaliers musicaux». Les usagers, intéressés par la possibilité de créer un son en posant simplement son pied sur une marche, se sont alors tournés vers ces escaliers innovants et ont délaissé l’escalator. Soutien de l’effort physique sans contraindre le choix des agents. Et il y a encore d’autres exemples.

Voie sans issue

 

En 2016, la SNCF s’est rendue compte après une enquête approfondie que 20% des retards étaient dus aux mauvais comportements de certains usagers. Ils prenaient des chemins interdits ou utilisaient des accès proscrits. Afin d’empêcher ces incivilités, la compagnie a apposé des panneaux n’indiquant plus «sens interdit» ou «interdit d’entrer» mais des signalisations avec écrit «voie sans issue». Aucune contrainte, aucune interdiction, aucune sanction mais les individus, croyants le discours de l’affichage, furent désincités à passer.  La SNCF constata alors une baisse de 50% du mauvais sens d’utilisation dans les souterrains.

On a aussi en tête ces poubelles géantes, à Londres, qui permettent de voter avec sa cigarette. Une question sur la politique locale, sur son équipe de football ou sa couleur préférée est posée et, que l’on jette son mégot à gauche ou à droite, on a la possibilité de répondre. Aucune amende ici pour contraindre l’individu à respecter l’environnement. Il a l’impression de faire ce qu’il veut mais les autorités l’incitent «doucement» à aller mettre son mégot dans la poubelle.

Et la politique dans tout ça?

 

Politiquement, on retrouve des applications libérales paternalistes. Dès 2009, le président Américain Barack Obama a créé une commission chargée de réfléchir à des applications nationales du Nudge, en matière de politique fiscale et d’incitation à l’épargne. Il a été suivi, en 2010, par David Cameron, Premier ministre du Royaume-Uni, qui a lancé un travail d’étude mené par Richard Thaler. L’idée était d’imposer aux citoyens des choix précis sans pour autant les contraindre dans leurs actes, sans leur retirer l’idée qu’ils restent libres de leur décision.

Le fait de devenir automatiquement donneur d’organe mais avec le droit, en en faisant la demande, de se retirer de la liste. Ou souscrire automatiquement à une assurance-santé tout en ayant la possibilité de se désinscrire. Faire apparaître des émoticônes sur les factures énergétiques si la consommation est en dessous ou au dessus de la moyenne. Imposer une augmentation du taux de contribution à l’épargne-retraite proportionnelle à l’évolution du salaire, en laissant le choix à l’arrêter à tout moment, etc.

Autrement dit, «vous faites ce que vous voulez mais nous allons vous diriger vers le meilleur choix possible». Et cela fonctionne.

Et les suites?

 

Avec ce prix Nobel, la théorie du paternalisme libertaire de Richard Thaler va être grandement popularisée et pour le plus grand bien de l’économie. Pendant trop longtemps, les carcans orthodoxes ont admis une rationalité parfaite ou adaptative des individus. Placés dans le cadre libéralisé du marché, ils devaient tous se comporter de la meilleure façon possible, faire les choix les plus réfléchis et les plus calculés afin d’aboutir soi-disant à l’optimum collectif.

Avec le nudge, Richard Thaler admet une vérité axiomatique: l’agent n’est pas rationnel, n’est pas caractérisé par ce que les économistes néoclassiques appellent l’homo-économicus. Ce dernier est biaisé par son environnement, son influence sociale et ses émotions particulières.

«L’homo economicus des manuels d’économie ne possède ni le cerveau d’Einstein, ni les capacités de mémorisation du Big Blue d’IBM, ni la volonté du Mahatma Gandhi, répète, dans son ouvrage de référence, Richard Thaler. Il est plus comparable à Homer Simpson qu’à Superman.»

Espérons que les décideurs publics le comprennent bien assez tôt et adaptent leurs politiques économiques. En France, notamment, le gouvernement d’Édouard Philippe suppose qu’en réduisant la fiscalité sur le capital, via la suppression de l’ISF et la création d’un prélèvement forfaitaire unique, on incitera à l’innovation et à l’investissement. Or, rien ne l’indique, rien ne permet de l’espérer. Les agents restent irrationnels et absurdes. Rien ne dit qu’ils iraient réinjecter leur surplus dans l’économie française.

Peut-être faudrait-il alors imposer une pincée de nudge, «contraindre doucement» les contribuables à investir dans l’économie plutôt que d’espérer qu’ils le fassent, via des incitations fiscales ou des exonérations proportionnelles à l’investissement consenti. C’est en tout cas, avec ce prix Nobel, le vœu de l’Académie Royale de Suède...

 

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (21 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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