Science & santé

Voilà pourquoi vous n’arrivez pas à vous passer de coton-tige

Daphnée Leportois, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 03

Ça vous démange de savoir pourquoi vous vous enfoncez cette tige au bout cotonneux dans le conduit auditif en faisant fi des recommandations médicales? Sachez qu’il y est question d’érotisme, de peau, de sécheresse et de cercle vicieux. Grat-grat.

Capture vidéo tech insider

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Vous le savez bien, les cotons-tiges ne devraient pas être utilisés pour se nettoyer les oreilles. Il y a l’auriculaire, éventuellement accompagné d’un mouchoir, pour ça. Les médecins ORL ne cessent de le répéter. Et leur message de santé publique est relayé par la presse. «Pourquoi il ne faut pas nettoyer ses oreilles avec un coton-tige», «Hygiène des oreilles: Pourquoi il faut bannir les cotons-tiges», «Coton-tige, le petit plaisir qui peut coûter très cher», «Attention, les cotons-tiges peuvent rendre sourds!», autant de titres on ne peut plus clairs qui devraient vous amener à stopper de suite l’utilisation de ces bâtonnets ouatés si vous ne voulez pas finir comme Hannah dans l’E9S2 de Girls, «Q-tip» enfoncé dans l’oreille.

Qui plus est, si vous avez une conscience écolo, vous devriez préférer la solution naturelle à celle qui est non seulement un danger pour vos oreilles mais aussi pour les océans –avez-vous vraiment envie que le coton-tige devienne le jouet favori des hippocampes même si ça fait de belles photos? Sauf que… vous restez, malgré ça, adepte, parfois complètement obsessionnel, de ces tiges de plastique à la pointe enrobée de coton.

Posez la question à votre entourage. Vous verrez que les disciples du coton-tige sont partout et en nombre. J’ai demandé à mes amis Facebook –ayez conscience que ce mini-sondage est non représentatif– qui, parmi eux, avait conscience de la dangerosité du coton-tige mais l’utilisait malgré tout et qui avait suivi le discours des médecins et s’abstenait d’en faire usage. Résultat: je n’ai pas tant d’amis Facebook que ça motivés à répondre à mes sondages et, surtout, sur les dix-huit personnes à avoir répondu, trois seulement ne se servaient plus du coton-tige. Une grosse majorité s’enfonce donc cet objet dans l’oreille en ayant conscience du danger qu’il représente. Et il y a une raison physiologique à cela, autre que le banal goût du risque.

Région nostalgique

Fadela –c’est un prénom d’emprunt– admet être une «folle du coton-tige». Elle en utilise au quotidien: «C’est une des premières choses que je vais faire le matin en me levant. Quand je vois des cotons-tiges dans une salle-de-bain, c’est une espèce de réflexe.» Il y a un (petit) côté hygiéniste à ce qu’elle dit être «un toc». «Je me sens propre, oui, avoue-t-elle. Ça me dégoûte de sentir qu’il y a de la cire.» Mais, surtout, si elle se «sen[t] mal» quand elle n’a pas récuré son conduit auditif externe, c’est parce que, «à la base, c’est une sensation relaxante».

«Quand je vois des cotons-tiges dans une salle-de-bain, c’est une espèce de réflexe»

Fadela

Et elle n’est pas la seule à trouver agréable le fait de s’enfoncer ce petit objet au bout blanc dans l’oreille pour le ressortir garni de cérumen jaunâtre et gluant. La preuve: au Japon, il existe des salons où l’on se fait nettoyer les oreilles par une jolie jeune femme, dans la droite lignée des geishas. Ça s’appelle «mimikaki» et ma consœur Charlotte Herzog en parle mieux que moi.

Elle raconte notamment que le plaisir auriculaire est un «refuge régressif pour adultes», qui trouve sa source dans l’enfance, dans ces moments où un de vos parents s’occupait de vous gratter l’intérieur de l’oreille et d’en extirper le cérumen, où vous vous laissiez faire, la tête posée sur sa cuisse. En gros, se (faire) nettoyer l’oreille procure un bien-être nostalgique, à mettre en parallèle avec la délectation à entendre des chuchotements, comme un écho des berceuses parentales et de ces instants où vous n’aviez à vous soucier de rien parce que les «grands» géraient pour vous –comme c’était reposant.

Innervation érotique

Fadela n’est toutefois pas dans ce cas-là. Les bruits de bouche et les murmures, très peu pour elle. Elle est plutôt du genre misophone. C’est donc qu’il n’y a pas que des raisons psychologiques qui amènent à se jeter sur la boîte de cotons-tiges. Déjà, l’oreille est super sensible –si jamais vous avez reçu une claque ou un ballon sur l’oreille, vous vous souvenez de la douleur assourdissante, pour le coup littéralement.

«C’est une région richement innervée, autant que les joues, pointe le professeur Jean-Philippe Guyot, chef du service d’ORL et de chirurgie cervico-faciale de l’Hôpital universitaire de Genève. Et on aime bien les caresses sur la joue si on veut faire une analogie.»

Mais l’oreille est aussi une zone (potentiellement) érogène parce qu’on y trouve plusieurs nerfs crâniens, à savoir le nerf trijumeau (via le nerf auriculo-temporal), le nerf vague, le nerf facial intermédiaire, ainsi qu’un petit bout de la racine d’un nerf cervical, énumère le docteur Yunsan Meas, praticien hospitalier au Centre d'évaluation et de traitement de la douleur du CHU de Nantes et spécialiste de l’auriculothérapie.

Or, le nerf vague a aussi pour autre petit nom «nerf pneumo-gastrique», parce qu’on le retrouve dans le système digestif et les poumons. Des organes liés au stress. Toucher son oreille peut ainsi jouer sur la sensation de ventre noué et de respiration bloquée. Sans compter que ledit nerf vague innerve aussi le périnée et joue son rôle dans l’orgasme, féminin comme masculin.

«L’oreille est une région richement innervée, autant que les joues»

Pr Jean-Philippe Guyot, chef du service d’otologie de l’Hôpital universitaire de Genève

Ainsi, «quand on frotte l’oreille, on peut frotter une zone érogène», sourit le docteur Meas. Il évoque le cas d’un patient paraplégique à la suite d’une blessure à la moelle épinière qui «prend son pied quand il touche son oreille». Rien d’étonnant à ce que certains la bécotent, la léchouillent ou la mordillent au cours de leurs ébats sexuels, et y trouvent du plaisir.

Gripper le système auto-nettoyant

Que le coton-tige, auquel vous avez été habitué dès l’enfance, parce que vos parents ont jugé bon de vous nettoyer le conduit à l’aide de cet objet, vous permette d’expérimenter des sensations voluptueuses, c’est une chose. Reste encore à savoir pourquoi vous n’arrivez pas à vous passer de ce geste agréable.

Explication du professeur Guyot:

«La peau du conduit auditif externe est particulière, notamment parce qu’elle migre du fond du conduit vers l’extérieur. Partout ailleurs, la peau pousse de la profondeur vers la surface alors que, dans le conduit auditif, il y a comme une fontaine à peau au fond; si on laisse un minuscule objet en surface, il sera transporté vers l’extérieur. C’est cette particularité qui rend le système auto-nettoyant.»

Le coton-tige vient gripper le système. «Les glandes qui sécrètent le cérumen se trouvent dans la partie externe et latérale. Le coton-tige vient pousser le cérumen vers le fond. Cela revient à remonter la rivière et à détruire le système auto-nettoyant. D’autant que le coton-tige crée des petites lésions, même microscopiques. Ces petits bouts de peau stagnent, ils se dessèchent, ce qui engendre des démangeaisons.»

Fadela reconnaît avoir souvent cette sensation d’oreille qui démange. Et quand ça démange, eh bien on gratte. Et quand on gratte avec le coton-tige, eh bien ça démange.

«Ce qui était une caresse dans une zone érogène devient une tentative d’arrêter les démangeaisons une fois qu’on a pris l’habitude d’utiliser le coton-tige et qu’on a abîmé la peau du canal. C’est un cercle vicieux», ponctue le spécialiste d’otologie.

Infernal. Mais pas forcément inéluctable. «Pour éviter d’aggraver encore plus la situation et essayer de mettre fin aux démangeaisons, il faut utiliser un adoucissant. On peut par exemple remplir le canal d’huile d’amande douce.» De quoi aborder avec sérénité la fin proche de la commercialisation des cotons-tiges (en plastique) et laisser le plaisir des oreilles aux seuls massages sensuels.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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