Tech & internetFrance

Raquel Garrido sur Snapchat, c'est le «joueur de flûte»

Nadia Daam, mis à jour le 09.10.2017 à 10 h 03

L'Insoumise a choisi Snapchat pour répondre aux accusations du Canard Enchaîné. Un choix très «nouveau monde».

Capture

Capture

Il n’y a jamais eu autant de «Kamoulox», et autres ironiques «Bienvenue en 2017», dans ma timeline que le jour où Twitter a découvert les snaps de Jeremstar où Raquel Garrido s’est exprimée. 

Mise en cause par le Canard enchaîné pour des cotisations sociales non payées depuis six ans, la porte-parole de la France Insoumise et chroniqueuse TV a donc choisi de démentir ces accusations avec le concours de son collègue de l’émission Les Terriens du dimanche et du formidable outil de communication que constituent les microvidéos. 

Beaucoup ne s’en sont toujours pas remis : la petite musique du «C’était mieux avant» fut entonnée, parfois par des personnes suffisamment jeunes pour que Snapchat ne leur soit pas totalement étranger et baroque. Mais aussi bien sûr, par la presse dite traditionnelle, qui, 24 heures plus tard, s’en étouffe encore. C’était mieux avant, paraît-il, quand un communiqué se faisait via l’AFP, ou quand un politique convoquait la presse pour se justifier. Vraiment? C’était mieux avant? Et pour qui d’abord? 

Certainement pas pour Garrido, qui a fait preuve ici, qu’on le veuille ou non, de grande ruse en contournant les circuits habituels. C’est malin. Très malin. Avec Snapchat, pas de journalistes pour objecter, poser des questions et entraver l’auto-plaidoirie de Garrido. Rien de mieux, aussi, que la présence de Jeremstar, pour donner l’image d’une politique de son temps, qui maîtrise les codes et les outils de communication des jeunes. Moi-même, je n’ai pas Snapchat, et je me suis sentie un peu vieille et larguée. Comme beaucoup de journalistes politiques qui ont fait alors le choix d’établir une hiérarchie qui les mette en valeur. Soit, peu ou prou:  «Oh la la Snapchat, c’est vraiment un truc de petit con décérébré. Je vais dire dans mon journal ou sur mon site d’info que le seul endroit où doit être traitée l’information, c’est dans mon journal ou sur mon site d’info». 

La victoire de Jeremstar au détriment du journalisme

Voilà l’ironie: la défense du Garrido sur Snap fut reprise sur tous les sites d’infos politique ou générales. Mais elle a été commentée uniquement sur la forme - l’utilisation de Snapchat, l’emploi des vocables chers à Jeremstar – «Mes vermines»- et jamais sur le fond. Le sujet n’est plus «Raquel Garrido a-t-elle payé ses cotisations?». Mais «Que fait Raquel Garrido sur Snapachat avec Jeremstar?». On fait difficilement meilleur contrefeu. 

Et ces mêmes journalistes politiques, de feindre d’ignorer qu’en écrivant sur des stories Snapchat et en citant le nom de Jeremstar, ce sont eux que se sont «jeremstarisés», bien plus que Raquel Garrido. Voir le jeune homme cité dans des papiers rubriqués «politiques ou «actu», est peut-être la victoire de Jeremstar au détriment du journalisme politique. Mais certainement pas la débâcle de Raquel Garrido qui a rondement mené son affaire. Un plan bel et bien pensé par Jérémy Gisclon, comme le raconte son portrait dans Vanity fair: ne plus être une bête de foire pour la presse sérieuse. 

«Les journalistes de cette presse «dite sérieuse» ne lui font plus peur depuis qu’il a accepté un entretien pour Libération en novembre 2016. Il a considéré ce portrait en dernière page d’un journal que ses fans n’achètent habituellement jamais comme une «véritable consécration . 

Que Libération, le Monde ou Marianne cite son nom est un premier pas vers sa normalisation. Même si c’est fait avec une petite moue dégoutée, comme cet article de Marianne, titré de de manière honteusement paresseuse «L’Insoumise Raquel Garrido tombe dans le Nabilla». 

Quelle aurait été l’analogie si cela avait été un homme politique (Alexis Corbière par exemple) qui avait snapé? Raquel Garrido est une femme, alors va pour Nabilla, se sont dit les auteurs, écrivant nez pincé qu’elle «glapit», qu’elle «pouffe», «minaude», (idem, ce vocabulaire aurait-il été employé à propos d’un homme?) «qu’elle s’est muée en vedette de téléréalité». Bref, qu’elle s’est abîmée et emmène la fonction politique dans sa chute. Peut-être. Je n’en sais rien. (La fonction politique s’est très bien cassé la gueule sans le concours de Garrido ni de Jeremstar).

Mais qu’a-t-on dit des autres personnages politiques qui ont «disrupté» la communication? François Hollande, Nicolas Sarkozy, le Parlement européen s’y sont tous essayés, avec plus ou moins de succès. Benoît Hamon a participé à la Foire aux Questions de Snapchat et s'est collé une couronne de fleurs. La presse a estimé qu’il avait «trouvé un sens politique aux filtres». On a des étoiles dans les yeux quand Bernie Sanders fait des snaps rigolo, on trouve ça super quand Barack Obama se fait interviewer par des youtubeurs. Mais on se plaint, à juste titre,  de la com’ ultra verrouillée et poussiéreuse de nos politiques à nous. On roule des yeux devant les snap de Garrido, alors que si c’était aussi dégoûtant que cela, il aurait tout à fait été possible de ne pas en parler, tout simplement. Et de ne pas lui offrir tant d’écho médiatique.

Une stratégie de saturation des espaces médiatiques

Mais cette réaction quasi unanime aura des conséquences. Car elle confirme toute la rhétorique de la France insoumise à propos de l’intelligentsia et de l’élite qui se considèreraient toujours au-dessus de la mêlée. Ces snaps de Garrido, si certains imaginent qu’ils embarrassent la FI, font en réalité partie de la stratégie médiatique et de rupture du parti, comme l'a écrit le Monde.

«Cette volonté de contourner la presse traditionnelle – à propos du Canard enchaîné, Raquel Garrido dit: «Moi, je n’ai même pas envie de parler d’eux» – ne doit rien au hasard. C’est une tactique défendue et appliquée par la direction de La France insoumise».

Leurs cadres occupent l’espace, TOUS les espaces, pour s’adresser au plus grand nombre et surtout à ceux qui pourraient leur échapper, comme par exemple, les millions de personnes abonnées au compte de Jeremstar ou les téléspectateurs des  Terriens du dimanche. Comme Eric Zemmour, qui squattait des émissions TV et des canaux a priori étrangers à son univers (des chaines et émissions dites de «bobos», en compagnie de son double inversé Eric Naulleau). Jeremstar lui-même adopte cette stratégie du joueur de flûte :

«Comme je sais que je peux emmener mon public là où je vais, je les emmène avec moi chez Ardisson ou chez Zygel». 

Le tandem Garrido-Jeremstar n’a au fond rien de contre-nature. Il s’agit simplement d’un échange de bons procédés, doublé, m’a-t-on dit,  d’une véritable histoire d’amitié. Nous sommes simplement,  pour l’instant moins choqués de voir le couple Macron avec Johnny et Laetitia Hallyday sur une photo floue que de regarder une femme politique se marre avec un «influent» labellisé télé-réalité. Oui. En effet, bienvenue en 2017. Sans ironie aucune. 

 

Nadia Daam
Nadia Daam (197 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte