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Le prix Nobel de la paix n'a plus grand chose à voir avec la paix

Richard Evans, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 08

A un moment de son histoire, ce prix est devenu une récompense pour l’œuvre d’une vie ou pour la lutte en faveur des Droits de l’Homme – trahissant l’objectif de son créateur.

Représentation d'Alfred Nobel | HEIKO JUNGE / NTB SCANPIX / AFP

Représentation d'Alfred Nobel | HEIKO JUNGE / NTB SCANPIX / AFP

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a longtemps été considérée comme une sorte de sainte laïque. Dirigeante du plus grand parti politique démocratique de son pays, elle a remporté de manière écrasante l'élection de 1990. Mais au lieu de prendre le pouvoir, la junte militaire de Birmanie l’a assignée à résidence. Elle est ainsi restée enfermée pendant une quinzaine d'années, et quelques années plus tard s’est vue refuser le droit de rendre visite à Michael Aris, son mari britannique, alors mourant. Aung San Suu Kyi est devenue l’une des héroïnes de notre époque et, comme Nelson Mandela, autre figure comparable, a fait son entrée au Panthéon très select des Prix Nobel de la paix.

Mais maintenant que l'armée birmane incendie et pille les villages des Rohingyas, le silence d'Aung San Suu Kyi suscite colère et condamnation unanimes. Près de 750.000 Rohingyas, minorité musulmane vivant dans un pays à prédominance bouddhiste, ont été chassés de chez eux, dont la moitié au cours des dernières semaines seulement; près de 3.000 d'entre eux ont été tués, les survivants se réfugiant au Bangladesh voisin, État musulman. L'armée affirme que ce sont les attaques de militants Rohingyas qui ont entraîné ces représailles, mais les destructions, aussi importantes que coordonnées, perpétrées par l’armée birmane sont très disproportionnées si on les compare aux attaques limitées de ces insurgés, qui auraient tué une douzaine de membres des forces de sécurité birmanes à la fin du mois d'août.

En tant que dirigeante de facto du pays, et détentrice d'une immense autorité morale, Aung San Suu Kyi aurait pu demander l'arrêt de ces actions génocidaires, mais elle a refusé de condamner les actions de l'armée et n'a absolument rien fait pour protéger les Rohingyas. Au lieu de cela, son «comité d'information», dont les membres ont été par elle choisis, présente la couverture médiatique internationale de ces atrocités comme de la désinformation, des «fake news» comme l'a elle-même dit Aung San Suu Kyi. Au lieu d'offrir aux Rohingyas une protection ou des paroles de réconfort, elle les a décrits comme des étrangers apatrides, des «immigrants illégaux» et des Bengalis du Bangladesh.

Cette image considérablement écornée d'Aung San Suu Kyi a jeté une ombre sur le prix Nobel de la paix. De nombreuses personnes ont réclamé qu’on le lui retire, considérant qu’elle ne méritait plus de bénéficier de l’autorité morale que confère ce prix, un prix désormais terni car associé à sa personne. Mais pour bien mesurer la dimension morale de ce prix, il convient sans doute de commencer par se demander si la situation d'Aung San Suu Kyi est réellement sans précédent. Un prix Nobel de la paix a-t-il déjà été contesté par le passé? D’autres récipiendaires ont-ils eu un comportement contribuant à ternir ce prix?

Les réponses à ces questions ne sauraient en aucun cas exonérer Aung San Suu Kyi d’une possible complicité de crimes contre l'humanité. Mais elles peuvent au moins permettre de comprendre pourquoi son attitude a engendré un tel sentiment unanime de trahison.

Contrairement aux autres prix Nobel, qui ont généralement, mais pas toujours, été exempts de controverses, le Prix Nobel de la paix a souvent suscité de grandes polémiques. Le problème fondamental vient peut-être du fait qu'un prix créé au départ pour récompenser  les efforts de paix internationale est finalement devenu une sorte de médaille de bonne conduite –une médaille d’un goût amer lorsque les récipiendaires, soit par leur comportement ultérieur, soit par certains de leurs actes antérieurs, se révèlent être de belles statues aux pieds d’argile.

Alfred Nobel, un créateur controversé

Les controverses autour du Prix Nobel de la Paix commencent avec son créateur lui-même. Alfred Nobel (1833-1896) chimiste et homme d'affaires suédois, a inventé la dynamite en 1867 et fait breveter, huit ans plus tard, un autre explosif, mélangeant de la nitroglycérine et du collodion (la «dynamite extra Nobel» ou gelignite), qui est bientôt largement utilisé tant par les armées que par les terroristes. Il est propriétaire de la compagnie Bofors, spécialisée dans l’armement, et de bien d'autres.

Mais étonnamment, Nobel en vient à s’intéresser au pacifisme pour des raisons toutes personnelles. Il emploie en effet comme secrétaire une comtesse autrichienne, Bertha Kinsky, qui finit par quitter son poste pour épouser le baron Arthur von Suttner. Devenue Baronne von Suttner, elle connaît une certaine gloire en publiant un ouvrage pacifiste au retentissement international, Die Waffen nieder! (Bas les Armes!) en 1889. Elle reste en contact avec Nobel et le persuade de soutenir sa cause.

Un autre incident contribue à asseoir la détermination de Nobel à changer l’image que la postérité laisserait de lui. En 1888, à la mort de son frère Ludwig, un journal le confond avec lui et publie une nécrologie intitulée «Le marchand de mort est mort». Mortifié –c’est le cas de le dire– Alfred, sans prévenir sa famille, décide de léguer son immense fortune à la fondation des Prix Nobel, qui demeurent parmi les récompenses les mieux dotées du monde. Peut-être Nobel pensait-il que de tels prix contribueraient à faire oublier le carnage et les destructions massives que ses inventions avaient déjà provoqués au moment de sa mort, en 1896.

Au moment de la fondation des prix Nobel, la Norvège et la Suède sont encore réunies sous la même couronne (la Norvège obtient pacifiquement son indépendance en 1905) et Nobel précise dans son testament que les comités chargés de décerner les prix doivent être composés de Suédois et de Norvégiens. Si les prix scientifiques sont décernés en Suède, la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix se déroule en Norvège. À l’issue de la séparation entre Suède et Norvège, c'est un comité norvégien qui est en charge de le décerner, tandis que les prix scientifiques sont attribués par les Suédois.

Le Prix Nobel de la paix, comme indiqué dans le testament de Nobel, paraphé en 1895, doit être attribué chaque année à «la personne qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes et à la tenue et la promotion des conférences de paix.» Si les termes employés peuvent aujourd’hui sembler désuets, ils étaient pourtant caractéristiques des relations internationales de l'époque, notamment la référence à l'abolition des armées permanentes, une revendication de longue date des libéraux qui souhaitaient les voir remplacées par une milice populaire, comme cela avait été le cas dans un certain nombre de pays lors des révolutions ratées de 1848. À cette époque, les conférences pour résoudre les différends entre nations rivales sont fréquentes et, en 1899 et 1907, deux grandes conférences se tiennent à La Haye  pour fixer un ensemble de règles limitant les activités destructrices des armées en temps de guerre, des accords annonciateurs des conventions de Genève.

Un prix créé dans une période d’optimisme

Surtout, la période à laquelle Alfred Nobel signe son testament est une période d'optimisme. Ce qu'il ignore alors, et ne pouvait pas savoir, c'est que la course aux armements qui va jouer un rôle majeur dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, ne fait que commencer, provoquée par une expansion majeure de l'armée allemande qui débute en 1893 –et qu'elle allait être avant tout stimulée par des marchands d’armes tels que Nobel lui-même.

Au départ, les Prix Nobel de la paix demeurent assez proches de la définition qu’en a donné Nobel, et sont décernés à une série de personnalités aujourd'hui oubliées du mouvement pacifiste international. Ainsi  Bertha von Suttner se voit sans surprise décerner le prix en 1905. L'année suivante, il est remis au président américain Theodore Roosevelt pour sa contribution à l'élaboration du traité de paix qui met fin à la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

La Première Guerre mondiale met temporairement la remise de ce prix en pause. Il n'est de nouveau décerné qu’en 1917, au Comité international de la Croix-Rouge. En 1919, la création de la Société des Nations, précurseur de l'Organisation des Nations Unies actuelle, est à l'origine d'une série de prix, délivrés à des personnes ayant joué un rôle majeur dans ses travaux, dont le président américain Woodrow Wilson (il a beaucoup œuvré à sa création), ainsi qu'à des organisations pacifistes de renom comme la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté.

Bien que cela contribue à faire du Prix de la paix, comme de son pendant pour la littérature, une sorte de récompense pour «l’œuvre d’une vie», notamment quand il est décerné à des militants pacifistes, ce sont principalement les grands négociateurs de traités internationaux qui ont été mis à l’honneur. Des diplomates et politiciens ayant accompli des missions ardues et discrètes visant au rétablissement de la paix.

Et ce sera la cause de la première grande controverse de l'histoire du prix. En 1973, le secrétaire d'État américain Henry Kissinger reçoit le prix Nobel de la paix pour sa participation à la négociation des Accords de Paris, ceux qui mettent officiellement fin à la guerre du Vietnam. Il est récompensé aux côtés de son homologue vietnamien, Le Duc Tho.

Le conseiller spécial américain Henry Kissinger (D) et le Duc Tho, chef de la délégation Nord vietnamienne, échangent une poignée de mains à la suite des pourparlers ayant abouti à un accord de cessez-le-feu au Vietnam, le 23 janvier 1973 à Paris.

Mais Le Duc Tho refuse le prix, déclarant que ces accords n’ont pas mis fin à la tuerie; elle se poursuivra encore deux ans, jusqu'à la victoire finale des Nord-Vietnamiens. Alors que les combats continuent de faire rage, Kissinger juge également plus opportun de ne pas assister à la cérémonie et fait don du montant de sa récompense à une œuvre de charité. En 1975, après la chute de Saïgon, Kissinger, en signe de protestation, déclare vouloir rendre son prix – ce qui n’est pas prévu par la règle des prix Nobel.

Tho, comme Kissinger ont par ailleurs du sang sur les mains – le Vietnamien pour sa participation directe à l’insurrection du Viet Minh contre l’occupant français durant les années 1950, l’Américain pour avoir été l’architecte de la campagne de bombardement contre la «piste Ho-Chi-Minh» au Cambodge, qui a sans doute tué entre 40.000 et 100.000 personnes. Deux des membres du comité Nobel ont d’ailleurs démissionné en signe de protestation, faisant du prix de 1973 le plus controversé de l’histoire à ce jour.

L'idée d'origine abandonnée

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le comité norvégien de cinq personnes qui décide de l’attribution du prix commence à prendre ses distances avec les lignes directrices initiales. L'idée d’attribuer le prix à des personnes ayant contribué à mettre fin à des guerres civiles et à des conflits est certes dans l'esprit des intentions du fondateur, comme lorsque le prix récompense l’architecte de la fin des «troubles» en Irlande du Nord, David Trimble, ou à Juan Manuel Santos, l'homme qui a récemment mis un terme à la longue et violente insurrection en Colombie. Mais dès les années 1950, le prix voit son champ s’élargir.

Ainsi, en 1952, il est décerné à Albert Schweitzer, fondateur de l'hôpital de Lambaréné au Gabon. Aussi admirable que puisse être le travail de Schweitzer, il ne constitue en rien une contribution à la paix internationale. Ce changement de cap suscite déjà la controverse, car à la fin de sa vie Schweitzer fait face à de très fortes critiques pour son attitude paternaliste et condescendante envers les Africains, qu'il comparait parfois à de grands enfants.

L’inclusion, tacite, des militants des droits de l’homme dans le champ potentiel de remise du prix l’éloigne encore davantage des intentions premières de Nobel: des récipiendaires tels que Martin Luther King, Albert Lutili du Congrès National Africain (ANC) d’Afrique du Sud alors en plein apartheid, l’activiste anti-apartheid Desmond Tutu, le scientifique et dissident soviétique Andrei Sakharov, la militante démocrate iranienne Shirin Ebadi, la sœur et future sainte Mère Teresa [je ne résiste pas à l’envie de vous renvoyer vers l’excellent article de Christopher Hitchens traduit par Peggy Sastre sur l’imposture Mère Teresa, ndt], le défenseur chinois des droits de l’homme Liu Xiaobo, le survivant de l’Holocauste Eli Wiesel et le leader politique et syndical polonais Lech Walesa n’ont à peu près joué aucun rôle dans l’avènement de la paix entre deux nations.

A la fin du XXe siècle, le prix Nobel de la paix est devenu une sorte de récompense internationale pour les contributions au progrès humain et aux droits de l’homme. Il est ainsi décerné pour «des efforts entrepris afin de mieux faire connaître et comprendre les effets du réchauffement climatique» (Al Gore et le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat – GIEC en 2007), pour «leur lutte non-violente pour la sécurité des femmes et pour les droits des femmes» (trois lauréates en 2011), pour la «lutte contre la répression des enfants et des jeunes et pour le droit de tous les enfants à l’éducation» (Kailash Satyarthi et Malala Yousafzai, 2014), pour «pour l'avancement des opportunités économiques et sociales pour les pauvres, en particulier pour les femmes, par leurs travaux pionnier du microcrédit» (Mohammad Yunus et la Grameen Bank, 2006), et à une organisation non gouvernementale (Médecins Sans Frontières, 1999) «en reconnaissance du travail humanitaire pionnier de l'organisation sur plusieurs continents» [et, en 2017, à la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires pour «rendre la possession de l'arme nucléaire honteuse», ndlr].
 

Dans certains cas, la récompense visait à critiquer une dictature ou un régime répressif, comme dans le cas d’Aung San Suu Kyi en 1991, du pacifiste allemand Carl von Ossietzky qui croupissait dans une geôle nazie en 1936, ou à un militant de l’égalité comme Desmond Tutu sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Les controverses étaient alors inévitables: rares sont en effet ceux qui pourraient s’opposer au principe de la paix internationale et de la réconciliation, mais nombre de personnes ont protesté contre les principes d’attributions de certains prix plus récents.

Shimon Peres, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat ont reçu le prix Nobel de la Paix en 1994. MENAHEM KAHANA / AFP

Lorsque le prix était remis à ceux qui œuvraient pour la réconciliation entre des nations hostiles, cela avait au moins le mérite de pousser certains à aller à l’encontre de leur politique intérieure dans l'intérêt d’un principe plus large, comme cela fut le cas avec le président égyptien Anouar el Sadate et le premier ministre israélien Menachem Begin en 1978. Quelles que soient les conditions dans lesquelles cette paix a été conclue, et quel que soit le passé des individus impliqués, le sentiment était que la fin d'un conflit qui avait vu Israël et l’Egypte s’affronter au cours de trois conflits sanglants valait largement le prix Nobel –un sentiment unanime qui a également conduit à une seconde récompense pour des efforts de paix au Proche-Orient, décernée à Shimon Peres, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat en 1994.

Des prix octroyés trop tôt?

Mais lorsque l’on a commencé à octroyer des prix à des activistes des droits de l’homme, les prix récompensant des efforts de paix ont commencé à être considérés comme des déclarations politiques du Comité Nobel, et critiquables à ce titre. Arafat lui-même était ainsi perçu par de nombreux Israéliens comme l’avocat et même le promoteur impénitent d'attaques terroristes contre leur pays, tandis que Peres était montré du doigt par les Palestiniens pour ne pas avoir mis fin à ce qu'ils considèrent comme un nettoyage ethnique dissimulé de Jérusalem, à travers la prolifération sans restriction de colonies juives dans les territoires illégalement occupés par Israël depuis 1967. Par ailleurs, la paix a hélas été de courte durée et la situation est plus tendue que jamais.

Comme c’est arrivé en 1994, l'attribution d'un Prix Nobel de la paix peut parfois rapidement sembler prématurée ou malavisée, en raison d’une évolution politique survenue après la remise du prix. Certes, même un échec peut mériter d'être distingué, d'autant que le prix est décerné sans le bénéfice du recul. Le Prix Nobel de la paix est souvent une réaction de dernière minute face à une situation qui fait l'actualité. Son caractère instantané en fait un otage des évènements et de l’incertitude.

Le Prix Nobel de la paix décerné à Aung San Suu Kyi en 1991 ne lui a pas été décerné pour une quelconque activité dans le domaine des relations internationales, mais «pour sa lutte non-violente pour la démocratie et les droits de l'homme», soit une justification assez proche de celle d'un autre récipiendaire asiatique, le dalaï-lama. Comme Carl von Ossietzky, Aung San Suu Kyi a été privée de liberté au moment de la remise du prix. Dans les deux cas, le prix a joué un rôle important dans l'amélioration des conditions de vie du récipiendaire et, dans le cas d'Aung San Suu Kyi, il a marqué le début d'un long cheminement vers la démocratie.

Voilà qui rend le cas de la dirigeante birmane unique, car c'est précisément la chose pour laquelle elle a été distinguée – la lutte pour les Droits de l'homme – qu'elle viole désormais en fermant les yeux sur la restriction brutale de ces même droits par des agents du gouvernement qu'elle dirige. Autre ironie de l’histoire: alors même que suite à des actions menées avec la complaisance à minima d’une récipiendaire du Nobel de la Paix, des centaines de milliers de réfugiés, dont les maisons ont été incendiées et les moyens d'existence détruits, affluent à la frontière du Bangladesh, certains Prix Nobel antérieurs ont récompensé le travail accompli en faveur des réfugiés, comme celui décerné à Fridtjof Nansen, distingué en 1922 ou au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en 1954 et 1981.

Si le prix Nobel de la Paix n’avait pas changé de nature en passant d’un prix récompensant les efforts de paix dans le monde à un prix gratifiant les campagnes pour les droits de l’homme, Aung San Suu Kyi dormirait sur ses deux oreilles –mais elle ne se serait jamais vue attribuer le prix.

Aucun Prix Nobel n’a jamais été retiré et, surtout, les comités Nobel ne disposent pas de la moindre autorité pour le faire. D’autres comités en charge de distribuer des prix se sont également montrés peu désireux d’enlever des prix attribués par le passé à des personnages controversés, quand bien même les méfaits des seconds rejaillissaient sur les premiers; ainsi, le prix Pulitzer attribué à Walter Duranty en 1932 pour un reportage enthousiaste sur la vie en Union soviétique ne lui a pas été retiré malgré sa dissimulation délibérée de la famine qui faisait alors des milliers de morts en Ukraine.

S'inspirer du modèle britannique?

Peut-être que les comités pourraient peut-être chercher l'inspiration ailleurs. Au Royaume-Uni, on a par exemple retiré certains titres nobiliaires octroyés par la reine, comme celui accordé à Sir Anthony Blunt, conservateur des collections royales, privé de son titre en 1979 lorsque l’on a découvert qu’il avait espionné son pays pour le compte d’Union soviétique durant la guerre, ou le norvégien Vidkun Quisling, privé de son titre de commandant dans l’ordre de l’Empire britannique après avoir collaboré avec les occupants nazis de son pays, au point que son nom est devenu un synonyme de «traître» dans son pays et dans les pays anglo-saxons.

Mais le retrait d’une distinction peut également être perçu comme cyniquement opportuniste, comme lorsque les distinctions britanniques et danoises accordées au dictateur roumain Nicolae Ceausescu lui ont été retirées quelques heures avant qu’il ne soit exécuté – pas parce que le bilan du dictateur avait changé (chacun le connaissait, hélas), mais parce qu’il venait d’être renversé et que Britanniques et Danois souhaitaient s’attirer les faveurs de ses successeurs.

Malgré cela, le retrait d’un prix ou d’une distinction peut avoir une forte fonction symbolique. Lorsque Sir Fred Goodwin, ancien directeur général de la Royal Bank of Scotland, a été privé de son titre en 2012, chacun y a vu l’expression de la profonde condamnation, par la société britannique tout entière, du rôle qu’il avait joué dans la crise bancaire de 2008, ainsi que le désir du gouvernement et de l’élite politique plus généralement, de se dissocier des hommes que l’opinion publique tenait pour responsables de cette catastrophe.

L’heure est sûrement venue que le Comité Nobel révise ses règles et procédures d’attribution afin de tenir compte du changement de nature du Prix Nobel de la paix. Si une institution aussi conservatrice que la monarchie britannique est parvenue à se séparer de ses branches les plus pourries, alors une assemblée composée de Norvégiens progressistes devrait être en mesure d’y parvenir.

Richard Evans
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