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Harvey Weinstein, un prédateur sexuel hollywoodien comme les autres

Christina Cauterucci, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 06.10.2017 à 16 h 07

Le riche et célèbre producteur est accusé de harcèlement sexuel par de nombreuses femmes. Comme souvent, tout le monde savait, personne n’a moufté.

Harvey Weinstein à Sun Valley aux États-Unis, le 12 juillet 2017 | Drew Angerer / AFP

Harvey Weinstein à Sun Valley aux États-Unis, le 12 juillet 2017 | Drew Angerer / AFP

Le jeudi 5 septembre, le New York Times a publié un article accablant sur le célèbre producteur de cinéma et de télévision Harvey Weinstein, accusé de s’être rendu coupable de harcèlement sexuel et de comportement inapproprié pendant quasiment trente ans. Le New York Times a découvert au moins huit accords à l’amiable conclus entre Weinstein et des femmes qui l’avaient attaqué en justice, dont l’actrice Rose McGowan et des jeunes femmes employées par sa société.

Pendant des années, selon ce que des hommes et des femmes ont confié au Times, Weinstein a promis à des femmes de les aider dans leur carrière en échange de services sexuels, de massages nus ou à condition qu'elles acceptent de le regarder se laver. Selon leurs témoignages il les pelotait, organisait des réunions de travail dans le seul but de les attirer dans sa chambre d’hôtel et de leur proposer des rapports sexuels de façon répétée, et il obligeait de jeunes employées à venir le réveiller dans sa chambre ou à «préparer le lit» en pleine nuit. Même les cadres femmes disaient se sentir si mal à l’aise en sa présence qu’elles préféraient ne pas se retrouver seules avec lui dans une pièce.

«Nous parlons de Harvey depuis très longtemps»

Ashley Judd est l’accusatrice la plus connue dont le nom a été révélé. Beaucoup d'autres dans son cas ont préféré rester anonymes; la plupart de celles qui ont conclu un accord à l’amiable ont signé une clause de confidentialité, et les employés de la Weinstein Company signent des contrats qui les engagent à ne pas ternir la réputation de la société. Mais le comportement reproché à Weinstein «n’était pas un secret pour son cercle d’intimes» confie au Times un ancien assistant du frère de Harvey, Bob, et Ashley Judd explique qu’entre femmes, «nous parlons de Harvey depuis très longtemps».

Pourtant Weinstein est l’un des principaux producteurs à succès de l’histoire contemporaine d’Hollywood, avec six Oscars du meilleur film, et il a prêté son nom à des dizaines de séries et de films acclamés par la critique. Si ce que dit Ashley Judd est vrai, les gens de l’entourage de Weinstein qui n’en ont pas été directement victimes savaient quand même ce qu’il faisait lorsqu’il leur demandait d’aller chercher des actrices en herbe et de les envoyer assister à des réunions dans sa chambre d’hôtel. Le conseil d’administration de la Weinstein Company était au courant des accusations au moins depuis 2015, rapporte le Times, mais ses membres ne se sont même pas donné la peine de lancer une enquête en interne. Alors que les accusations de harcèlement de la part de Weinstein se diffusaient dans le monde du cinéma et les secteurs connexes, Weinstein n’a rencontré aucun obstacle, sa trajectoire n’a subi aucun accroc, il n’a pâti d’aucune répercussion financière. Pendant plusieurs dizaines d’années, presque tout le monde s’est tu et a fait comme si de rien n’était parce que les hommes riches et célèbres du secteur du divertissement sont des rois et des faiseurs de rois, et qu'ils sont parfaitement conscients des privilèges pervers que leur statut leur procure.

Ashley Judd, le 18 mars 2014 à Los Angeles. | Frazer Harrison / AFP

Woody AllenR. KellyBill Cosby: pendant des années, ces hommes ont gagné des millions de dollars après avoir été la cible d'accusations crédibles selon lesquelles ils étaient les auteurs de crimes impardonnables contre des jeunes filles et des femmes qui leur avaient fait confiance. Dans le monde du spectacle, il n’y a pas de honte à travailler avec un sale type ou un criminel parce que l’argent n’a pas d’odeur et que la plupart des gens qui évoluent dans ce secteur sont socialement conditionnés pour croire que les sales types et les criminels sont la norme. N’importe quel proche de Weinstein placé dans une position de pouvoir aurait pu prendre la parole au cours des 30 dernières années et jeter un pavé dans la mare de ce cycle toxique de harcèlement, de contrainte et de dissimulation. Au lieu de quoi tout le monde a fait bonne figure, alors même que Weinstein (et peut-être son entreprise—le Times n’a pas pu confirmer l’origine de l’argent des accords à l’amiable) dépensait des centaines de milliers de dollars pour acheter le silence de ces femmes. L’entreprise et ses dirigeants étaient prêts à négocier en dollars le confort, la dignité et la sécurité de leurs collègues femmes en échange de la célébrité, d’un compte en banque et d’un carnet d’adresse bien garni.

L’article du Times expose une apparente divergence entre les personnalités publique et privée de Weinstein. Son entreprise a distribué The Hunting Ground—un documentaire porté aux nues par celles et ceux qui se battent contre les agressions sexuelles—et il a produit plusieurs films aux thèmes indéniablement féministes et comportant des personnages de femmes fortes. Il a levé des fonds pour la femme qui aurait pu être notre première présidente, contribué à la dotation d’une chaire Gloria Steinem à l'université de Rutger consacrée aux études féministes et a participé à la Marche des femmes de Park City, dans l’Utah. Rien de tout cela ne compte.

Un rappel démoralisant

Weinstein est exactement comme tous les autres hommes qui essaient d’utiliser leur puissance financière pour soumettre les femmes à leur volonté, ce qu’illustrent parfaitement ses non-excuses remarquablement ratées. Il peut arriver que des hommes croient à des idéaux théoriques d’émancipation des femmes tout en les traitant comme des marionnettes sexuelles à vendre. Weinstein peut détester Donald Trump, lui aussi accusé de tripoter les femmes sans leur consentement –il est en train de faire un film sur le président, prend-il bien soin de signaler dans sa lettre publique d’excuses– et les peloter quand même. Un homme qui emploie une avocate pour le «guider» et lui apprendre pourquoi s’exhiber devant de jeunes employées, c’est mal, ne se connaît pas assez bien lui-même et n’a pas suffisamment de qualités humaines pour se soucier des paradoxes entre son comportement et les valeurs qu’il prône. En fait, il n’est pas improbable que les donation pro-femmes de Weinstein aient fait intégralement partie de son processus d’auto-absolution.

Le fait que Weinstein soit soupçonné d’avoir pu harceler des femmes pendant des décennies sans qu’il ait à rendre de comptes publiquement est un rappel démoralisant: il n’est qu’un homme parmi les milliers qui ne seront jamais découverts parce que, comme Weinstein, ils sont trop bien protégés par l’argent et le pouvoir pour n’avoir jamais à assumer leurs actes. Il y a des Weinstein dans tous les secteurs, qui achètent le droit à ne pas respecter les règles obligatoires de la décence et du respect. Pour les arrêter, il faut que des victimes se fassent connaître et que les gens haut placés renoncent aux bénéfices que leur complicité leur rapporte. Mais surtout, il faut croire les femmes lorsqu’elles disent qu’il se passe quelque chose de grave, même lorsqu’elles ne s’appellent pas Ashley Judd.

Christina Cauterucci
Christina Cauterucci (14 articles)
Journaliste
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