France

Pour Macron, on a raison de ne pas se révolter

Claude Askolovitch, mis à jour le 06.10.2017 à 11 h 17

Face aux ouvriers, le président annonce la fin d’un monde sans douceur, mais structurant.

Emmanuel Macron chez Whirlpool à Amiens, le 3 octobre 2017. | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Emmanuel Macron chez Whirlpool à Amiens, le 3 octobre 2017. | PHILIPPE WOJAZER / AFP

«Il y en a certains au lieu de foutre le bordel, ils feraient mieux d'aller regarder s'il peuvent avoir des postes là-bas...» 

Rien n’est plus précis qu’une trivialité, et nul n’est plus vrai que le président Macron, quand il punit de son verbe des ouvriers blousés, qui manifestent contre un sort injuste au lieu de toquer à la porte d’une fonderie corrézienne. Le seul bordel est celui des commentaires, si l’on s’offusque au lieu de comprendre. Emmanuel Macron, cette semaine, a voulu dire quelque chose d’important au salariat: on a raison de ne pas se révolter.

Ce n’est pas rien, d’admettre cela, quand toute l’histoire du mouvement ouvrier fut un refus et un combat, contre l’absolutisme patronal jadis, les inégalités sociales ensuite, et depuis cinquante ans contre la mort des usines: la fin d’un monde sans douceur, mais structurant. Tout cela s’achève, explique Emmanuel Macron, rudement, pour que l’on comprenne. Les cris sont vains désormais, comme les grèves ou les manifestations ou les pierres qu’on lance au ciel.

Il faut accepter, d’abord, et faire confiance, et, dominés, s’en remettre aux dominants: seuls vivront les soumis, car ils comprennent notre monde. Tout se tient, alors, dans la séquence ouvrière du chef de l’État, qui l’a vu pérégriner des Hauts-de-France à l’Aquitaine, du soulagement des Whirlpool –fabriquants de lave-vaisselles lestés d’un plan social décent et d’un repreneur ambitieux– et de l’espérance des Amazon –jeunes gens embauchés par le géant de la distribution, agrégés à une culture de secte productive– à la colère des GM&S, ces sous-traitants de l’automobile qui laissent 156 camarades sur le carreau.

Les ouvriers battus par leur malheur

Ce président n’est pas un politique de flatterie et chatteries duplices. Macron n’a pas courtisé les ouvriers. Il les a triés. Il s’est montré, chez les Whirlpool, urbain et attentif, humain, concerné; avec les GM&S, agacé et brutal, par ses mots et les lacrymogènes de ses forces de l’ordre. Il n’y avait là ni dérapage ni contradiction, mais une cohérence absolue, politique. Doux à ceux qui s’en sortent, parce qu’ils l’ont mérité. Dur à ceux qui fuient leur destin.

Ainsi se transforme une société, s’il faut la remettre à l’endroit? Il n’y a nul mépris chez Emmanuel Macron, pas au sens où le suggèrent ses contempteurs. Il considère au contraire, ceux qu’il repousse ou qu’il agrée: il ne leur ment pas sur ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il faut selon lui. En finir avec l’illusion des luttes, qui n’apportent aux salariés que plus de malheurs, et attisent la méfiance du capitalisme envers une France rétive.

Cette dialectique trouve sa quintessence à Amiens, la ville natale du Président: heureuse géographie! On ne peut pas comprendre ce qui se joue autour de Whirlpool –modèle macronien de résolution des crises– sans se souvenir d’une autre usine, qui s’appelait Goodyear, devenue le repoussoir du nouveau monde. On y fabriquait des pneus. Goodyear a été l’ultime forteresse ouvrière, un combat de sept ans, un défi lancé à une multinationale et aux autorités et ce combat méritait une punition exemplaire. Cela s’est mal terminé. Les ouvriers, asphyxiés à la gomme sur des machines vétustes, ont payé leurs refus du chômage et de la stigmatisation. On les accuse désormais d’avoir fabriqué leur propre malheur, par leur intransigeance. Leurs leaders ont été condamnés pour violences et séquestrations. On les ostracise. Eux pensaient simplement vivre debout.

L'ère des «timbrés de la CGT»

 

En 2007, Goodyear-Dunlop, divinité capitalistique, décide de rapprocher deux usines à Amiens, et pour cela veut réorganiser la production. Il faut accepter les «4-8», un système de roulement efficace (quatre équipes se relaient toutes les huit heures, y compris le weekend) mais destructeur pour les familles des ouvriers. On y perd ses repères, ses week-ends et ce qui reste de sa vie. Les ouvriers votent, sous une menace explicite: en cas de refus, les licenciements tomberont. Un site accepte, Dunlop; l’autre refuse, Goodyear. Dunlop sera préservé. Goodyear, méthodiquement puni, étouffé, voué à l’obsolescence et au saignement des effectifs. Cela durera des années. Les Goodyear s’arcboutent.

Des salariés de Goodyear-Dunlop bloquent l'entrée de l'usine d'Amiens, le 14 septembre 2007 | ALAIN JULIEN / AFP

Ils sont défendus par un avocat méticuleux et flamboyant, Fiodor Rilov, militant communiste depuis ses 17 ans, adversaire des multinationales, qui organise une stratégie d’empêchement des plans sociaux. La multinationale est battue dans les prétoires, encore et encore. Chaque succès judiciaire fait gagner une poignée de mois aux salariés. Ce n’est pas rien. À l’arrivée, ils perdent tout, et jusqu’à la patience des politiques. Les socialistes de Montebourg et Hollande, qui les courtisaient, se lassent de leur dureté.

Comme Rilov, tenant d’un communisme intransigeant, la CGT des Goodyear est trop rouge. Son leader, Mickaël Wamen, se présente aux législatives de 2012. Font-ils de la politique anticapitaliste, ou du syndicalisme? Une tentative de reprise par Titan, fabriquant américain de pneus, échoue. Maurice Taylor, le PDG, Trumpien avant l’heure, dénonce les «timbrés de la CGT» et le modèle français:

«La journée d'un ouvrier français fait sept heures payées mais les ouvriers prennent une heure pour déjeuner et faire des pauses, ils travaillent trois heures, et les trois autres heures ils s'assoient ou se promènent et discutent. Il faudrait dérouler le tapis rouge à toutes les entreprises qui veulent investir de l'argent en France! Bientôt, même Michelin ne produira plus de pneus en France parce que c'est trop cher!»

On s’indigne du Yankee? En fait, on lui donne raison.

Les années de la crise Goodyear sont celles de la transhumance idéologique de la gauche. «J’aime l’entreprise», proclame le Premier ministre Manuel Valls; il faut être attractif aux capitaux étrangers; il faut d’adapter. La France va s’adapter. Goodyear disparaît. La multinationale finit par obtenir la fermeture de l’usine en 2014. Il y a eu des violences, des procès, de la prison avec sursis pour les meneurs de la révolte, du désespoir. Des centaines de Goodyear restent sur le carreau. Ils s’égaillent dans l’intérim. Ils sont ceux qui se sont battus pour leur malheur.

«Nous ne serons pas les Goodyear»

La crise Whirlpool survient ensuite, dans une classe ouvrière amiénoise échaudée. C’est en janvier 2017, le 24, que les salariés apprennent la délocalisation à venir et la fermeture prévue en 2018. Dans le saisissement, ils savent une chose. «Nous ne serons pas les Goodyear», murmure-t-on. Ils se le disent. On le leur conseille.

«Les Goodyear ne retrouvent pas de travail, ils sont marqués par ce qui est arrivé, ils font peur aux patrons, on nous le disait, on avait ça en tête», dit Cécile Delpirou, cadre et responsable de la CGC-CFE.

Cela calme. Les Whirlpool ne franchiront pas les lignes. On les accompagnera. Ils joueront le jeu avec la puissance publique, allant chercher les autorités contre leur actionnaire. Bien leur en prend. Les politiques aussi, échaudés, se montrent constructifs. Macron n’est pas moteur dans cette histoire. Quand la crise se noue, il est en campagne. C’est le gouvernement Cazeneuve et son secrétaire d'État à l’Industrie Christophe Sirugue qui démontrent que la social-démocratie, au bout du compte, n’aura pas été inutile. La Loi Florange fait obligation à Whirlpool de trouver un repreneur. Un plan social est mis en route. Les salariés s’en sortent bien. Ils toucheront des indemnités avant d’être repris. Les intérimaires restent en l’air. À voir?

Dans l’entre-deux-tours de la présidentielle, Macron est venu à Amiens. L’épisode fait partie de sa geste de campagne. Il dit aux ouvriers, en face, que whirlpool ne sera pas sauvé, mais qu’on ne les abandonnera pas. Il construit de l’idéologie. Il trie le bon grain ouvrier de l’ivraie. «Qu’est-ce qui s’est passé à Goodyear? Vous n’avez pas une intersyndicale et des salariés qui ont pris leurs responsabilités comme vous. Ils ont tout bloqué. Vous n’avez pas été dans la surenchère, vous avez préservé l’image du site et l’intérêt des salariés.» Ainsi désignés responsables, les Whirlpool échappent au sort des Goodyear. En janvier 2016, sur RMC et BFMTV, Macron, encore ministre, avait affronté le leader cégétiste de Goodyear Mickaël Wamen. Ses mots avaient été durs.

«Le combat que vous avez mené, parfois d'ailleurs contre l'intérêt de l'entreprise, avec certains avocats, a conduit à bloquer pendant sept ans et demi l'entreprise. Parfois avec de bonnes idées, on devient pyromane.»

Trois mois plus tard en avril 2016, à Amiens, Macron insistait:

«Je pense qu'il y a une responsabilité, je l'ai déjà dit, de celles et ceux qui ont été les pyromanes dans cette affaire, c'est-à-dire qui, en démontrant à des investisseurs étrangers que le climat social était mauvais, ont empêché de ré-investir.»  

Entre ce mot, «pyromane», et le «ceux qui foutent le bordel» lâché mercredi en Corrèze, il n’y a pas de différence. Ceux qui luttent, contestent, manifestent, finissent par saboter et dégoûter les investisseurs. Il faut les réduire, dans l’intérêt même des travailleurs. Il faut combattre ceux qui entraînent les ouvriers dans des mauvais combats. La CGT était responsable de la chute de Goodyear. Les manifestants empêcheraient la reconversion des GM&S. La sagesse des Whirlpool les a sauvé. Ainsi, constamment, est Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron à l'usine Whirlpool, le 26 avril 2017. ERIC FEFERBERG / AFP

Les odes à la responsabilité du président Macron

Tout ceci n’est pas une simple actualité. S’agitent des forces qui nous dépassent. Les destins des ouvriers de la Somme ou de la Creuse sont l’aboutissement d’une longue parade de défaites. En 1978-79 (Macron était bambin), les syndicats, CGT en tête, avaient jeté toutes leurs forces contre des plans de restructuration de la sidérurgie, dans des protestations culminant en une manifestation monstre à Paris. En vain.

Le paysage industriel du Denaisis et du Valenciennois serait éradiqué. La classe ouvrière organisée, dès son premier combat, avait perdu. Elle lutterait pourtant, et encore, contre «la casse», pour «l’outil de travail», jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’épuisement? Goodyear semble la fin d’un cycle. Whirlpool, un nouveau modèle. L’acceptation comme seule voie de salut: le monde est ainsi, avec lequel on ne transige pas.

Macron verbalise un ajustement au monde réel. Mais il renoue, en même temps, avec un discours patronal venu de très loin. «La grève, c’est une barbarie ! C’est quelque chose que le gouvernement a le devoir de conjurer et d’éviter», lançait en 1901 le député Joseph Thierry, porte-parole du grand commerce marseillais (cité dans Les Patrons et la politique, de Jean Garrigues). Au XIXe siècle, et à nouveau au début du XXe, le patronat obtenait des gouvernement que la troupe tire sur les ouvriers révoltés. Le patronat organisait des syndicats «jaunes», comprenant ses raisons, prônant «un mouvement ouvrier nouveau, bien français, sage, ennemi de la politique, proclamant hautement un désir sincère d’entente et de conciliation» lit-on dans Les Patrons et la politique... On croirait entendre les odes à la responsabilité du président Macron?

Tout ne se vaut pas. Les gaz lacrymogènes utilisés contre les GM&S ne sont pas les balles des troupes de Clemenceau, et les ouvriers de Whirlpool ne sont pas des jaunes? Mais la dialectique est inchangée. À nouveau, les raisons du capitalisme s’imposent. À nouveau, le pouvoir politique n’admet pas que des ouvriers, égarés, échappent à cette logique.

Macron, fustigeant les meneurs de Goodyear, semble un écho du Premier ministre Pierre Messmer, qui vitupérait en 1973 contre les ouvriers de l’entreprise d’horlogerie Lip. Menacés de licenciement, ceux-là s’étaient appropriés le stock de montre de l’usine, le vendait directement au consommateur, et s’embarquaient dans l’autogestion: ce fut aussi une légende ouvrière et un rude conflit. On était dans l’après-mai 68, au temps des utopies. Pour Messmer, cette échappée était une profanation.

«L’obstination et l'aveuglement de certains dirigeants syndicaux ont porté à cette entreprise un coup mortel, dénonçait-il, un jour de blocage de négociations. Les ouvriers de Lip ne méritaient pas le malheur dans lequel des dirigeants aveugles, emportés par la passion, les ont plongés.»

Étrange permanence du vocabulaire, entre le vétéran Messmer et l’encore jeune Macron, à 44 ans de distance. Le politique est là pour ramener le salariat à l’ordre? Le monde est une restauration contrainte, par une vieille culture ou la nécessité. C’est son excuse ou son explication. Messmer, jadis, ou les maîtres de Forges, ne faisaient que conforter les hiérarchies sociales et politiques; Macron dispose d’un argument supplémentaire: en temps de crise, il est d’une urgence vitale de ne plus effaroucher l’investisseur; et le salarié, traumatisé par tant de morts autour de lui, abdique par survie: qui a les moyens de tout perdre? La violence subie par les Goodyear, dénoncés et châtiés, est une pédagogie par l’exemple. Qui voudrait finir ainsi?

Il n’y aura plus de luttes

Pourtant la bête bouge encore. Des procès reliquats opposent les anciens Goodyear à Dunlop. Fiodor Rilov s’active. Mieux encore: l’avocat rouge mène aussi une action aux prud'hommes, au nom de plusieurs dizaines de salariés de Whirlpool! Les ouvriers méritants et responsables ont aussi, pour certains, confié leur sort à l’avocat démiurge des Goodyear.

«L’histoire des Goodyear a beau être installée en repoussoir, des ouvriers de Whirlpool m’ont fait confiance: j’étais déjà leur avocat pour d’autres conflits, avant le plan social. Ils ne se couchent pas.»

Rilov conteste le plan social de l’entreprise. Sa démarche surprend et embarrasse: le jour de la visite de Macron, les media ne s’en sont pas fait l’écho, comme s’il avait fallu préserver la belle image de l’entreprise raisonnable. «Je ne veux pas faire de la publicité à Me Rilov», dit Cécile Delpirou, la responsable CFE-CGC. Depuis juin, la syndicaliste est aussi suppléante de la député macronienne, ex-écologiste Barbara Pompili. Mais elle reste d’abord salariée. «Si Rilov va au bout de son action, peut-il faire annuler le PSE? Et donc la reprise? Et alors, que resterait-il?» Elle tremble, alors, que le combat les ruine, elle et les siens.

«Whirlpool, ce n’est pas un investisseur humaniste, c’est un géant, orgueilleux; ils ont été contraints de faire un effort sous la pression politique. Mais si on leur donne la possibilité de s’en sortir?»

Cécile Delpirou voudrait détacher les ouvriers de Rilov. Rilov veut rassurer les siens. Ainsi vit le salariat, qui redoute le combat, non pas par amour du capitalisme ou respect de l’actionnaire, mais parce qu’il sait ce que valent les patrons, ce que médite l’ennemi, qui est fort. Ainsi vit le salariat, conscient de sa faiblesse, et qui redoute les inconscients qui l’entraînent. Ainsi médite le salariat: on a raison de ne pas se révolter. Ainsi plaident ceux qui se battent: nous n’en mourrons pas. Est-ce si sûr? Ne vaut-il pas mieux se faire petit, et accepter, et suivre, alors, ceux qui décident, qui gouvernent?

Mickael Wamen à droite et Fiodor Rilov au centre en 2013 | Thomas SAMSON / AFP

C’est dans cette peur, reflet tragique du monde réel, que s’avance Emmanuel Macron. Il réclame de l’ordre et de la confiance, et qu’on le suive, qu’on l’écoute, que l’on ne perturbe rien, pour le bien même des salariés. Sa bienveillance est autoritaire. Ses réformes prévoient le licenciement des salariés qui se déroberont aux intérêts de l’entreprise. Il n’y a pas d’autre choix. Il n’y aura plus de luttes, plus de romantisme, plus jamais le «tous ensemble» prémisse à l’ivresse des catastrophes. Juste des usines qui ferment et des salariés que l’on sauve, qui le méritent s’ils ne perturbent pas la juste marche de l’économie, s’ils n’embarrassent la France en marche aux yeux du monde.

Qu’ils acceptent, simplement? Il n’y a pas d’humiliation? Il vaut mieux cela qu’être désigné comme fauteur de troubles! La classe ouvrière écoutera. Elle n’est plus une classe, mais des individus tenaillés par le risque. Il y aura un avenir, pourtant. On formera ses enfants au code, ou chez Amazon, dans le monde sans mémoire de l’économie nouvelle. Au bout d’un moment, on oubliera ce qui fut?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (139 articles)
Journaliste
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