Culture

Quand Johnny chantait Shakespeare

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 04.10.2017 à 11 h 32

[BLOG] En 1976, Johnny sortait un double album intitulé Hamlet qui aurait dû être le livret d'une comédie musicale. Et non, ce n'est pas un poisson d'octobre.

Johnny en 1976 I AFP

Johnny en 1976 I AFP

Ce doit être je suppose la magie d'internet.

L'autre jour donc, je relisais Hamlet –je sais, vu l'ineptie de mes billets, cela peut surprendre mais on m'a toujours dit que j'étais moins abruti que je ne paraissais– quand arrivé au passage contant le suicide d'Ophélie, voilà que je fus pris du désir d'en connaître plus sur ce fascinant personnage. Était-elle une pure création de Shakespeare ou alors la reprise d'un mythe ancien qui, par sa seule force d'évocation, aurait traversé les âges?

Chacun a les interrogations qu'il peut. 

Bon, pour le cancre de service et en quelques mots, Ophélie c'est la damoiselle dont Hamlet est amoureux mais qui, pour ne point désobéir à son père et à son frère, se refuse à lui. Ce qui n'arrange pas le moral de Hamlet déjà bien atteint depuis qu'il a appris de la bouche de son père –enfin de son spectre– que c'est son frère, fraîchement remarié avec sa mère, qui l'a assassiné –le frère à lui, au spectre, hein, pas le frère de Hamlet qui d'ailleurs n'existe pas. Bref, après mille péripéties à mourir de rire, pensant tuer son oncle qui est aussi forcément son beau-père –forcément!– Hamlet finit par poignarder le père d'Ophélie –Polonius– lequel s'était planqué derrière un rideau pour l'espionner. Suite à quoi Ophélie sombre dans la folie avant de se noyer, volontairement ou pas, dans la rivière. Oui c'est compliqué mais bon c'est du Shakespeare, pas du Guy des Cars.

Donc Ophélie.

Je cherche sur le Net Ophélie... non non pas Ophélie Winter en maillot de bain enfin... mais non pas Ophélie Meunier, d'ailleurs c'est qui au juste? Ophélie personnage Shakespeare et paf je tombe direct sur sa fiche Wikipédia qui vaut ce qu'elle vaut –vlan non non c'est bien William le papa d'Ophélie, lui et lui seul. Oui, forcément le poème de Rimbaud... Ah Rimbaud... intéressant, je ne m'en souvenais plus:

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

C'est beau comme du Rimbaud dis-donc.

Point encore rassasié, je poursuis mes investigations et là –il est alors treize heures douze précises à la pendule de mon ordinateur, dehors il pleut, c'est l'automne qui s'installe– dans le silence glaçant de mon salon, au beau milieu des ronflements de mon chat, parmi l'odeur de la soupe aux choux qui vient de la cuisine, je tombe nez à nez avec ceci:


Et moi de hoqueter de surprise. Ophélie-Shakespeare-Johnny. Johnny-Ophélie-Shakespeare. Je ne comprends pas. Je suis saisi. J'ai le tournis. C'est comme une rencontre spatio-temporelle qui n'aurait jamais dû se produire et aurait précipité le monde dans le chaos, une de ces incongruités métaphysiques propres à vous plonger dans le doute le plus profond, comme une sorte de métempsycose qui aurait fait que l’âme de William se serait réincarnée –magie des Dieux– dans celle de Johnny.

Et j'en viens à perdre la raison quand je découvre que c'est tout un double-album que Johnny a consacré à Hamlet. Un double-album enregistré dans les 1970 et qui aurait dû être le livret d'un opéra rock. Oui, il y eut une époque où Johnny voulait monter une comédie musicale tirée de la pièce de Shakespeare –quelle affiche!

Ah mais odieux lecteur, je vois déjà sur tes lèvres prétentieuses s’esquisser comme un mauvais sourire à la seule évocation de ce projet, je te vois te gausser à l'idée de Johnny, tout de noir vêtu, la mine sombre et les sourcils inquiets, demander à son micro comme d'autres interrogent un crâne s'il vaut mieux être ou ne pas être, oh oui comme je te vois partir d'un méchant rire quand tu l'imagines se gratouiller le menton tout en soupirant Ah que il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark –de ce rire obséquieux qui est la marque des imbéciles et des vaniteux.

Après tout le grand Jacques lui-même n'a-t-il pas chanté Don Quichotte? Et quand on sait que Shakespeare et Cervantès sont morts le même jour, le 23 avril 1616... Eh quoi, Johnny n'avait-t-il pas déjà siffloté «Noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir», parfaite illustration du tourment de Hamlet qui lui aussi tout au long des cinq actes que dure la pièce ne cesse d'en broyer du noir?

J'avoue, je ne connais pas bien le répertoire de Johnny Halliday mais ce dernier m'a toujours inspiré de la tendresse; il y a toujours eu chez lui comme une fragilité, une fêlure intérieure, une impossibilité, une inaptitude au bonheur, une sincérité d'âme aussi, qui le rendent infiniment touchant. Et si Johnny a tant chanté l'amour, l'amour fou, l'amour à en perdre la raison, c'est pour mieux tenir en respect cette mort qui depuis toujours le hante, le fascine, l'appelle. 

Un peu comme Hamlet, au fond.

Au fond, on a tous en nous quelque chose de Shakespeare. Ou de Johnny. Ou d'Ophélie. Ou de Laeticia!

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