Monde

La Catalogne dans le bourbier des débats français

Nicolas Lebourg, mis à jour le 03.10.2017 à 15 h 00

La question de l’indépendance de la Catalogne ne peut être lue ni avec les lunettes des régionalismes français, ni avec celles du cas italien.

Un homme drappé dans un drapeau catalan, le 1er octobre 2017 |
PAU BARRENA / AFP

Un homme drappé dans un drapeau catalan, le 1er octobre 2017 | PAU BARRENA / AFP

Pour comprendre les répercussions et les interprétations de la crise catalane en France, il faut d’abord admettre l’incapacité du débat français à penser hors de ses frontières. Chez nous, l’histoire de tout pays est ramenée à l’histoire de France, et la représentation de la France est réduite à la conception de Paris. Ce vice initial fait que lorsque les Français parlent de l’actualité espagnole ils utilisent souvent des grilles de lecture de type «jacobins / girondins», «État-nation / régionalisme», qui sont extrêmement peu performantes pour interpréter une histoire qui a l’outrecuidance de ne pas être ainsi réductible.

Un contre-sens total est ainsi régulièrement fait pour ramener le cas catalan à celui de la Ligue du Nord italienne –après tout, puisque ces gens sont des étrangers du Sud ils devraient être identiques, somme toute... Résultat, si le débat peut être passionné sur les événements qui secouent l’Espagne, ce n’est parce qu’ils opposent des analyses divergentes de faits, mais car ils agitent des mythologies.

La question n’est pas régionaliste

Le fantasme de l’opposition nation-régions est au cœur des réactions de nombre d’hommes politiques, journalistes et intellectuels français. Alors que la Constitution est l’argument central du gouvernement Rajoy contre le mouvement indépendantiste, nombre de nos commentateurs paraissent omettre que cette dernière précise explicitement: «La Constitution est fondée sur l'unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l'autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles.»

On a ici le nœud des problèmes juridiques et politiques ; mais le lecteur aura bien noté que l’Espagne est dite «nation» «indissoluble» des «Espagnols» compris dans l’ensemble de leurs «nationalités». Elle est donc unie mais, «en même temps», plurielle. Car l’histoire n’a pas accouché ici d’un État-nation comparable à celui de la France: il y a en fait des nations dans la péninsule ibérique, la nation espagnole y coexistant, entre autres, avec la nation catalane. Le récit des nationalistes catalans est qu’il ne s’agirait pas d’identités qui s’interpénètrent et ont une histoire commune multi-séculaire, mais que l’Espagne serait une puissance qui s’impose. Les violences policières de dimanche et celles peut-être à venir ne sauraient masquer qu’il s’agit d’un récit et non d’une vérité: la monarchie constitutionnelle espagnole ne réprime pas les Catalans comme le fit le franquisme, et l’histoire antérieure à celui-ci ne permet pas de valider la représentation d’une Catalogne «occupée» après avoir été dépecée par les États français et espagnol en 1659 –la catalanité de l’espace demeuré en France est superficielle, relevant amplement d’une recréation effectuée lors des dernières décennies.

Certes, le Parti Populaire au pouvoir a été fondé à la fin de la transition démocratique (sous le nom alors d'Alliance Populaire) en accueillant tous les modérés du franquisme. Certes, le PP au pouvoir n’a pas hésité à financer sur argent public la Fondation Francisco Franco, financement arrêté immédiatement par les socialistes lorsqu’ils reprirent le pouvoir en 2004. Mais l’ambiguïté ne fait pas une égalité de nature.

À rebours, la négation de l’existence d’une nation catalane est le récit des nationalistes espagnolistes. Certes, le pays catalan ne s’est pas incarné dans un État-nation, mais la question de la suzeraineté valide en Catalogne peut être remontée au fait qu’en 987 Hugues Capet n’ait pas honoré sa promesse de défense du territoire face aux Maures, mais qu’il en ait profité pour instaurer sa dynastie... chez nous. Au XIIe siècle, les scribes catalans développent une geste nationaliste autonome et cessent de dater les documents à partir des années de règne des rois que l’on dit encore francs et non de France. Bref, il y a une archéologie d’un roman national propre et vouloir savoir s’il est «authentique» ou pas relève moins de la problématique historique que du choix politique.

En outre, a contrario de l’expression d’un fait très extérieur qui ressort des débats français, on constate que cette histoire est liée à celle de la France de longue date: l’un des lieux de l’identité catalane est l’abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa, aujourd’hui en territoire français. L’action à l’opposé du pouvoir central n’y fut pas que médiévale: dans les années 1960, les services de police hexagonaux conservaient un œil sur l’aide que les membres de l’abbaye apportaient aux militants basques face au régime franquiste.

L’Europe des régions utilisée comme mythe négatif

Le problème n’est donc pas de savoir si la Catalogne est un pays, question qui ne peut agiter que ceux qui pensent l’Espagne avec seulement le modèle français en tête, mais –et c’est là une question ouverte– s’il est pertinent que ce pays s’incarne dans un État. Nombre de Catalans se disent opposés à l’indépendance, mais ils ne discutent pas la réalité de l’existence d’une Catalogne: ils ne leur viendraient nullement à l’esprit de dire, comme cela s’entend en France, que leur pays est comparable à l’artificielle Padanie brandie par la Ligue du Nord italienne. Car, dans l’espace public français se diffuse amplement l’idée que l’étatisation de la nation catalane serait un «égoïsme régional», que lui céder serait ouvrir la porte à de telles revendications des régions françaises les plus riches, et que cela serait comparable à la dynamique du mouvement d’extrême droite nord-italien.

On a entendu Florian Philippot, sur la même ligne que Marine Le Pen sur ces affaires, reprendre le mythe populaire dans les milieux souverainistes d’une Europe des régions voulue par l’Allemagne pour mieux dominer l’Europe. Les milieux souverainistes y ajoutent souvent une lecture conspirationniste selon laquelle il s’agirait là de la continuité d’un projet du IIIe Reich. C’est en fait plus complexe, car le premier théoricien de l’Europe des régions fut l’un des dissidents du parti nazi (dont le spécialiste est l’historien Patrick Moreau qui vient de publier un nouvel ouvrage sur les nationalismes allemands), mais il est vrai que le thème fut aussi après-guerre amplement diffusé par les anciens collaborationnistes pour se justifier. En France, c’était le cas de l’écrivain Saint-Loup, jadis célèbre, qui affirmait que volontaire sur le front de l’Est il y avait connu le travail d’une fraction de la SS travaillant à l’euro-régionalisme contre le pan-germanisme de leurs collègues –un récit qui exalta durant des décennies les jeunes gens de l’extrême droite radicale, quand des archives de police laissent à penser que Saint-Loup était bien à l’arrière du front, qu’il dut y être non par amour chevaleresque de l’Europe mais à cause d’une affaire de mœurs en France, et que les officiers nazis qu’il fréquenta étaient surtout ceux qui fréquentaient sa femme et lui accordaient leur bienveillance quand il accédait à des biens juifs aryanisés...

Le problème présent est que, si on peut estimer de bon droit que la solution étatique n’est pas pertinente, il s’avère que cette assimilation permanente du nationalisme catalan à des régionalismes d’extrême droite exige de méconnaître à la fois ce qui se passe en Italie et ce qui se déroule en Espagne.

L’absurde assimilation à la Ligue du Nord

Qu’est ce que la Ligue du Nord et sa Padanie? La Ligue est le seul mouvement ethno-nationaliste européen à se référer à un espace qui n'a jamais existé dans l'histoire: la «Padanie» nord-italienne, notion géographique antérieure à 1914 mais politiquement inventée par le groupuscule Stella Alpina dans les années 1970, auquel la Lega emprunte également son symbole. La sécession de la Padanie se motivait à la fois par un égoïsme fiscal et par des préjugés ethno-culturels contre le Sud. Précisons qu’en France, comme l’a montré l’historien Grégoire Kauffmann, le mot «racisme» fut forgé au XIXe par un polémiste souhaitant préserver les purs Français du Nord du «grand-remplacement» dont ils seraient victimes de la part des Français méditerranéens.

La Lega a néanmoins évolué de l'indépendantisme à l'autonomisme et, pour nationaliser son vote, a fini par remplacer comme objet de sa détestation les Italiens du Sud par les immigrés. Son leader Matteo Salvini a compris qu’il lui valait mieux laisser de côté la Padanie pour se concentrer sur une opposition franche à ce qu’il nomme «l'africanisation de l'Europe», due à l'immigration, à l'islam, à l'Union Européenne et aux réfugiés qui débarquent dans le sud italien depuis 2007.

Il s’avère que l’on ne retrouve guère en Catalogne, l’idée d’un «chauvinisme de l’Etat-providence», comparable à ce que dit la Lega ou au concept de «préférence nationale» du Front national. Si, après la crise de 2008, la gauche catalane a pu porter à ce point la question nationale c’est avec l’idée qu’un État propre permettrait de sauver l’État providence face à un gouvernement espagnol discrédité par l’emploi d’une thérapie d’austérité de choc conjointe de scandales de corruption qui ferait passer l’affaire Fillon pour une aimable plaisanterie (les affaires de corruption ayant atteint jusqu’à la famille royale, et le détournement de fonds étant si structurel que le journal El Diaro va jusqu’à avancer un «chiffre d’affaires» de la corruption de 45 milliards d’euros par an).

La faiblesse des extrêmes droites

Le mouvement nationaliste au sud des Pyrénées n’est pas porté par l’extrême droite. Il ne se nourrit pas d’un ressentiment à l’encontre de la globalisation, mais de la volonté de s’y insérer de façon optimale. Quoique, depuis les années 1960, de nombreux groupuscules de tendance völkisch (adeptes du «sol et du sang») se soient créés en Catalogne, un parti d’orientation nationaliste-révolutionnaire comme le Movimiento Social Republicano (0,05% des suffrages au scrutin européen de 2014) considère le séparatisme comme une revendication bourgeoise et prône la fédération des Espagne au sein d’une fédération européenne englobant la Russie. 

Si on compare les résultats électoraux enregistrés par les extrêmes droites des deux côtés des Pyrénées aux élections européennes de 2014 la sanction est sans appel. Déjà, au plan national espagnol, les résultats au scrutin en Espagne n’ont rien à avoir avec ceux de la France: les cinq listes d’extrême droite se sont partagé 0,38% des voix quand le FN arrivait premier –l’internaute hispanophone consultera avec profit le blog du chercheur Xavier Casals sur les nationalismes espagnols.

À Barcelone, les scores sont négligeables: 0.05% pour la Falange Española Auténtica de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista, 0.03% pour le MSR et pour l’islamophobe Democracia Nacional, etc. Alors même que la pluralité des candidatures pourrait au moins permettre de déceler quelle ligne est la plus porteuse, toutes les formes d’extrême droite sont dans l'impasse. Étant donné l’intérêt du scrutin proportionnel, l’offre politique d’extrême droite a aussi été multiple à Perpignan, dans la partie française de la Catalogne. Si les petites formations d’extrême droite y ont fait un score équivalent au cas barcelonais, la liste frontiste arrivait première avec 35.89% des voix.

Y a-t-il un mouvement comparable à la Lega en Catalogne? Oui: la progression du phénomène migratoire en Espagne, alliée au mouvement indépendantiste catalan, a conduit à la construction, en 2001, d'un mouvement catalaniste, national-populiste, identitaire et islamophobe: «Plateforme pour la Catalogne» –la population immigrée en Catalogne étant passée de 94.000 personnes en 1981 à plus de 689.000 en 2003. Malgré sa volonté d'être à l'école des euro-régionalistes au langage moderniste, il ne parvient à percer électoralement que dans quelques quartiers. Aux élections municipales de 2015, Plateforme pour la Catalogne a rassemblé 0.24 % des voix à Barcelone.

La question de l’indépendance de la Catalogne ne peut donc être lue ni avec les lunettes des régionalismes français, ni avec celles du cas italien, ni en se racontant que la France serait demain dépecée. N’en déplaise aux éditorialistes, aux statuts enflammés des réseaux sociaux, aux hommes politiques français: c’est une histoire propre qui n’a pas de «leçons françaises» à donner, ni à recevoir. Mais c’est une histoire qui se déroule ici et maintenant, ce qui devrait nous préoccuper. 

 

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (61 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte