Monde

Monsieur Trump, ne nous parlez pas d’espoir

Jamelle Bouie, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 04.10.2017 à 6 h 04

Mettre fin à la violence des armes nécessite une volonté politique qui n’existe pas.

Donald Trump, le 27 septembre 2017 à Indianapolis | Brendan Smialowski / AFP

Donald Trump, le 27 septembre 2017 à Indianapolis | Brendan Smialowski / AFP

Dans toutes les couvertures médiatiques du monde politique, il est implicitement entendu que les acteurs politiques sont des gens qui comptent. Que ce qu’ils disent et ce qu’ils font façonnent le paysage de la vie démocratique à grande échelle, et qu’il faut l’expliquer, l’analyser et le contextualiser. Mais cette conviction est remise en question par des fusillades comme celle qui a eu lieu à Las Vegas dimanche soir et qui pour l’instant a fait 59 morts et des centaines de blessés. Pas parce que ces fusillades ne sont pas des événements politiques—ils en sont saturés—mais parce que politiquement, ils sont inertes.

Certes, chaque fusillade s'accompagne de certains rituels. Les hommes et femmes politiques offrent leurs condoléances, envoient «des pensées et des prières» aux familles et aux communautés touchées. Des journalistes font le portrait de victimes et de survivants, ce qui donne plus de consistance à notre manière d’appréhender la tragédie. C’est surtout aux tireurs que l’on s’intéresse: à leur histoire, leur identité, leurs motivations. Si le tireur est blanc, il a droit (car c’est presque toujours un homme) à un certain degré de nuance: il est décrit comme un être humain, monstrueux mais humain. Si le tireur n’est pas blanc—s’il est musulman, par exemple—alors le discours change de braquet et plonge dans le «terrorisme» et la «radicalisation», avec tous les clichés qui les accompagnent. À un moment ou à un autre, le président prend la parole et apporte du réconfort à un public abasourdi.

La barre politique est placée bien bas

«Dans des moments comme ceux-ci, je sais que nous recherchons une sorte de sens au chaos, une sorte de lumière dans l’obscurité» a déclaré le président Trump lundi matin, en collant au rôle écrit pour lui, pile au niveau de la barre politique placée bien bas pour ce genre d'événements.

«Il n’est pas facile de trouver des réponses. Mais nous pouvons trouver un réconfort dans l’idée que même le lieu le plus sombre peut être éclairé par une seule lumière, et que même le désespoir le plus terrible peut être illuminé par un seul rayon d’espoir.»

La déclaration de Trump a un goût de déjà-vu. Mais avec cette dernière phrase—avec son dernier mot, espoir—il démontre involontairement la superficialité de l’exercice. L’espoir, ce n’est pas un sentiment vain.

On espère toujours quelque chose et là, sans doute, on espère que des mesures seront prises pour mettre un terme à la violence—pour vivre dans un pays où l’on peut occuper les espaces publics sans qu’y plane le spectre d’une tuerie collective. Un pays où les enfants n’ont pas besoin d’apprendre l’expression «tireur actif», et où l’on peut se rendre dans des cinémas, des salles de classe ou des lieux de culte sans repérer automatiquement les sorties de secours, au cas où se produirait ce que l’on n’a hélas aucun mal à imaginer.

Nous ne faisons rien

Mais nous savons que cet espoir-là est insignifiant, qu’il n’est pas réaliste de croire que des mesures visant à limiter les violences par armes à feu seront prises dans un avenir proche. Si ça n’est pas arrivé après Sandy Hook—où un tireur a tué 20 enfants—ou après la fusillade dans la boîte de nuit Pulse à Orlando—où 49 personnes ont perdu la vie—alors ça n'arrivera pas après Las Vegas. Ce qui nous amène à la vérité du fond des choses. En Amérique, après une fusillade qui fait des dizaines de victimes, nous donnons une pantomime politique mais nous ne faisons rien, en réalité. Les dirigeants politiques prennent la parole—ils jouent leur rôle—mais sans aucune perspective de changement. Et pour ceux d’entre nous qui font la chronique de l’action politique, cela signifie que nous commentons des déclarations et des discours qui, finalement, ne se réduisent pas à grand-chose et font mentir la certitude que ce que disent ces acteurs a un sens.

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Peut-être le tableau que je brosse est-il trop sinistre. Peut-être est-ce injuste. Après tout, on ne peut pas dire que la société américaine est paralysée face aux fusillades à grande échelle. Il y a des gens qui se battent pour changer le paysage social, pour l'amener à prendre en compte ceux qui prônent la réglementation des armes à feu et d’autres mesures susceptibles de réduire les possibilités d’un nouveau Sandy Hook ou d’un autre Las Vegas. Ça, c’est de la politique.

Une société armée

D'un autre coté, il existe aussi des institutions et des associations qui se battent pour assouplir davantage les quelques réglementations sur les armes que nous avons. Ça aussi, c’est de la politique. Ces acteurs-là, les politicien républicains et les lobbyistes des armes, eux, ils comptent. Pour mieux décrire la situation, peut-être pourrait-on dire que nous avons dépassé le cap où la politique ordinaire est capable de changer quoi que ce soit à ce statu quo. Tant que le parti républicain sera dévoué corps et âme à sa vision d’une société armée—un parti au pouvoir, fasciné par la puissance du lobby des armes et indifférent aux massacres réguliers qui ponctuent la vie américaine—alors en termes de législation, les options resteront limitées.

Tant qu’il n’y aura pas quelqu’un, ou quelque chose, capable de briser cette fascination, nous n’aurons pas réellement de réponse nationale aux fusillades à grande échelle. À la place nous aurons ce kabuki, repris à chaque tragédie jusqu’à ce que l’indignation s’éteigne et que la violence des armes retourne à l’arrière-plan de la vie américaine, détruisant des vies mais sans vraiment choquer la conscience collective. Jusqu’au prochain Sandy Hook, au prochain Orlando, au prochain Las Vegas, bien entendu.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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