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Non, Raquel Garrido, nationaliser les droits TV de la Ligue 1 n'est pas une bonne idée

Pierre Rondeau, mis à jour le 04.10.2017 à 8 h 25

La proposition de la porte-parole de la France insoumise aurait des effets désastreux. Explications.

KENZO TRIBOUILLARD / AFP

KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Samedi dernier, après le terrible accident qui a eu lieu à Amiens, au stade de la Licorne, lors de la 8e journée de Ligue 1, la porte-parole de la France insoumise, Raquel Garrido a posté un tweet s’alarmant de «l’inégalité financière» entre l’Amiens Sporting Club et le Paris Saint-Germain.

Il est vrai que l’écart est important. Le PSG, avec un budget de 540 millions d’euros, a 22 fois plus d’argent que le petit club Picard. Et d’après Raquel Garrido, cela est un argument pour soutenir une profonde réforme du football français. Malgré les très nombreuses critiques, après son post, l’avocate a persisté dans la presse et a appelé à «nationaliser les droits TV de la Ligue 1 afin de rendre le football gratuit».

Pourtant, même si on peut s’offusquer des inégalités qui sévissent dans le football professionnel et des écarts croissants entre les grands clubs européens et les petits poucets, cette proposition, si elle venait à être réalisée, serait une grave erreur. Il faut ici dépasser les carcans politiques et idéologiques et poser convenablement les choses: pourquoi nationaliser les droits TV de la ligue ne servirait à rien?

Payer le foot avec nos impôts?

 

Tout d’abord, les chaînes du service public, du groupe France Télévision, vivent à travers la redevance: 138 euros par an payée par l’ensemble des ménages ayant un poste de télévision. Utiliser cette manne pour le football reviendrait à faire payer aux Français les droits pour ce sport, évalué encore aujourd’hui à 748 millions d’euros par an.

Au total, 66% des 3,7 milliards d’euros récoltés sont reversés à France Télévision, soit 2,4 milliard d’euros. Autrement dit, nationaliser les droits conduirait les autorités publiques à consacrer 32% de leur budget au seul football français. Autant d’argent en moins pour la production de fictions, d’œuvres artistiques ou d’émissions culturelles.

De même, est-ce que France Télévision aurait intérêt à récupérer les droits de diffusion d’un sport en crise, qui ne génère pas d’argent et qui accumulait une dette de 200 millions d’euros en 2015? Aussi, les Français accepteraient-ils de consacrer une partie de leur impôt à ce sport, symbole de l’argent-roi, du libéralisme dérégulé et de l’égoïsme?

Un sondage, en 2013, montrait que 82% des Français avaient une mauvaise opinion des footballeurs, jugés «arrogants, trop payés et immatures». En 2012, le journaliste Joachim Barbier expliquait, dans son livre Ce pays qui n’aime pas le foot, que la culture hexagonale du ballon rond était «à la rue et totalement vidée de son intérêt. (...) Comparez la ferveur en Espagne, en Angleterre ou en Allemagne, ça n’a rien à voir. En France, on aime détester les footballeurs, critiquer son équipe et cracher sur la sélection».

Et les sports dits «mineurs», alors?

 

Rappelons d’ailleurs à Raquel Garrido les audiences télévisuelles des grandes affiches footballistiques. Lorsque Canal+, le lendemain d’un PSG/OM ou d’un Barca/PSG, annonce plus de 1,5 million de téléspectateurs, il s’en félicite. Le football est une niche, certes populaire, mais une niche tout de même. Nationaliser les droits reviendrait à confisquer les deniers publics pour satisfaire une minorité.

Les clubs, hormis le PSG, basent leur budget, de 50 à 60%, sur les recettes de droit TV. Ils signent des contrats avec les joueurs sur 2 à 5 ans mais récoltent la manne financière tous les ans

Accepterait-on de consacrer 20% du total de la redevance juste pour que des joueurs tapent dans un ballon? Accepterait-on de payer une taxe pour contribuer, indirectement, aux salaires de Neymar ou Mbappé, évalués respectivement à 36,5 millions d’euros et 18 millions d’euros par an?

Accepterait-on de voir apparaître, toutes les semaines sur les antennes de France Télévision, des rencontres de foot, et ainsi de les mettre en concurrence avec des sports mineurs, soutenus jusqu’ici par le service public? Sur France 2, France 3 ou France 4, le sport féminin, la natation, le cyclisme ou encore l’athlétisme disposent de larges canaux de diffusion. Intégrer le foot sur ce réseau provoquerait irrémédiablement une diminution de l’offre sportive. Nationaliser, c’est donc réduire la visibilité d’autres sports, tout aussi intéressants.

Un risque pour l'économie

 

L’argument de la porte-parole de la France insoumise est que l’étatisation permettra de réduire les inégalités et les sommes indécentes du football. En passant par la force de l’État, on pourra, de facto, réduire la valeur des droits TV. Sauf que cela sonnerait le glas du football français.

Dans son économie très particulière, caractérisée par ce que les économistes appellent la «télédépendance», les clubs, hormis le PSG, basent leur budget, de 50 à 60%, sur les recettes de droit TV. Ils signent des contrats avec les joueurs sur 2 à 5 ans mais récoltent la manne financière tous les ans. Imposer une réduction de cette dernière provoquerait un séisme financier et, très certainement, la faillite de nombreuses équipes.

Un événement comparable a eu lieu dans les années 2000, en Angleterre, après que la chaîne ITV Digital, propriétaire des droits pour les championnats de la 2e à la 4e division britannique, ait fait faillite et dut réduire de 41% sa dotation télévisuelle. Au total, 10 équipes se déclarèrent en faillite et déposèrent le bilan, le budget agrégé de l'ensemble des clubs baissa de 15% en seulement une saison.

Est-ce cela que nous voulons pour le football français?

D’autant plus que ces droits jouent sur la compétitivité et l’attractivité de la Ligue 1. Les réduire mènerait à une perte de niveau certaine face aux ogres Anglais, Espagnols, Italiens et Allemands, qui émargent tous à plus de 900 millions d’euros par an en dotation télévisuelle.

Et la culture?

 

Enfin, dernier argument: le risque pour la culture. En France, depuis les années 1980 et l’apparition de Canal+, le cinéma national s’exporte et se maintient durablement. À travers un modèle bien précis, l’économie de la culture a bonifié son exception en s’attachant les services de la chaîne privée: canal+ attire des abonnés avec le football et peut financer, pour 800 millions d’euros par an, la production de films français.

Retirer à Canal l’offre footballistique, c’est couper une manne financière exceptionnelle au cinéma français, à l’exception culturelle française qui fait de notre pays le 4e producteur mondial, derrière les États-Unis, l’Inde et le Nigéria. Le football est un vecteur promotionnel pour la chaîne cryptée. En 2016, avec la perte d’une partie des droits de la Ligue 1 et de la Premier League, Canal+ avait perdu un demi-million d’abonnés.

Mais il existe des solutions pour remédier aux problèmes des inégalités et de l’injustice dans le football. Plutôt que d’annoncer une nationalisation, sans aucune réflexion, Raquel Garrido aurait pu s’intéresser aux outils de la science économique, comme la contribution Coubertobin, le plafonnement des salaires ou la luxury-tax. Ici, les choses sont étayées, discutées, réfléchies et argumentées.

 

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (21 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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