Allemagne

Les étonnantes amitiés russes de monsieur Schröder

Daniel Vernet, mis à jour le 03.10.2017 à 10 h 12

L'ancien chancelier allemand est devenu patron de Rosneft, géant pétrolier russe. Il dit vouloir «apporter sa contribution à la stabilité de la Russie et au développement pacifique du monde».

Gerhard Schroeder et le patron de Gazprom Alexej Miller à Berlin, le 22 novembre 2010. | 
WOLFGANG KUMM / AFP

Gerhard Schroeder et le patron de Gazprom Alexej Miller à Berlin, le 22 novembre 2010. | WOLFGANG KUMM / AFP

C’est la consécration. Le «camarade des patrons» est devenu patron lui-même. L’ancien chancelier social-démocrate allemand Gerhard Schröder a été élu, le vendredi 29 septembre, président du conseil d’administration de Rosneft, le géant russe des hydrocarbures. Dirigée par Igor Setchine, un ex-agent du KGB proche de Vladimir Poutine, la société passe pour être «le ministère de l’énergie du Kremlin». Elle a grandi en dépouillant ses concurrentes grâce à des coups tordus orchestrés par les services secrets et la justice russes. Une des premières victimes d’Igor Setchine a été Mikhaïl Khodorkovski, le patron de Youkos, condamné à dix ans de camp. La dernière en date est le ministre de l’économie, Alexeï Oulioukaïev, accusé de corruption et limogé pour s’être opposé à la prise de contrôle de Rosneft sur une autre société pétrolière, Bashneft, qui devait être privatisée.

Pas de quoi décourager Gerhard Schröder. A peine avait-il quitté le pouvoir, en septembre 2005, que le chantre de la réforme de l’Etat providence recevait un poste de la part de son «ami Poutine» dans une filiale de Gazprom, l’autre bras armé du Kremlin dans les hydrocarbures. Cette filiale, Nordstream, était chargée de construire un gazoduc sous la mer Baltique pour alimenter l’Allemagne. La signature du contrat avait été l'un des derniers actes officiels de Schröder chancelier avant de quitter le pouvoir.

Une «décision personnelle» avec des arguments politiques

Cette connivence entre un ancien chef de gouvernement et une puissance étrangère provoque des remous en Allemagne. Rosneft est sous le coup de sanctions de la part de l’Union européenne depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Igor Setchine, surnommé le «Dark Vador de l’économie russe», est lui-même persona non grata aux États-Unis. Malgré son retrait de la politique allemande, Gerhard Schröder n’est pas une personne privée comme une autre. En tant qu’ancien chancelier, l’Etat fédéral lui verse un demi-million d’euros par an pour l’entretien de son bureau dans les locaux du Bundestag à Berlin. À quoi s’ajoute une pension équivalente à 35% du salaire de la chancelière, soit 6.446 euros par mois, plus sa retraite d’ancien ministre-président de Basse-Saxe et de député au Bundestag.

Il a démenti que les jetons de présence au conseil d’administration de Rosneft atteindraient six millions de dollars par an. Il veut bien reconnaître le dixième de cette somme. Comme celle que toucheraient les autres membres étrangers de cet aéropage, l’Américain Donald Humphreys et le Britannique Bob Dudley, représentants d’Exxonmobil et de BP, actionnaires minoritaires, et Matthias Warnig, un ancien responsable de la Stasi, les services secrets de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.

Gerhard Schröder défend une «décision personnelle» avec des arguments politiques. Il veut «apporter sa contribution à la stabilité de la Russie et au développement pacifique du monde», entravé par les sanctions occidentales qui isoleraient la Russie. Igor Setchine est plus concret. Gerhard Schröder est, dit-il, «le chef de gouvernement allemand le plus loyal envers Moscou de toute l’histoire allemande». Il est appelé à «développer les relations stratégiques avec les partenaires occidentaux». Et plus précisément les affaires de Rosneft en Allemagne qui contrôle déjà 12% des capacités de raffinage de ce pays et projette d’y installer un réseau de stations-services.

Une revanche sociale

Pour ce fils d’une femme de ménage qui n’a pas connu son père tombé au combat en Roumanie alors qu’il n’avait que six mois, cette entrée dans le monde des affaires, fut-ce par la porte russe, est un aboutissement. Son accession à la chancellerie en était déjà une mais après sa défaite de 2005 face à Angela Merkel, qu’il eut bien du mal à accepter, il lui fallait une revanche sociale. À 73 ans, il la tient. Amateur de bons cigares et de grands Bordeaux, il se meut dans un monde qu’il envia toute sa vie. Ministre-président à Hanovre dans les années 1990, il avait découvert la vie des affaires dans le conseil de surveillance de Volkswagen où le chef du gouvernement de Basse-Saxe siège en tant qu’actionnaire. C’est là qu’il s’était lié avec Peter Hartz. Le directeur des ressources humaines du constructeur automobile lui préparera les réformes du marché du travail et de l’assurance chômage connues sous le nom d’Agenda 2010.

À son crédit, il faut reconnaître que ce Rastignac de Basse-Saxe ne ménagea jamais ses efforts pour parvenir à ses fins. Après avoir suivi un apprentissage de vendeur de porcelaine, Gerhard Schröder bénéficie de ce que les Allemands appellent «la deuxième voie de formation» pour suivre des cours du soir au collège et obtenir son baccalauréat en 1966, à l’âge de 22 ans, étape décisive vers le métier d’avocat. Dans le même temps, il fait carrière dans la social-démocratie. Il est le président des Jeunes socialistes de 1978 à 1980.  Le soir d’une fête bien arrosée, il passe devant la chancellerie qui, à l’époque, était à Bonn. Il s’agrippe aux grilles en criant: «Je veux rentrer ici, je veux rentrer ici.» Quand vingt ans plus tard, il dirigera un gouvernement avec les Verts, les copains qui l’accompagnaient alors verront dans cette anecdote le symbole de son ambition à devenir chancelier.

Il a réussi mais il veut plus, mélange d’attrait pour la vie facile et de prétention à jouer un rôle international qui laisse dubitatif ses amis politiques.

 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (430 articles)
Journaliste
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