Monde

Hollande, Macron et la grande inconnue latino-américaine

Anne Denis, mis à jour le 09.10.2017 à 16 h 26

Le précédent quinquennat a été marqué par le «retour» de la diplomatie française en Amérique latine. Son successeur n’a pas encore montré son intention de persévérer dans cette voie, bien que la France ne manque pas d’atouts dans la région.

Macron et le président Mexicain Etienne LAURENT / POOL / AFP // Hollande à Cuba en 2015 I ALAIN JOCARD / AFP

Macron et le président Mexicain Etienne LAURENT / POOL / AFP // Hollande à Cuba en 2015 I ALAIN JOCARD / AFP

Le 29 juin dernier, Emmanuel Macron accueillait en grande pompe à l’Élysée le président colombien Juan Manuel Santos. Ils ont parlé accord de paix, climat et investissements. Le lendemain, lors d’un forum économique à Bercy, Juan Manuel Santos s’est montré lyrique sur l’harmonie franco-colombienne, se revendiquant de la «même stratégie pragmatique» que le nouveau président français, adepte comme lui d’une «troisième voie». Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron recevait à diner le président mexicain Enrique Peña Nieto et appelait à développer la coopération économique, politique et culturelle entre les deux pays. Fin août, devant les ambassadeurs réunis à Paris, il commentait la crise qui secoue le Venezuela, n’hésitant pas à qualifier le régime de Nicolas Maduro de dictature.

Il serait néanmoins hâtif d’en déduire un tropisme latino chez le président français. La venue de Juan Manuel Santos était d’ailleurs prévue bien avant son élection, dans le cadre de l’année de la Colombie en France. Celle du président mexicain répondait, elle, à la demande de ce dernier d'un tête-à-tête lors du G20 de Hambourg, qu’Emmanuel Macron a convertie en invitation à dîner la veille du sommet. Selon un observateur, l’objectif était d'abord de prendre ostensiblement le contrepied de Donald Trump et de ses initiatives hostiles au Mexique. Quant à la sortie sur le Venezuela, il s’agissait surtout d’un tacle à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon et de sa fascination pour la révolution bolivarienne.

Hollande, un prédecesseur actif

 

Les premiers pas les plus remarqués d’Emmanuel Macron en politique étrangère ont d’ailleurs porté sur ses rencontres avec Trump, Poutine ou Angela Merkel. Et, à l’heure de la crise nord-coréenne, de la lutte contre le terrorisme islamique et de ses tentatives de refondation de l’Europe, ce n’est pas sur sa diplomatie latino-américaine qu’il est attendu.

Il a pourtant de nombreuses cartes en main s’il souhaite faire fructifier le travail effectué dans cette région lors du quinquennat précédent. Un travail qui ne se réduit pas à l’instauration en France d’une «semaine de l’Amérique latine» ou à quelques séquences médiatisées telles que la rencontre entre François Hollande et Fidel Castro.

«Depuis 2012, l’Amérique latine a été une réelle priorité politique et économique de François Hollande», estime Stéphane Witkowski, président du Conseil de gestion de l'Institut des hautes études de l'Amérique Latine.

Celui-ci évoque la douzaine de déplacements présidentiels dans la région (et le nombre équivalent de chefs d’États invités en France). Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, ou Mathias Fekl, secrétaire d‘État au commerce extérieur ont également, durant cinq ans, sillonné la zone et abondamment rencontré leurs homologue latinos.

Quelques erreurs à faire oublier

 

Certes, il est encore tôt pour dresser un bilan de cette politique, d’autant qu’elle a démarré par quelques faux pas diplomatiques, dont l’envoi calamiteux du ministre des outremer Victorin Lurel pour représenter la France aux obsèques du président vénézuélien Hugo Chavez en mars 2013 ou l’interdiction surréaliste faite à l’avion du président bolivien Evo Morales, de retour de Russie, de traverser l’espace aérien français (dans la crainte qu’il ne transporte aussi Edward Snowden), suscitant un véritable tollé. De quoi occulter quelque peu le voyage de Laurent Fabius en Colombie, au Panama et au Pérou en février 2013, censé lancer un nouveau partenariat avec l’Amérique latine.

«Depuis les années 1970-80, les liens se sont distendus et les gouvernements français ont été occupés ailleurs, en Asie ou autour de la Méditerranée»

Jean-Pierre Bel

Quoi qu’il en soit, le cap a ensuite été maintenu avec persévérance durant le quinquennat. Pour François Hollande, il s’agissait de marcher dans les pas des deux présidents français ayant manifesté de l’intérêt pour le sous-continent: le général de Gaulle (et son célèbre voyage de trois semaines en 1964) et François Mitterrand (du moins au début de son premier mandat).

Cuba, un symbole et un sésame

Présentée parfois comme un gadget, la nomination de Jean-Pierre Bel comme «envoyé personnel du président pour l’Amérique latine et les Caraïbes» juste après son départ de la présidence du Sénat en 2015, a constitué un signal non négligeable de l'importance de la région dans l’agenda de l’Élysée. Très bon connaisseur du sous-continent, notamment de Cuba dont sa femme est originaire, Jean-Pierre Bel s’est rendu «dans tous les pays», à toutes les investitures de chefs d’États et de réunions multilatérales, multipliant les rendez-vous, fort de son statut politique d’ancien numéro deux de l’État.

«La France partage de nombreuses valeurs avec l’Amérique latine, explique-t-il. Des références historiques communes, et des solidarités qui se sont renforcées lors des dictatures des années 1970-80. Mais depuis, les liens se sont distendus et les gouvernements français ont été occupés ailleurs, en Asie ou autour de la Méditerranée.»

Les «dossiers» Bettencourt en Colombie, puis Florence Cassez au Mexique ont également parasité les relations franco-latino américaines. Enfin, le quinquennat Sarkozy, marqué par la réintégration de la France dans l’Otan, s’est peu intéressé à cette partie du monde, à l’exception du Brésil auquel il a vainement tenté de vendre des Rafale.

«François Hollande a voulu sortir de cette relative indifférence et le voyage à Cuba a symbolisé ce nouveau regard», poursuit Jean-Pierre Bel. Il s’y rend donc dès 2013 et prépare le terrain pour Laurent Fabius en 2014, puis pour François Hollande, dont la visite d’État en mai 2015 –la première d’un président français depuis l’indépendance de Cuba en 1902– est alors qualifiée d’«historique».

François Hollande à Cuba I ALAIN JOCARD / AFP

Au-delà du symbole, le rapprochement opéré avec les Castro résume à lui seul les principaux enjeux du quinquennat Hollande dans la région : la diplomatie économique et la promotion d’un «soft power» français, dont la proximité avec Cuba est une des clés.

Laboratoire de la diplomatie économique

Il faut dire que cette diplomatie économique chère à Laurent Fabius a trouvé en Amérique latine un terrain de jeu stimulant, vu le retard accumulé par la France dans cette zone de 600 millions d’habitants, par rapport à l’Espagne, à l’Allemagne ou, plus récemment, à la Chine. Certes, les entreprises n’ont pas attendu les encouragements de l’État: une bonne partie du CAC 40 est implantée depuis des décennies dans les deux premières puissances régionales que sont le Brésil et le Mexique. Mais les PME y sont encore rares. Les autres pays, à quelques exceptions près, n’ont longtemps suscité que peu d’intérêt.

Les nombreux déplacements présidentiels et ministériels, accompagnés d’importantes délégations d’entreprises dont, systématiquement, quelques PME, ont donc recréé une dynamique. Une série de contrats et de projets de coopération ont été initiés dans les énergies, la défense ou les infrastructures. L’armateur CMA CGM a signé le contrat de concession du port de Kingston, en Jamaïque, pour en faire son hub régional. Safran a décidé d’ouvrir sa onzième usine au Mexique, sur le pôle aéronautique de Qérétaro grâce, dit son PDG, à sa rencontre avec le président mexicain en visite d’État à Paris.

Les efforts des VRP Hollande et Fabius se sont aussi portés aussi sur l’Argentine et sur les marchés plus petits mais prometteurs du Pérou, de la Colombie, du Chili, du Pérou, de l’Argentine, de l’Uruguay, de Cuba... Cela dit, l’impulsion reste à confirmer. Si la France est aujourd’hui un des investisseurs importants dans la région (premier employeur au Brésil et en Colombie), les échanges ne progressent que lentement, à 2% du commerce extérieur français.

L’AFD, bras financier et outil d’influence

François Hollande s’est aussi appuyé sur l’Agence française de développement (AFD). Présente depuis longtemps en Haïti, en République Dominicaine et au Surinam –dans le cadre de la coopération régionale à partir de la Guyane (région française)–, elle a ouvert trois implantations au Brésil, au Mexique et en Colombie entre 2007 et 2009. À partir de 2013, le rythme s'est accéléré avec un nouveau bureau par an: au Pérou, en Equateur, en Bolivie, à Cuba et, cette année, en Argentine.

«Cette région est l’un des plus innovantes en matière sociale, de ville durable ou de nouvelles technologies, c’est une source d’inspiration pour nous»

Hervé Conan, directeur du département Amérique latine et Caraïbes de l’Agence

Ses engagements régionaux ont été fortement augmentés à 1,3 milliard d’euros (2 milliards en 2020) et son mode d’action privilégié est désormais le prêt de politique publique, dans des domaines choisis avec les gouvernements concernés. En Bolivie par exemple, l’AFD participe au financement de deux centrales éoliennes et d'une centrale solaire de 40 MW, à Oruro (les Français Solaire Direct et Eiffage Energie ont répondu à l’appel d’offres) et forme des Boliviens à la gestion des projets. En Colombie, elle travaille sur le «post-conflit» et le changement climatique (à hauteur de 200 millions d’euros en 2017).

«Cette région est l’un des plus innovantes en matière sociale, de ville durable ou de nouvelles technologies, c’est une source d’inspiration pour nous, affirme Hervé Conan, directeur du département Amérique latine et Caraïbes de l’Agence. L’AFD est un outil très important pour créer des relations de confiance.»

C’est aussi un instrument d’influence politique. «Nous sommes le premier bailleur bilatéral de Cuba, alors que ni la Banque Mondiale, ni aucun autre bailleur multilatéral n’y est présent», ajoute-t-il. Avec La Havane, qui mène prudemment son ouverture économique, l'AFD travaille sur des projets automobiles, énergétiques ou d’élevage.

Des alliés dans les dossiers multilatéraux

Pour Hervé Conan, l’action de l’AFD s’inscrit dans une politique globale: «L’objectif est de former une coalition d’acteurs, dont la France a besoin pour défendre ses orientations et ses principes.» Or, le monde latino-américain fait partie de «ses alliés les plus fiables», estime-t-il, en raison d’une proximité culturelle et de visions voisines sur les grands enjeux transversaux tels que le climat, la régulation de la mondialisation ou les protections sociales. «Ce qu'attend l’Amérique latine de la France, c’est d’être porteuse d’un modèle et de ne pas être alignée.»

Cette «coalition» est d'autant plus précieuse que, sur beaucoup de dossiers multilatéraux, la région compte: bon nombre d’organismes –OCDE, OMC ou FAO– sont d'ailleurs dirigés par des Latino-américains. «À l’ONU, l’Europe et le monde latino-américain représentent un tiers des voix», rappelle Hervé Conan.

Cet axe s’est révélé fort utile dans les négociations climat. La diplomatie française a mis le paquet pour construire une approche commune dans le cadre de la COP 21: l’ex-ambassadeur à Cuba, Jean Mendelson, a même été spécialement affecté à l’Amérique latine, très concernée par le changement climatique. Selon Hervé Conan, la Bolivie et l’Equateur ont été très actifs, ainsi que le Pérou (hôte de la COP 20).

«L’échec de la conférence de Copenhague en 2009 était en partie lié à l’hostilité de plusieurs pays de la région, souligne Stéphane Witkowski. Paris a donc cherché à les rallier, avec le soutien de Fidel et Raul Castro, très sensibles aux questions de l’environnement et très influents auprès des pays opposés au projet d'accord.»

Tel le Nicaragua et le Venezuela. Ces efforts ont été payants, puisque ni Caracas, ni Managua ne sont montés au créneau, permettant à Laurent Fabius de faire approuver l’Accord de Paris par les 195 délégations en décembre 2015. Heureuse coïncidence ou renvoi d’ascenseur, quelques heures après le succès de la COP 21, le Club de Paris donnait son feu vert au rééchelonnement de la dette cubaine, feu vert dans lequel la France avait pesé.

Certes, le Nicaragua a refusé ensuite de ratifier l'accord (officiellement parce qu'il n’allait pas assez loin…). Mais il vient d’annoncer ces jours-ci qu’il allait enfin s’exécuter (ne laissant que la Syrie et les États-Unis hors jeu).

«Il reste à faire pousser les graines»

 

Au final, que reste-t-il de ces efforts? Beaucoup de rapprochements universitaires, une certaine relance des relations commerciales, une présence élargie de l’AFD, un dialogue renoué avec de nombreux dirigeants… «Nous avons semé des potentialités, il reste à faire pousser les graines», conclut Jean-Pierre Bel.

L’agressivité de Trump envers le Mexique et les immigrés hispaniques constitu, un puissant repoussoir. Et donc un atout pour l’Europe et, en particulier, pour la France.

La nouvelle équipe au pouvoir en a-t-elle envie? Pour l’instant, on ne voit guère de signal en ce sens. Certes, la région est moins fringante qu’elle ne l’était en 2012. La crise économique liée à la chute des cours des matières premières est passée par là. Affaibli, le Brésil est en outre englué dans des scandales sans fin qui déstabilisent ses institutions; le Venezuela est au bord de la guerre civile; la normalisation des relations entre Cuba et les États-Unis bat de l’aile; les Mexicains, endeuillés par le récent tremblement de terre, rejettent plus que jamais leur classe politique, un phénomène d’ailleurs quasi général dans la région; les gangs, le crime, le narcotrafic et la corruption s’étendent dangereusement. Comme si l'Amérique latine renouait avec ses vieux démons.

Mais il s’agit là d’une vision court-termiste déplorent bon nombre de spécialistes, qui soulignent la vitalité et la capacité de rebond de ces jeunes démocraties, frappées certes par la violence mais pas (encore) par le terrorisme. Le Pérou voit sa croissance repartir ainsi que, dans une moindre mesure, celle du Chili et de la Colombie. Même fragilisé, le Brésil, qui vient de sortir de la récession, reste attractif: la France y est passée l’an dernier du cinquième au deuxième rang des investisseurs étrangers.

Rendez-vous fin octobre

 

D’autre part, l’agressivité de Trump envers le Mexique et les immigrés hispaniques constitue, dans cette région structurellement méfiante à l’égard de Washington, un puissant repoussoir. Et donc un atout pour l’Europe et, en particulier, pour la France, forte d’un passé révolutionnaire toujours prestigieux dans le monde latino et d’un jeune président qui suscite la curiosité. Autrement dit, ce dernier dispose aujourd’hui d’une fenêtre de tir pour installer un certain leadership français dans la région. Faute de quoi, comme le redoute le politologue Gaspard Estrada, il est probable que la France retombe dans la désinvolture («benign neglect») qui la caractérise depuis des décennies à l’égard de cette lointaine partie du monde.

En tout cas, le poste de représentant spécial du président qu'occupait Jean-Pierre Bel n’a pas été reconduit. Dans la cellule diplomatique de l’Élysée, dotée de plusieurs conseillers Europe, de deux sur l’Afrique, d’un sur l’Afrique du Nord et du Moyen Orient, d’un autre sur l’Asie-Russie-Turquie-Balkans, il est pour le moment difficile de repérer qui est en charge de l’Amérique latine.

Certes, il faudra tenir compte de la motivation du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui devrait d'ailleurs se rendre prochainement au Mexique. D'autre part, le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer, passionné d'Amérique latine et ex-président de l'Institut des Amériques, jouera sans doute un rôle en matière de coopération académique. On aurait pu se faire vraiment une idée du degré d’intérêt de l’Élysée pour le sous-continent lors du troisième sommet Union Européenne-Celac (Communauté d'États latino-américains et caraïbes) qui devait se tenir les 26 et 27 octobre prochains, au Salvador. Sommet au cours duquel Emmanuel Macron aurait eu l'occasion de défendre le multilatéralisme et l'action de la France. Malheureusement, l'événement a été reporté en raison de la crise au Venezuela et des divisions qu’elle génère au sein des gouvernements d'Amérique latine.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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