Culture

«Grandeur et décadence», un polar godardien qui raconte au présent une guerre éternelle

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 03.10.2017 à 17 h 10

Il y a trente ans, le film de Jean-Luc Godard bricolait une série noire pour chanter et pleurer avec le cinéma en train d'essayer de se faire en territoire ennemi. Depuis, le film a rajeuni, un livre encore plus ancien lui fait écho avec encore plus de nouveauté.

Gaspard Bazin (JP Léaud) auditionne Eurydice (M Valera), la femme du producteur qui veut "faire du cinéma".

Gaspard Bazin (JP Léaud) auditionne Eurydice (M Valera), la femme du producteur qui veut "faire du cinéma".

TF1 présente… Hou là! C’est que ça vient de loin, ça. D’une autre ère géologique, d’une autre galaxie. Ben oui, ce fut même le dernier signe émis.

Diffusé durant la dernière soirée de la première chaîne d’un service public qui avait encore vaguement idée de ce que veut dire «service» et «public», juste avant l’embouiyghisation  de la Une, qui allait signifier aussi la privatisation de l’esprit de tout le reste de la télé. Sans retour.


Des années lumière, donc, pour une méditation noire et tonique, épicée et joueuse sur l’invention des Lumière justement, et ce qu’il en advenait alors. C’était tout à fait un film de cinéma, et donc c’en est un, à jamais, mais qui jamais ne fut distribué en salle.

Et le voici qui sort comme un diable de sa boîte. Non seulement il n’a pas vieilli, mais il a rajeuni.

Qu’est-ce que le cinéma?

 

Il y eut et il y aura un producteur aux abois, condottiere fier-à-bras, joué par Mocky portant le nom de Jean Vigo. Et un réalisateur qui prépare le film que l’autre ne peut pas financer, en auditionnant les figurants qui récitent du Faulkner, tandis que lui invoque Madame de Staël, la gloire est le deuil éclatant du bonheur, ah ça oui, toujours.

Il est joué par Jean-Pierre Léaud portant le nom de l’auteur de Qu’est-ce que le cinéma? puisque c’est encore de ça qu’il s’agit même si on ne peut pas répondre à la question. Il y a les locaux de la boîte de prod de Godard à l’époque, qui s’appelait Peripheria, ou JLG-Films, ou les deux, selon de mystérieuses raisons.

Suspens

Et il y a les gens qui font le film de Godard qui jouent le rôle de ceux qui feront le film de Bazin qui se prénomme Gaspard à cause de la nuit, s’il se fait. Suspense (tu parles).

Il faut du suspense puisque c’est un polar, réalisé dans le cadre d’une série nommée «Série noire» et supposée s’inspirer de bouquins de cette historique collection. Il y a donc des imper mastic, des truands, des crimes.

L’inspecteur franco-suisse enquête. Il ne cherche pas l’assassin, qui se voit comme le nez au milieu de la figure : c’est la télé qui a buté le ciné, tout le monde le sait. Sauf qu’il n’est pas mort, la preuve.

Laurel Godard de passage dans son film à la rencontre du producteur Almereyda (Hardy Mocky)

L’enquête consiste à réunir des témoignages de l’agression, à établir le rapport précis des coups et blessures infligés. C’est plutôt burlesque, merci Laurel Godard et Hardy Mocky. Et rêveur et tendu, perclus de sincérité, merci le Petit Prince Léaud, encore à mille milles du Roi soleil. 

Burlesque et vengeur, certes, mais là, et puis là, et puis encore là: des fusées de beauté pure. Une émotion en geysers brusques et brûlants. Mais surtout…

Mais surtout, surprise et damnation, voilà que ce bidule à tirer dans les coins d’avant le déluge raconte tout bien ce qui se passe maintenant. Pas la peine de transposer, remplacer la télé par Netflix et les ondes hertziennes par le wifi.

Juste écouter, regarder.

La barricade du point du jour

Il ne s’agit pas de technologie. Il s’agit de pouvoir et de liberté. Il s’agit de la possibilité, ou pas, que le timbre de la voix de Jean-Pierre Léaud résonne avec les oratorios de Tchékhov et les romans de Van Gogh. La question n’a pas changé.

La chef-opératrice Caroline Champetier, entre l'image et ce qui la fait

Il s’agit de la servitude volontaire, générale, et des trous dedans. Par où passe la lumière, celle des projecteurs de cinéma, que rien ne remplace. Les méchants ont gagné comme d’habitude, Leo C. est là déjà qui le chantera bientôt, mais ça bouge encore.

Grandeur et décadence, cours d’économie politique de l’audiovisuel, l’art et l’industrie pouf pouf, reste en 2017 un polar crépusculaire poignant, et une virulente comédie. L‘est en fait davantage, d’être désamarré de son immédiate polémique. C’est pourquoi le film est aujourd’hui plus jeune, plus libre, plus vif qu’alors.

Et ce n’est pas tout. Et voilà un autre, venu d’encore plus loin. Un livre, pas un film, mais c’est pareil.

Le livre du vrai

Il arrive qu’un livre dise la vérité vraie. Pas souvent, mais ça arrive. Et même la vérité vraie d’un mystère parfaitement insondable, en l’occurrence le phénomène baptisé Jean-Luc Godard.

C’était en 1966, Godard réalisait Masculin féminin, avec Jean-Pierre Léaud, Marlène Jobert et Chantal Goya. Il avait accepté qu’un jeune écrivain nomme Michel Vianey, rencontré sur le tournage du Mépris, accompagne cette aventure.

JL Godard (à gauche) et Chantal Goya (à droite) sur le tournage de «Masculin féminin».

Vianey en fit un bouquin, En attendant Godard, peut-être le meilleur jamais écrit sur l’individu franco-suisse qu’on sacra pape de la Nouvelle Vague et qui ne voulut pas du titre –et pourtant, il en est des magnifiques,  des livres concernant Godard, à commencer par les siens, c’est l’heureux détenteur de trois bons mètres linéaires de rayonnages uniquement occupés par la littérature godardienne qui vous le dit.

Ledit bouquin est épuisé depuis la nuit des temps. Voilà qu’un excellent éditeur s’avise de le rendre à nouveau accessible. Maurice Darmon, lui-même auteur d’un très bon Adieu au langage/Jean-Luc Godard/DDD, et surtout de cinq brefs ouvrages consacrés à Marguerite Duras et le cinéma qui sont ce qu’on a publié de mieux sur la question (avec bien sûr Les Yeux verts de Madame D. elle-même), Maurice Darmon, donc, a eu la très heureuse idée de rééditer l’ouvrage de Vianey. Il s’intitule désormais 1966 Masculin Féminin/15 faits précis. Jean-Luc Godard.

Chronique d’un tournage, poème en prose, jonglerie verbale du rédacteur face à l’invention de son film dans la douleur et la transe et l’ennui et le mal-être et la lucidité Godard. Vianey capte l’angoisse et ses ruses, l’amour fou de faire un film et sa terreur, l’absolue maladresse avec l’existence et ceux qui la peuplent, la méchanceté coupante, la solitude, l’enfance du rire. Il  écoute et regarde, pianote des phrases comme ferait un pianiste de bar after hours, passablement éméché.

Il croit peut-être raconter la réalisation du onzième long métrage de Jean-Luc Godard, un épisode de l’existence et du travail de celui qui est alors le réalisateur le plus célèbre du monde, hélas pour lui.

Il murmure la vérité tacite, sans forme, rime ni raison d’une trajectoire cosmique qui sème des éclats de lumière depuis déjà 7 ans d’incandescence, et continuera. Certains les verront, d’autre non.  Pas toujours les mêmes.

Mais ce qui frappe malgré tout, au-delà de la jubilation de l’écriture et donc de la lecture, c’est que Vianey ne raconte pas seulement ce qui s’est passé et est en train de se passer. Il raconte ce qui vient. Il raconte Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma avec vingt ans d’avance, comme Godard a raconté Mai 68 en avance, avec les six films enchaînés follement en deux ans, de Pierrot le fou à Week-end.

Une machine à voyager dans le temps

Dans le livre, Godard ne se prénomme plus Gaspard mais Edmond, il n’est plus joué par Jean-Pierre mais par Jean-Luc. Vianey chope: «Edmond est de ceux qui vivent dans le lendemain de toutes les fêtes.» Qui a dit que la machine à voyager dans le temps était heureuse?

De fait le Masculin féminin publié se lit comme une traversée des temps, où ce qui allait advenir était là, où ce qui se passait vibre maintenant. Il s’agit de Jean-Luc Godard, mais pas seulement. Il s’agit d’un sentiment du monde, d’une tension avec la réalité, et qui travaille. Peut faire mal. Peut faire rigoler et pleurer.

Au fait, que les amateurs de métaphores faciles passent leur chemin : il n’est pas question ici de lumière fossile, de rayonnement venu d’une étoile morte. Jean-Luc Godard n’est pas mort, il termine un nouveau film qui doit s’appeler Image et parole. On a envie de l’attendre.  

Grandeur et décadence d'un petit commerce du cinéma

de Jean-Luc Godard, avec Jean-Pierre Léaud, Jean-Pierre Mocky, Marie Valera, Caroline Champetier, Jean-Luc Godard.

Durée: 1h32.

Sortie le 4 octobre 2017

Séances

1966 Masculin féminin/
15 faits précis. Jean-Luc Godard

de Michel Vianey.

146 pages.

18€

202 éditions

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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