Sports

Gestion des stades: Pourquoi Raquel Garrido se trompe

Pierre Rondeau, mis à jour le 01.10.2017 à 17 h 04

Il faut comprendre l'économie des clubs et des stades avant définir les responsabilités dans l'accident d'Amiens.

Une barrière du stade de la Licorne a cédé sous la pression des supporters. Amiens, le 30 septembre 2017. François Lo Presti / AFP

Une barrière du stade de la Licorne a cédé sous la pression des supporters. Amiens, le 30 septembre 2017. François Lo Presti / AFP

Samedi 30 septembre. Il est 20h15 quand l'une des tribunes du stade de la Licorne, à Amiens, cède sous le poids des 500 supporters Lillois qui avaient fait le déplacement. La rencontre est définitivement annulée. On compte plus d'une vingtaine de blessés dont 5 dans un état très grave. 

Rapidement, sur Twitter, les premiers messages apparaissent. L'ancienne porte-parole de la France Insoumise, Raquel Garrido, est la première à créer la polémique en faisant le rapprochement entre les «millions du Paris Saint-Germain et la tribune qui s'écroule à Amiens».

C'est vrai, le budget du PSG, estimé à 540 millions d'euros, représente 22 fois celui du club d'Amiens, de 25 millions d'euros. Mais est-ce cet écart, cette «inégalité financière», comme le répète Raquel Garrido, qui est responsable du spectaculaire accident au stade de la Licorne?

Qui est le responsable dans le stade?

Les clubs professionnels de football ne sont pas, en très grosse majorité, propriétaires de leur enceinte. En Ligue 1, seul l'Olympique Lyonnais est propriétaire à 100% du stade des Lumières. Toutes les autres équipes louent auprès des communes, des collectivités voire des bailleurs privés, Amiens et le PSG compris.

Un rapport de l'UEFA estime que 65% des clubs de première division en Europe louent leur stade aux autorités locales ou nationales et 18% à des tiers. Seuls 17% en sont directement propriétaires. De ce fait, à Amiens, c'est la métropole qui gère unilatéralement l'enceinte et s'occupe de son maintien à niveau, du choix et du financement des travaux. Pas le club, qui n'est présent qu'une vingtaine de journées par an et qui n'est pas le premier décisionnaire concernant l'ensemble des investissements.

Cas à part, le PSG. Comme le RC Lens, en Ligue 2, le club de la capitale a signé un bail emphytéotique avec la mairie de Paris, pour 1,5 millions d'euros par an. Autrement dit, la commune délègue l'intégralité de la gestion du stade au PSG qui obtient un droit réel sur l'immobilier: rénovation des loges, gestion autonome de la pelouse, de la sécurité, des supporters, etc.

Autre situation, celle à Lille ou Nice, où les stades ont été financés, pour l'Euro 2016, par un partenariat public-privé. Conséquence, les clubs versent une redevance non pas à la commune mais à un bailleur privé, en partie propriétaire de l'enceinte. Au stade Pierre Mauroy, à Lille, les 345 millions d'euros d'investissement ont été payés quasi-intégralement par le groupe Eiffage, la région Hauts-de-France n'a apporté qu'une contribution de 45 millions d'euros. 

Le LOSC verse alors un loyer annuel de 6,8 millions d'euros pour avoir le droit de fouler la pelouse, mais laisse la gestion externe au bailleur privé. La ville de Lille, quant à elle, s'acquitte d'une redevance annuelle de 10,5 millions d'euros pour en redevenir le propriétaire total d'ici 2045.

Les inégalités financières n'ont donc rien à voir avec l'accident à Amiens. Les «pétro-dollars» du PSG n'auraient rien pu faire pour éviter l'effondrement de la barrière. On pourrait même admettre l'inverse, la richesse de Paris a permis à dynamiser l'économie de l'Amiens Sporting Club. Depuis l'arrivée des Qataris dans l'hexagone, les droits TV internationaux ont augmenté de 150%, passant de 32 millions d'euros par an à 80 millions d'euros. Et ils sont renégociés tous les ans puis redistribués à part égalitaire à tous les clubs du championnat. Sans compter la taxe Buffet qui, depuis les années 2000, prélève 5% sur le montant total des droits TV au profit du CNDS, le Centre National du Développement du Sport.

Les ultras injustement accusés?

Alors qui sont les fautifs? Sitôt la rencontre arrêtée, le président d'Amiens, Bernard Joannin, a accusé les ultras Lillois, par leur excès de véhémence et de joie, par volonté gratuite de rentrer sur la pelouse, d'avoir provoqué la destruction de la barrière: «200 ultras Lillois très énervés se sont lancés, de façon désordonnée, sur une barrière en parfait état. […] il y a une réflexion à avoir au niveau de la Ligue pour surveiller le déplacement des supporters». Mais il est pourtant de la responsabilité du propriétaire, du gestionnaire, de gérer ce cas de figure, d'assurer la sécurité et de faire face au risque de débordements.

La Ligue, dans un souci d'équité, assure une distribution des droits TV hybride: 50% du total est reversé aux 20 clubs participants de façon parfaitement égalitaire et le reste en fonction du classement. Quelle que soit la place, la notoriété ou l'audience réalisée, toutes les équipes toucheront 10,9 millions d'euros à la fin de la saison, Amiens autant que Paris.

Sur ces 10,9 millions, il y a 6,5 de part fixe et 3,4 millions dépendants de la licence club. Ce sésame, décerné par la LFP, est un permis récompensant le respect de nombreux points. Si le club dispose d'un centre de formation, d'un centre d'entraînement mais aussi d'un stade aux normes, il peut légitimement obtenir cette licence et toucher, à la fin de l'année, 3,4 millions d'euros. Tous les clubs de Ligue 1 ont réussi à obtenir la licence club. Ils admettent donc l'existence d'un stade aux normes, rénové, adaptable et accueillant. Y compris Amiens.

Or hier, clairement, l'équipement du stade n'a pas tenu et a affiché ses limites. En août dernier, l'Equipe faisait déjà état de la vétusté du stade de la Licorne, «pas rénové depuis ses 18 ans d'existence». La ligue a-t-elle convenablement attribué la licence club à l'Amiens Sporting Club? Le président Joannin ferait-il tout pour la conserver, quitte à accuser les supporters adverses?

Une enquête de la LFP a été ouverte et personne ne peut encore en tirer de conclusions aujourd'hui, qu'il s'agisse de Raquel Garrido, de Bernard Joannin ou de la Ligue. Mais il sera peut-être intéressant de revoir l'économie des stades de foot et leur gestion, ne serait-ce que pour éviter un nouvel accident de ce type.

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (21 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
AmiensfootLigue 1
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