France

Le désamour des Français pour Macron est-il irrémédiable?

Philippe Boggio, mis à jour le 30.09.2017 à 13 h 14

Emmanuel Macron pèche aujourd’hui de trop de distance, un peu hautaine.

Emmanuel Macron, le 28 septembre à Lyon |
LUDOVIC MARIN / AFP

Emmanuel Macron, le 28 septembre à Lyon | LUDOVIC MARIN / AFP

Apparemment, le pronostic est sans risque. «Il va se vautrer», lançait, l’autre jour, une manifestante marseillaise, dans un large sourire de ravissement. «Lorsqu’Emmanuel Macron sera à 20% d’opinions favorables, cet hiver, il lui sera plus difficile de faire passer des réformes.» Cette prévision-là émane d’un confrère de Libération, invité d’un débat sur France Info, l’autre semaine. 20%? Bigre. Aussi près des 16% finaux de François Hollande? Le président le mieux élu depuis Chirac, en 2002, le jeune et flamboyant Bonaparte du «Nouveau monde», si rapidement renvoyé à une popularité de catacombes?

Sa chute est impressionnante, en effet. Plus vite, plus lourdement, que ses deux prédécesseurs. Même Hollande le préposé au désamour, pour la Ve République toute entière, faisait mieux qu’Emmanuel Macron, au long de l’été des «100 premiers jours». Pour ne reprendre que les baromètres Ifop-Journal du Dimanche, un écart de 24 points entre juin et septembre. De 64 à 40% de satisfaction. Certains sondages plaçaient même le chef de l’État plus bas encore, aux dernières enquêtes. Le pire, c’est que personne ou presque n’en paraissait surpris, comme si la descente vers l’enfer était inexorable, sans Macron ou avec lui. Peut-être l’effet Hollande, toujours lui, devenu constante, sur les délices éprouvés par une opinion publique à voir son prince s’abîmer dans une désapprobation aussi silencieuse que statistique.

Un été trompeur

Jean-Luc Mélenchon avait cette réflexion, intéressée: «Macron a commencé sa hollandisation». Pourtant défaits à la présidentielle et aux législatives, les partis politiques du «vieux monde», qui ont au moins l’avantage de la mémoire, se surprenaient déjà à rêver de jours meilleurs. Quand ils tentaient d’expliquer les glissades présidentielles, les médias, les politologues, avançaient des raisons parcellaires, au gré des «couacs» ministériels et des annonces de réformes. Le contentieux avec le général de Villiers, à propos du budget des armées. Les 5 euros rabotés sur les APL. Cette plate-forme d’admission APB, qui éliminait si aisément les bacheliers candidats à des études supérieures. Ou la CSG, devenu l’impôt des retraités… L’été avait avancé ainsi, survitaminé, réformateur à tous les étages, et pourtant trompeur.

Le nouveau pouvoir aurait pu se réjouir d’une remontée relative, relevée par un sondage Ifop du 24 septembre. À cette date, 45% de Français se déclaraient satisfaits de l’action du chef de l’État. 45%, c’était déjà mieux que les mélancoliques 40% de fin août. C’était le fait des sympathisants de droite, LR et UDI, qui paraissaient plébisciter la suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, et appréciaient l’effort de «flexibilité» porté par les ordonnances sur le Code du Travail. Toutefois, cette amélioration venait buter, quelques jours plus tard, sur le baromètre Odoxa/Le Figaro: 65% des sondés jugent «injuste» le budget 2018, libérant aussitôt une sorte de générique, de label, pour toute la période. «Macron, président des riches!». «Vous parlez aux riches (…) vous parlez à ceux qui parlent trois langues (…)», lance, le 28 septembre, la journaliste Léa Salamé à son invité Edouard Philippe sur France 2.

Tout l’été, l’opinion publique avait retenu ses qualificatifs, attentiste par prudence, somnolente par souci aussi de ne pas compromettre son repos estival. Elle avait opposé une inertie volontaire au foisonnement un peu brouillon des amorces et annonces de réformes. Même sur les ordonnances, les Français gardaient pour eux leurs réflexions, se contentant d’imposer un échec aux mobilisations de rue de la CGT et de la France insoumise. Cette refonte du Code du travail demeurera sans doute un mystère pendant de longs mois, ont-ils déduit de tous ces débats compliqués, tant peu de monde, malgré des semaines d’explications, semble avoir compris ce qui avait poussé Emmanuel Macron à présenter ces affaires de normes et de Prud’hommes comme la réforme majeure de son quinquennat.

Mais là, tout devient soudain plus simple. Président des riches, l’air est connu. Le terrain, de connaissance. «La France d’en bas» contre les puissants et «le système», de quoi réjouir les extrêmes aux deux bords, et rallier les classes moyennes. Ces jours-ci, on raille un peu partout un gouvernement qui exonère d’ISF les propriétaires de yachts et de jets. Les œuvres d’art? Idem. Comme les produits d’assurance. On prend pour «éléments de langage» un peu fallacieux, pour démonstrations un peu spécieuses, les raisonnements de Matignon et de Bercy, baignés de macronisme, qui visent à faire avaliser l’idée d’un allégement fiscal profitant indirectement, en bout de course, à l’investissement dans les entreprises françaises. En gros, «les riches» allaient s’empresser de faire prendre des risques de placement patriotique à la part de leurs avoirs financiers que l’ISF aura épargnée. Réaction des sceptiques mauvais coucheurs: et qu’est ce qui empêchera ces sommes d’argent de filer vers les paradis fiscaux, dès lors que l’idée présidentielle, faute de mesure contraignante, risque fort de connaître le sort d’un vœu pieux?

La fin du nouveau monde

Nicolas Sarkozy (le bouclier fiscal) et François Hollande (le crédit impôt) ont vu leurs quinquennats embarrassés par des promesses, devenues fausses. Jusqu’ici, les allégements fiscaux permis aux plus riches n’ont pas amélioré le marché du travail. Emmanuel Macron joue dangereusement avec le même risque. On connaît son idée fixe: précipiter les réformes dans les premiers mois, ou la première année, avant l’ossification inévitable du quinquennat. Mais cette campagne à la hussarde à peine entamée, avant les gros morceaux que seront les réformes de l’assurance-chômage, de la formation, de la retraite, se retrouvent mobilisés bien des facteurs de blocage traditionnels.

En la matière, l’heure a déjà sonné de la fin du «Nouveau monde». La finesse de la démonstration macronienne –le «en même temps»–, la fusion possible des contraires, peut entrer au magasin des accessoires. À la fin septembre, les blocs et catégories, idéologies et partis, sont bien tous là au rendez-vous de l’automne d’un certain éternel français. Les vieilles querelles peuvent reprendre. Le «dégagisme» du printemps n’était qu’électoral. La possibilité de «gouverner autrement» s’efface. Chacun va défendre sa cause, ou celle de ses intérêts, dans la plus classique des rentrées.

Mais au-delà des sondages, peut-être en berne pour des mois, il n’est pas certain qu’Emmanuel Macron s’en trouve plus mal. Car son explication générale de début de mandat est un peu courte: à l’écouter, il ne fait qu’appliquer son programme, qui était connu dès la campagne présidentielle, et que les Français ont largement cautionné par un score enviable au second tour (66%) et sa majorité parlementaire (315 députés).

Macron face à une France disparate

C’est évidemment oublier que le chef de l’État n’a été élu, pour son programme, que par le quart des suffrages exprimés, au premier tour, son succès au second étant d’abord dû au refus d’une majorité de Français de voir Marine Le Pen entrer à l’Elysée. Les trois quarts des électeurs ont voté hors lui, ou contre lui, ou encore se sont abstenus, indifférents ou hostiles à sa personne ou à ses projets. Emmanuel Macron ne pouvait pas éviter de buter sur ces disparités, sur ce dispositif à la française et sur son cortège de querelles. Tout le monde est revenu autour de la table, et la grosse majorité parlementaire du président ne fera pas l’économie de désaccords, de rue ou d’hémicycle, la gauche, à gauche, plus à gauche, peut-être. La droite, à droite, plus à droite peut-être. Le Front national, quand il sera remis de ses crises internes. La partie protestataire du mouvement syndical. Les «catégoriels», aussi, policiers ou personnel pénitentiaire, ainsi que les tranches d’âge, étudiants ou retraités…

Du morcellement, Emmanuel Macron peut espérer tirer, un jour, une synthèse bénéficiaire. Évidemment, au prix d’une traversée agitée. Chaque vent contraire se manifestera. S’ils viennent, les bons sondages seront plutôt tardifs, à la fin du parcours du combattant Macron. Mais le nouveau pouvoir parviendra peut-être à moins donner l’impression d’une forteresse assiégée, face à une adversité largement imaginaire. Et globalisante. Depuis que ses ennuis ont commencé, le président a tendance à présenter le pays comme une entité conservatrice, arcboutée sur ses défauts et ses nostalgies.

Cela le rend parfois agressif, ou dédaigneux. Il profite de ses voyages à l’étranger, en Roumanie ou en Grèce, pour expliquer que «la France n’est pas un pays réformable». Et il s’en plaint auprès d’auditoires élitistes, les Français de l’étranger, qu’il sait «parler trois langues», ses frères en libéralisme assumé, partis ailleurs car lassés des paralysies hexagonales. Ces minorités surdiplômées, entrepreneuriales, doivent lui tenir chaud. Elles lui donnent en tout cas l’envie de la provocation à vide. «Je ne cèderai rien», assurait-il, visant sans doute les cortèges de la CGT, pendant les journées anti-ordonnances. Surjoué. Inutile, aussi, car les manifestations ont marqué la limite de la protestation de rue.

La France réformée

Nouveau monde, vieux monde… idée trop courte. Les Français de 2017 doivent se sentir beaucoup plus relatifs. De l’un et de l’autre, selon les jours, l’humeur, les bonheurs ou les déconvenues de leur proximité. Libéraux et protectionnistes à la fois. La France, non réformable? Vieux credo, devenu rengaine, du Medef. Le politologue Olivier Rouquan explique qu’au contraire «cela fait trente ans que la France ne cesse de réformer». Les politiques publiques ou les collectivités territoriales, le Code du travail ou les statuts de la fonction publique. La retraite… «Ce qui amène parfois certains, fait observer Olivier Rouquan, à penser qu’un minimum de stabilité serait souhaitable, ne serait-ce que pour évaluer la situation.»

S’il pêche en cette rentrée, en attendant que le pays puisse juger sur pièce la qualité éventuelle des réformes, c’est de ne pas les expliquer, en situation, à des Français qu’il ne prendrait pas spontanément pour des archaïques indécrottables. Ce talent de pédagogue passionné lui a été unanimement reconnu pendant la campagne présidentielle. Il l’a oublié. L’élévation «jupitérienne», dont il a choisi de faire montre, après son entrée à l’Elysée, a été mauvaise conseillère. Emmanuel Macron pèche aujourd’hui de trop de distance, un peu hautaine. Le corps à corps, le dialogue, même tendu, par porte-voix, lui va mieux. L’Élysée a annoncé que le président allait retourner, le 3 octobre, auprès des salariés de Whirlpool, près d’Amiens, où il avait déjà connu, au printemps, des échanges agités, mais fructueux, avec le personnel en grève. C’est effectivement par là qu’il faut commencer.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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