France

Si seulement mes enfants pouvaient ne pas apprendre «le masculin l’emporte toujours sur le féminin»

Titiou Lecoq, mis à jour le 29.09.2017 à 11 h 05

Parce qu'à travers cette règle grammaticale, c'est bien une vision du monde qui nous était offerte.

Illustration d'un manuel de grammaire

Illustration d'un manuel de grammaire

Attention, je vais écrire très calmement et posément sur un sujet qui rend certaines personnes dingos.

Quand j’étais en CM1, on nous a fourni un livre de grammaire. Il était très vieux et, à la fin de l’année, l’école ayant décidé d’en acheter de nouveaux, la maîtresse, Mme Péron, nous a laissé nos vieux livres. Ce manuel de grammaire était excellent, il m’a servi pendant toutes mes études supérieures, et cela explique qu’il soit encore présent dans mon bureau. Dans ce manuel, il y avait évidemment la règle d’accord «le masculin l’emporte toujours sur le féminin».

«Vous êtes moins fortes! Vous êtes moins fortes!»

J’avais 9 ans, et cette image m’a révoltée. Le jour de cette leçon, toutes les filles de la classe ont hué et les garçons ont applaudi. On comprenait parfaitement ce qui était en jeu –et l’illustration du livre nous le jetait à la gueule. Les filles perdaient la partie. Guillaume et Quentin ont claironné: «Vous êtes moins fortes! Vous êtes moins fortes!» Mme Péron a tenté de tempérer les choses en expliquant que c’était de la grammaire, qu’il n’était pas question de justice, que c’était la règle. Il fallait apprendre la règle et respecter la règle.  
Mais nous, ce qu’on voyait, c’était que la règle nous disait que les garçons l’emportaient. Et les garçons comprenaient exactement la même chose.

Il nous a donc fallu apprendre par cœur et réciter «le masculin l’emporte toujours sur le féminin». Ce n’était pas seulement une règle écrite. C’était une phrase qu’on devait dire à haute voix, plusieurs fois, devant toute la classe. Je me sentais assez humiliée de devoir faire ça. Mais j’étais une bonne élève, et je voulais avoir de bonnes notes. On a fait tous les exercices pour bien se rentrer dans le crâne que le masculin l’emporte toujours sur le féminin et qu’il s’agissait d’une règle qu’on ne devait pas questionner.


En fin d’année, tous les élèves de la classe avaient vissé dans la tête la formule «le masculin l’emporte toujours sur le féminin»

Une règle du XVIIe siècle

 

Il a fallu attendre la fac pour apprendre que cette règle n’était pas immuable. Pendant longtemps, l’usage qui prévalait c’était l’accord de proximité «l’adjectif qualificatif s’accorde avec le mot le plus proche auquel il se rapporte». Au XVIIe siècle, en pleine période de reprise en main idéologique de la langue française, une nouvelle règle a été inventée. Celle de la supériorité du masculin. Il s’agissait de prouver cette supériorité jusque dans la langue courante.

La règle d’accord de proximité paraît pourtant plus logique et donc plus simple à retenir. Et si cela vous heurte que «le manteau et la veste soient blanches» ou que «les hommes et les femmes soient belles», la magie de cette règle c’est que vous pourrez toujours écrire que «la veste et le manteau sont blancs» et que «les femmes et les hommes sont beaux». Génial, non?

Une autre proposition de l’écriture inclusive consiste à passer au féminin un nom de profession quand on parle d’une femme. Ça ne me semble pas délirant d’écrire «une députée» ou «une agricultrice». De même, parler des «humains» et non des «hommes» quand on désigne l’ensemble de l’espèce humaine, je ne vois pas où est le problème. Je dirais même plus: je ne comprends pas où est le problème. Entre «Sylvie est un agriculteur consciencieux» et «Sylvie est une agricultrice consciencieuse», qu’est-ce qui vous semble le plus choquant?

La controverse du point médian

 

En fait, le vrai point de friction vient de mots auxquels on ajoute le point médian suivi d’un féminin voire d’un féminin pluriel. Franchement, on s’y habitue. Mais je peux comprendre que cela perturbe certaines personnes qui trouvent que c’est trop compliqué (mais alors, on est ok pour l’accord de proximité du coup, vu qu’il est plus simple?). Si on n’aime pas écrire «les électeur·trice·s» on peut se contenter d’un «les électeurs et les électrices» voire même «le corps électoral». De manière générale, de toute façon, on déconseille le point médian quand les formes au masculin et au féminin sont trop différentes. Et c’est évident qu’il ne faut pas en coller partout. Mon bémol personnel, c’est que ça a un petit côté écriture administrative –et pour le coup, je pense que toutes les administrations doivent l’adopter.

En même temps, pour les textes plus littéraires, c’est intéressant d’un point de vue stylistique de se forcer à chercher d’autres formulations, à équilibrer différemment ses phrases. Je l’ai très peu utilisé pour l’instant, mais je me dis qu’il y a matière à s’amuser, à triturer un peu la langue française. Par exemple, le point médian pour des insultes, j’adore, «les abruti·e·s», «les connard·asse·s» –ce qui ouvre la possibilité à la création du mot «connardasse», qui lui-même pourrait engendrer «connardard». Raphaël Enthoven manque cruellement d’imagination.

Mémoire sélective

 

Mais à titre personnel, ce qui m’importe le plus c’est que mes enfants ne se retrouvent pas à ânonner «le masculin l’emporte toujours sur le féminin». (Ils sont en maternelle, ça nous laisse quelques années.) Je sais que Raphaël Enthoven va répondre que c’est l’histoire, notre passé, que les mots sont des cicatrices que le mercurochrome du féminisme ne doit pas soigner, comme s’il y avait un devoir de mémoire grammaticale de la domination masculine. Mais il n’y a rien d’immuable et ce n’est pas parce que c’était comme ça avant que ça ne doit pas changer. Et si ça peut le rassurer, il me semble un peu optimiste de penser qu’on est à deux doigts d’oublier des siècles de domination masculine.

En plus, il y a fort à parier que si on lançait une initiative quelconque pour que la société se souvienne de ce qu’elle a fait endurer aux femmes, là, d’un coup, Enthoven ne serait plus du côté de la mémoire. (Parce que ce qu’il veut, ce n’est pas qu’on se souvienne de l’inégalité, mais qu’on n’oublie pas la domination masculine, ce qui n’est pas la même chose.) Enfin, si mémoire il y a, elle existe dans les textes qui nous précèdent. De même qu’on n’a pas réécrit Racine (qui utilisait souvent la règle d’accord de proximité) pour que ses textes respectent la règle du masculin qui l’emporte toujours, on ne va pas modifier les anciens textes qui suivent la réforme du XVIIe siècle.  

Pour rassurer les réfractaires, vous noterez que dans ce texte, je n’ai pas eu une seule occasion d’écrire de façon inclusive. Il faut aussi relativiser les choses et se rendre compte que ces questions ne se posent pas à chaque phrase.

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