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On est allé prendre des nouvelles du tout premier réseau social du monde

Robin Panfili, mis à jour le 06.10.2017 à 14 h 47

La cibi, cet outil de communication longtemps prisé des chauffeurs-routiers pour passer le temps ou s'entraider, n'est plus autant utilisée qu'autrefois, mais ses utilisateurs de la première heure n'ont pas dit leur dernier mot.

Un chauffeur utilisant sa cibi, en 1996, à proximité de Strasbourg. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP

Un chauffeur utilisant sa cibi, en 1996, à proximité de Strasbourg. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP

Atlantic City, le 2 octobre 1947. Sans que personne ne s'en rende véritablement compte, le premier réseau social du monde grand public est en train de naître. En ce jour d'automne, sur la côte Est américaine, dans une conférence comme il s'en organise des centaines chaque jour, se prépare la répartition des fréquences hertziennes entre les services de radiodiffusion, les forces armées ou encore les services médicaux américains.

L'une d'entre-elles, la bande du 27 Mhz, ne trouvera pas preneur. Trop instable, trop polluée, trop imprécise et donc guère assez fiable pour assurer des liaisons performantes dans un cadre professionnel, elle se voit abandonnée par les militaires et les services de secours qui s'en servaient jusque-là. La bande est donc laissée à la libre utilisation des citoyens. En surproduction, le matériel de diffusion qui lui était jusqu'alors dédié est réformé et mis à la disposition du public dans des magasins de surplus militaire. La cibi (pour «Citizen Band») entame dès lors sa propre petite révolution en se mutant en outil de communication mobile permettant de discuter et échanger à distance.

Image promotionelle allemande / Wikimedia

Mais au-delà de cette mise à disposition au grand public –à commencer par les amateurs d'électronique–, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c'est surtout à deux événements majeurs que la cibi doit son succès populaire. D'abord, l'apparition du transistor qui, à la fin des années 1950, entraînera la miniaturisation des postes émetteurs-récepteurs et donc leur mobilité. Les amateurs n'ont ainsi plus à s'encombrer avec le casse-tête technique que leur imposait le bricolage d'une cibi «maison».

Et puis la guerre du Kippour, en 1973. Le conflit entraînant une forte hausse du prix du pétrole à travers le monde, les États-Unis prennent la décision d'abaisser les limitations de vitesse afin de réduire la consommation de carburant dans le pays. Nombre de chauffeurs-routiers s'équipent alors de postes cibi. Un outil leur permettant à l'époque de déjouer les contrôles de police tout en honorant leurs délais de livraison.

Un succès américain... puis mondial

Le phénomène, bien qu'encore majoritairement concentré aux États-Unis, prend une ampleur telle qu'une grande partie de la population vient à s'équiper d'une cibi à bord de son véhicule. En 1976, on compte jusqu'à trente millions d'utilisateurs américains. C'est à ce moment-là, au milieu des années 1970, que le phénomène arrive en France. Les chauffeurs-routiers et des particuliers s'équipent en masse, alors que des associations et même des titres de presse spécialisés voient le jour. À cette époque, on trouve des cibis à vendre à peu près partout, jusque dans les rayons des supermarchés.

Une effervescence qui se traduit également en une série de chansons, interprétées par Jacques Hourdeaux: «Le petit garçon et le routier» (1977), «Teddy, le chien et le routier» (1979) et «Le deuxième copain de Teddy» (1979). Elles retracent l'histoire de Teddy, un petit garçon blessé dans un accident et cloué au lit, utilisant la cibi de son père décédé. Au fil des échanges radio, celui-ci se prend d'amitié avec un routier.

«Ça nous faisait voyager et rêver»

Pour ses utilisateurs et ses plus fervents passionnés, la cibi offre –et offrait– un espace de dialogue, de partage et d'entraide unique. Le «premier réseau social grand public du monde», aime à rappeler Dundee33, cibiste passionné depuis 1983. Un espace virtuel régit par son propre jargon et code éthique prônant la «convivialité», le «respect des stations», des échanges «amicaux» dans la «tolérance et la patience». Il ajoute:

«Pour les routiers français, comme pour les Américains, c’était un moyen de faire passer le temps sur les longs trajets. Et puis il y a avait aussi la volonté de s'en servir pour se refiler les bons tuyaux: trouver l’adresse d'un client, un bon restaurant ou un endroit pour passer la nuit.»

Une convivialité qu'a bien connue Gérald, chauffeur-routier depuis 1989, connu surnommé «Le Nain 02» sur les ondes. Équipé d'une cibi, lui a sillonné les routes de France et d'Europe en camion, de l'Espagne à la Norvège. Elle lui a non seulement de tuer l'ennui lors des longs trajets, mais surtout de se faire «de nouveaux copains».

«On se connaissait tous par nos pseudos de cibi plutôt que nos prénoms, on se croisait, on discutait... À la maison, j'ai quatre classeurs de cartes postales envoyées par des gens que j'ai contacté en France ou à l'étranger, au Canada, au Brésil, aux États-Unis, dit-il. Ça nous faisait rêver, ça nous faisait voyager.»

Aujourd'hui, les routiers ont davantage tendance à l'utiliser comme «un radio-téléphone», nuance Dundee33. Plusieurs petits groupes de routiers disposent chacun de son propre canal de discussion sur lequel ils se retrouvent régulièrement. «Ils passent leur journée dessus, et même s’ils ne parlent pas, ils restent branchés dessus. On y voit là très bien le reflet avec l'utilisation des réseaux sociaux actuels».

«Appel général, appel général de Barbara»

La dimension sociale de la cibi n'a donc rien d'un mythe. L'histoire de Martine, dans les années 1970, en est un très exemple. Encore adolescente, sous le pseudonyme de Barbara, Martine s'est emparée du talkie-walkie dont son père ne se servait plus. «Le soir après le collège et le week-end, je tournais le gros bouton et j'écoutais les cibistes échanger entre eux», écrit-elle sur son blog. Là, elle se fait d'abord discrète, écoutant les discussions des cibistes environnants, sans jamais ne rien dire, avant de briser finalement le silence:

«Un jour enfin j'ai osé sortir de l'ombre, presser le bouton et prononcer quelques mots du bout des lèvres avec ma voix d'adolescente mal assurée "Appel général, appel général de Barbara". Il y avait très peu à l'époque de femmes cibistes à l'époque. J'ai noué des contacts privilégiés avec certains cibistes qui habitaient dans la région, la portée de mon Tokaï 500 n'était pas très grande, certains avaient connus mon père lors de son passage éclair sur la fréquence. Il y avait pratiquement que des vieux cibistes, peu de jeunes, mais je venais souvent échanger avec eux pour lutter contre l'ennui et la solitude qui me rongeaient.»

En juin 1973, trois années après sa première intervention sur les ondes, Martine se mariera avec Jean-François, un cibiste rencontré sur les ondes puis en chair et en os, se présentant sous le pseudo de «Juliet Mike» ou «Titus». Après cela, «nous avons rapidement arrêtés la cibi. Nous la conservions uniquement dans notre voiture pour écouter les routiers et ainsi éviter les radars sur l'autoroute», raconte-t-elle.

«On nous prend pour des ovnis ou des reliques d’un autre temps, mais c’est avant tout un moyen de communication pratique»

Pour Jean-Guy alias «Pharaon 85», la cibi a même été salvatrice. Handicapé de naissance, lui s'est fait connaître en tant que «radioguideur» à partir de 1991. Depuis un poste fixe installé chez lui, il répond aux appels de routiers circulant dans son secteur pour les aider à trouver leur chemin. «À cause de mon handicap, j'ai toujours eu besoin des autres, pour me déplacer, pour porter mon cartable... La cibi m'a permis de renvoyer l'ascenseur et de me rendre utile, nous confie-t-il. Derrière le micro, on ne voyait pas mon handicap.»

Jusqu'à la fin des années 1990, ses missions bénévoles se multiplient. En une année, il peut même réaliser jusqu'à 600 radioguidages à lui tout seul. «Chaque matin, les livreurs de Chronopost m'appellaient, se souvient-il. Puis j'amenais les routiers jusqu'à la porte de l'usine qui attendait sa livraison. Pour les guider, j'avais chez moi des plans de toutes les communes alentours, des cartes d'État major...»

Les «irréductibles» de la cibi

Aujourd'hui, que reste-t-il de la communauté cibiste française? Rien qu'à elle, la Fédération française de la Citizen Band Libre réunit encore près de quarante-six associations de passionnés. En avril 2017, le journal Ouest-France consacrait justement un article à des «irréductibles» cibistes opérant à Paimbœuf (Loire-Atlantique). «On nous prend pour des ovnis ou des reliques d’un autre temps, mais c’est avant tout un moyen de communication pratique», rigolait l'un d'entre eux. Mais force est de constater qu'au-delà de ces poches de résistance, la cibi a perdu de sa superbe et de son attrait auprès du grand public.

«La cibi est toujours utilisée aujourd’hui, insiste Dundee33, mais de manière plus confidentielle. Il est impossible de quantifier précisement le nombre d'utilisateurs actifs en France, faute d'indicateurs qui permettraient de référencer le nombre de cibistes, contrairement aux utilisateurs de téléphones portables, par exemple.»

Sur le canal qu'utilisent Dundee33 et ses camarades, on vient discuter de tout et de rien. Les rendez-vous sont fixés tous les vendredis et samedis soirs, à partir de 21 heures. On y parle installation d'antenne, problèmes techniques, «bidouille». Mais on y évite «les sujets qui fâchent»: la religion ou la politique, notamment. Une différence notable avec les réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd'hui, où les discussions et les débats ont régulièrement tendance à s'affranchir de filtre, de conventions et de «politiquement-correct». Ce qui rassemble ici les différents membres, c'est avant tout le plaisir de communiquer et de découvrir d'autres personnes de manière totalement aléatoire.

«J’ai toujours aimé le côté mystérieux de la radio étant gamin. J'ai trouvé dans la cibi un sentiment de liberté énorme par rapport à un simple talkie walkie. Il y a quelque chose de magique dans la dimension aléatoire des contacts radio, assure Dundee33. Lorsque vous utilisez un téléphone, vous composez un numéro et vous savez à l'avance qui vous aurez au bout du fil, il n'y a aucune magie.»

Voici un exemple de conversation à la cibi, enregistré le 2 octobre 2017, entre la rédaction de Slate à Paris et le cibiste Dundee33, situé dans le région de Bordeaux:

Désormais, les usages ont évolué. Et la cibi ne jouit plus de son rayonnement d'antan. À partir des années 1980, quelque peu dépassés par l'ampleur du phénomène, les pouvoirs publics ont donc tenté de légiférer sur la question. Un serrage de vis qui a entraîné de nombreux contrôles de matériel, mais également permis de faire déguerpir les cibistes indésirables, note Dundee33 qui a lui aussi, dans son coin, fait la chasse à ses utilisateurs malveillants de la cibi.

«Quand les gens se sont mis à utiliser la cibi comme arme antiradar, de manière à contourner les barrages policiers notamment, on a pris les choses en main. Quand ils demandaient des renseignements à ce sujet sur les ondes, on leur donnait de fausses informations, on les ignorait ou alors on les envoyait balader. Faute de renseignements, j'imagine qu'ils ont fini par se lasser.»

D'autres, comme Christophe, ont déserté la cibi de leur propre chef, lassés du mauvais comportement de certains utilisateurs:

«J’en avais une par le passé. C'était bien lors des débuts, mais par la suite, bon nombre de personne passaient le temps à faire les cons, c'est pour cela que j'avais arrêté bien avant la mort de la cibi.»

Un outil devenu obsolète... et invivable?

L'encombrement des ondes en a découragé bien d'autres par la suite. Avec un nombre grandissant d'utilisateurs plus ou moins expérimentés (des chauffeurs étrangers, des amateurs, des curieux, des jeunes venus uniquement pour s'y amuser), il est devenu de plus en plus difficile de faire respecter les règles élémentaires de la communication cibiste –qu'il s'agisse de l'utilisation du jargon adéquat ou du respect du protocole de prise de parole sur les ondes. «Il reste bien quelques plaisantins aujourd'hui qui apparaissent de temps en temps, mais cela reste très minime et local», assure Dundee33.

«Vous allez à la pêche aux contacts sans savoir ce que vous allez ramener, mais c'est ça le côté excitant de la radio»

Dundee33

Avec l'arrivée des GPS, plus besoin de cibi pour s'indiquer des itinéraires. Avec l'arrivée de la radio Info Trafic (107.7 FM), plus besoin de cibi pour anticiper les embouteillages. Avec l'arrivée des applications antiradars, plus besoin de cibi pour signaler les barrages policiers. Avec l'arrivée d'internet, des forums de discussion ou d'applis vocales mobiles, plus (vraiment) besoin de la cibi pour discuter.

Ajoutez à cela les obstacles techniques (percer la carrosserie et le tableau de bord du véhicule), les dérangements que cela pouvait générer chez les voisins (ondes de téléviseurs et de combinés téléphoniques brouillées) ou l'encombrement des canaux: la communauté cibiste s'est progressivement rétrécie. «Et puis le bruit constant lors des voyages, c'était moyen! Mais c'est des souvenirs, tout ça, aujourd'hui. Avec les GPS, les avertisseurs de radars, c'est devenu obsolète... Et je ne vois pas ce que ça apporterait vraiment en plus aujourd'hui...», ajoutait l'ancien cibiste Scudmax sur un forum de discussion, en 2007, en justification de son départ des canaux cibistes.

Radio amateur / Wikimedia

Un avenir incertain

Mais voir la cibi comme un outil obsolète et désuet n'est toutefois pas un sentiment unanime dans la communauté cibiste. «Elle propose encore et toujours une alternative pour l’homme moderne de sortir de son isolement en multipliant à l’infini les possibilités de contacts et de libre expression. Vous allez à la pêche aux contacts sans savoir ce que vous allez ramener, mais c'est ça le côté excitant de la radio», se réjouit Dundee33.

Il estime d'ailleurs même que la cibi pourrait avoir des applications concrète dans le monde d'aujourd'hui. «Si les véhicules (camions, camping-cars, voitures...) en étaient équipés, ils pourraient ainsi se prévenir directement sur la route en cas de problème, sans avoir à passer par les services d'urgence qui doivent faire l'intermédiaire», suggère-t-il.

Pour Jean-Guy, la cibi aurait quant à elle pu être extrêmement utile après le passage de l'ouragan Irma sur les îles de Saint-Martin et Saint-Barthélemy, en septembre 2017, où les télécommunications ont été interrompues pendant plusieurs jours. «Connaissant les capacités de la cibi, ça me rend fou! Compte tenu de la superficie des deux îles et des alertes préalables, personne n'a pensé à anticiper l'installation de postes pour communiquer. Avec une cibi, les secours et les habitants auraient pu rétablir le contact une heure seulement après le passage de l'ouragan...» C'est précisément ce qu'il s'est passé à Porto Rico, après le passage de l'ouragan Maria, le 20 septembre 2017. Privés d'électricité et de réseau téléphonique, les Portoricains sont finalement parvenus à communiquer grâce aux radioamateurs et aux talkies-walkies.

Une alternative qui fait également écho à un fait-divers récent, survenu en septembre 2017, lorsqu'un camion transportant des bouteilles de gaz a pris feu à la frontière entre la Charente-Maritime et la Gironde. Une centaine de mètres en amont de l'accident, deux chauffeurs poids-lourds s'étaient mis d'accord, via cibi, pour bloquer la route et la circulation. Quelques secondes après, la première explosion retentissait.

Robin Panfili
Robin Panfili (187 articles)
Journaliste à Slate.fr
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