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Pourquoi il faut en finir avec les personnages de souffre-douleur dans les comédies pour enfants

Thomas Messias, mis à jour le 27.09.2017 à 7 h 03

C'est un motif récurrent dans le cinéma français destiné aux enfants et aux ados: les héros qui pratiquent une forme modérée ou poussée de harcèlement s'en sortent toujours. Un traitement irresponsable qui risque de créer quelques vocations bien regrettables.

Sacha Pinault dans Le Petit Spirou de Nicolas Bary. © La Belle Company / Apollo Films.

Sacha Pinault dans Le Petit Spirou de Nicolas Bary. © La Belle Company / Apollo Films.

Difficile de ne pas éprouver autre chose que de la gêne devant Le Petit Spirou, adaptation de la bande dessinée de Tome et Janry. Devant la caméra de Nicolas Bary, elle est devenue une sorte de Petit Nicolas n°3, ni assez potache, ni assez impertinent.

On passera outre le fait que le film ressemble à une succession de placements de produits, avec ses plans uniquement destinés à mettre en valeur les Capri-Sun bus par les personnages, l’écrin à bijoux Maty dans lequel Spirou place une bague pour Suzette ou la Fiat 500 qui fonce avec style dans les rues pour permettre à sa mère de le retrouver après sa fugue…

On n’épiloguera pas non plus sur le sexisme du scénario, qui tient moins au côté «la prof est une pin-up» (partie intégrante de l’univers) qu’à l’écriture du personnage de Suzette, une petite fille très tarte qui aime les bagues, emmène beaucoup trop de vêtements quand elle part en voyage, et ne fait que pipeleter… Évidement parce qu’elle est une fille.

Semer la terreur chez les autres enfants, hobby évident des méchants

Un autre aspect particulièrement dérangeant de ce Petit Spirou ne frappe peut-être pas immédiatement, mais tient à la façon dont Spirou et sa bande réagissent face à leurs camarades.

Comme dans tout bon –raclement de gorge– film pour enfants, il y a forcément des méchants, et c’est bien normal. Ici, ce sont trois gamins un peu plus grands que la moyenne, dont le hobby principal consiste à semer la terreur chez les autres enfants de l’école. Ils ne ratent jamais une occasion de pourrir la vie de Spirou, Vertignasse et les autres, parce que c’est de cette façon qu’ils ont l’impression d’exister. Et si le film n’insiste sur ce point qu'une poignée de scènes, c’est tout bonnement parce qu’il n’insiste sur à peu près rien, sujets et personnages étant systématiquement survolés.

Forcément, le trio de bad guys finira par être mis hors d’état de nuire, ridiculisé de façon à ne plus avoir envie de recommencer. Que Spirou vienne à bout de ses harceleurs, c’est très bien: on peut même considérer qu’il y a dans cette conclusion un message d’espoir à destination de celles et ceux qui se font emmerder à l’école. Le problème, c’est que le petit héros et ses amis sont loin d’être irréprochables.

Harcelés et harceleurs

On aurait pu se contenter de la bande-annonce pour le constater (c’est d’ailleurs mon conseil ciné de la semaine: contentez-vous de la bande-annonce): Spirou n’est pas le dernier pour pousser ses camarades à bout.

Les scènes de chorale dans lesquels le petit André-Baptiste tente de chanter Oh happy day sous la houlette du père Langelusse (Philippe Katerine) permettent de constater à quel point Spirou et ses potes aiment utiliser leurs lance-pierres et projeter des boulettes de papier sur le pauvre garçon lorsque le curé a le dos tourné. Le pauvre gamin est humilié mais n’ose rien dire, tétanisé par la peur de s’attirer encore plus d’ennuis et désireux de ne pas déranger l’adulte censé maintenir l’ordre dans la classe.

Le message du Petit Spirou est donc qu’il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds par les vilains méchants pas beaux, mais qu’il est en revanche extrêmement amusant de harceler un pauvre jeune homme d’autant plus mal dans sa peau qu’il est le sujet de rumeurs, selon lesquelles il pourrait bien être le véritable fils de l’abbé Langelusse. Jamais dans le film les actes de la bande à Spirou ne seront critiqués ou remis en cause: il est moche, à moitié orphelin, avec les cheveux gras, alors ça va, là on peut.

Je vois d’ici venir les réactions de celles et ceux qui vont m’affirmer que ce n’est qu’un film, une pitrerie, une comédie pour enfants adaptée d’une bande dessinée potache, et que décidément en 2017 on ne peut plus rire de tout.

Le souci, c’est qu’on ne peut pas demander aux petits spectateurs de s’identifier au héros en oubliant ceux qui se retrouveront plutôt dans la personnalité d’André-Baptiste, victime en puissance, délaissé par les adultes et jamais aidé par le moindre enfant. C’est d’ailleurs pour la même raison que la description de Suzette en petite fille bavarde et matérialiste est assez gênant.

Le cas Agnan

Il n’y a pas besoin de revenir très loin en arrière pour constater que le cinéma français est coutumier du fait dans ses comédies. Un simple visionnage de la bande-annonce du premier Petit Nicolas, réalisé par Laurent Tirard en 2009, permet de constater que Le Petit Spirou est loin d’avoir tout inventé sur ce point.

On y voit le dénommé Agnan, déjà célèbre dans les livres de Goscinny et Sempé, se faire sauter dessus et renverser au sol par un camarade en plein milieu de la classe. Un peu plus loin, pour avoir dénoncé à l’institutrice l’un de ses camarades tricheurs, ce petit rouquin finissait acculé dans un coin de la cour de récréation, ne devant son salut qu’à sa paire de lunettes qui dissuadait in extremis ses camarades de lui mettre une bonne raclée.

Plus tard, lors d’une visite médicale collective, une séance de lecture obligeait Agnan à enlever ses lunettes, prenant du même coup un bon pain dans la figure de la part d’un camarade bien placé.

Alors oui, effectivement, la délation, c’est mal. Mais que retiennent les jeunes spectateurs et spectatrices d’un tel enchaînement de scènes? Que c’est quand même trop rigolo de faire peur au petit intello du premier rang, et que laisser la grosse brute de la classe finir le sale boulot permet à la fois de profiter du spectacle et de garder les mains propres.

J’entends les mêmes que précédemment me traiter de père-la-morale et se demander pourquoi, si elle est si dangereuse, l’œuvre de Sempé et Goscinny continue à être populaire.

La réponse, c’est que le harcèlement est partout, dans les grands gestes comme dans les petites phrases, et que les livres et films sur l’école qui parviennent à éviter cela ne sont franchement pas si nombreux.

Dans les deux adaptations de L’Elève Ducobu par Philippe de Chauveron, la problématique est différente mais moins grave: la tête de turc du héros n’est pas un ou une élève, mais l’instituteur lui-même, petit bonhomme autoritaire incarné par Elie Semoun.

On ne va pas aller jusqu’à féliciter Ducobu de ne s’attaquer qu’aux profs, mais la différence est néanmoins notable: ici, il n’est pas question de se défouler sur les plus faibles mais de rire –raclements de gorge– aux dépens des puissants, à grands coups de punaises retournées sur les chaises. C’est moins le cas dans les «Kev Adams movies», qui sont devenus un genre à part entière depuis quelques années.

La double vie de Kev Adams

Le cas Adams est d’ailleurs particulièrement révélateur. Dans Les Profs, et sa suite, ce cancre légendaire roule des mécaniques dans un lycée qui est devenu son royaume. Il est insolent, drague sans vergogne, il rabaisse ses petits camarades…

Les deux films sont trop inconséquents pour que l’on puisse parler de harcèlement, mais dans l’idée, ça y ressemble quand même. Ce type un peu détestable car totalement méprisant –à l’égard de ses camarades comme de ses profs– finit évidemment par être porté en triomphe et par séduire l’élue de son cœur, pourtant beaucoup plus belle et plus intelligente que lui. Les bad boys, vous comprenez, ça fait craquer les filles, surtout quand ils finissent par ouvrir leur cœur.

Et puis, dans un film comme Gangsterdam (dingue comme cet article ne parle que de films que vous ne devez pas voir), c’est l’autre facette du Kev qui est mise en avant. Cette fois, c’est lui qui est humilié au quotidien par celles et ceux qui le trouvent trop peureux, conventionnel, casanier.

En superposant Les Profs et Gangsterdam, il se produit en fait le même phénomène que dans Le Petit Spirou: l’aspirant harceleur des films de Pef finit impuni, voire mis en valeur, tandis que la victime du film de Romain Levy est invitée à réagir, à montrer qu’elle a des couilles et à faire exploser cette saleté de friendzone qui l’empêche de pécho la meuf canon de la fac, alors qu’il est pourtant super gentil avec elle.

Ne subissez pas, nous disent les comédies françaises. En revanche, si vous êtes le personnage principal d’un film, harcelez, snobez la notion de consentement, vous n’aurez pas de problème.

On en tient une autre illustration avec un film moins connu comme Le Correspondant, réalisé par l’un des responsables de Soda (la série avec… Kev Adams) et interprété par le youtubeur Jimmy Labeeu. Malmené par la vie, et en particulier par sa correspondante allemande et gothique, il finira évidemment par se révolter et devenir le roi du monde.

En revanche, lorsque le même acteur interprète l’un des principaux harceleurs de Tamara, la jeune fille en surpoids, son personnage finit certes puni, mais en prenant le temps de justifier son comportement. La vie d’ado n'est pas facile tous les jours, alors ça peut expliquer qu’on ait parfois envie d’emmerder les filles parce qu’elles sont grosses. Non.

Merci Le Nouveau

Parmi les films récents, une belle exception est à noter: Le Nouveau, premier film de Rudi Rosenberg qui semble s’inspirer de la série Freaks and geeks de Paul Feig et Judd Apatow –même si le réalisateur s’en défend dans l’excellent petit bouquin d’entretiens La Nouvelle comédie du cinéma français. Les héros sont des gamins laissés pour compte parce qu’ils sont gros, handicapés ou juste nouvellement arrivés.

Sans doute parce qu’il n’est pas une comédie pure –malgré quelques passages assez tordants–, Le Nouveau prend bien soin de travailler la complexité de ses personnages, d’expliquer en quoi le phénomène de groupe peut constituer un atout (pour les victimes avérées ou potentielles de harcèlement) ou bien au contraire un danger.

On sait comment se passe généralement le harcèlement en milieu scolaire: un ou deux individus mènent les opérations d’intimidation, d’humiliation et de punition, en les pratiquant eux-mêmes ou en les déléguant, le tout sous le regard d’un groupe d’élèves dont certains resteront des spectateurs passifs pendant que d’autres participeront quand l’envie leur viendra.

Le Nouveau montre aussi qu’on peut faire tour à tour partie des deux camps, que certaines victimes finissent par passer du côté obscur par vengeance ou par désir de se faire accepter par les groupes les plus puissants.

On ne reproche pas aux réalisateurs du Petit Spirou ou du Petit Nicolas de ne pas avoir pondu des films purement sociologiques destinés à montrer pourquoi et comment combattre le harcèlement.

On peut en revanche affirmer qu’ils n’ont pas pris leurs responsabilités en traitant ce sujet avec légèreté et amusement, ce qui est d’autant plus grave que leurs films s’adressent à des enfants qui ne manqueront pas de vouloir eux aussi mettre une gifle à l’Agnan de leur classe quand il n’aura pas ses lunettes.

 

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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