Sports

La couleur de l'a(r)gent

Yannick Cochennec, mis à jour le 27.09.2017 à 11 h 48

Ces dernières semaines, Federer et Neymar ont prouvé la toute puissance qu'avaient aujourd'hui les grands champions pour imposer leur volonté. Avec en toile de fond, leurs agents qui agissent dans l'ombre. Pour le bien du sport?

Roger Federer (Michal Cizek / AFP) et son agent  Tony Godsick (MATTHEW STOCKMAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA) // Neymar (FRANCK FIFE / AFP) et son agent Wagner Ribeiro (Josep LAGO / AFP)

Roger Federer (Michal Cizek / AFP) et son agent Tony Godsick (MATTHEW STOCKMAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA) // Neymar (FRANCK FIFE / AFP) et son agent Wagner Ribeiro (Josep LAGO / AFP)

Le week-end dernier, une compétition de tennis d’un nouveau genre, baptisée Laver Cup, a vécu sa première édition à Prague. Sur une sorte de reprise du modèle de la Ryder Cup en golf, elle opposait une équipe réunissant certains des meilleurs joueurs européens à une équipe du «reste du monde» avec, pour chacune, des capitaines de renom, Björn Borg et John McEnroe.

Roger Federer et Rafael Nadal faisaient partie de la distribution de ce qui demeurait une exhibition, mais qui jetait inévitablement le trouble. À l’heure où la Coupe Davis –épreuve par équipes historique et emblématique du calendrier– a le souffle de plus en plus court à l’image de ses récentes demi-finales plutôt en demi-teinte, cette Laver Cup a exposé une gênante confusion. D’autant plus renforcée que des joueurs qui auraient pu participer à des rencontres de barrages de Coupe Davis quelques jours plus tôt, comme Alexander Zverev ou Thomas Berdych, avaient préféré renoncer alors qu’ils étaient bien présents à Prague. Différence entre Coupe Davis et Laver Cup: dans le deuxième cas, les joueurs étaient rémunérés par le biais de grasses primes de participation, ce qui n’est pas le cas (en principe) de la Coupe Davis où il s’agit de défendre son seul drapeau.

La Laver Cup, qui proposait également des dotations en fonction des résultats, avait cette autre particularité qu’elle était principalement mise sur pied par Tony Godsick. L’agent de Roger Federer a créé sa propre agence avec l’appui et les fonds du champion suisse en tant que cofondateur. En d’autres termes, Federer, par le biais également de certains de ses sponsors attitrés, était l’organisateur de la compétition à laquelle il participait et pour laquelle des médias avaient été gentiment invités dans la capitale tchèque pour la promouvoir. À une époque plus lointaine, l’ATP, l’association des joueurs professionnels, et la Fédération internationale de tennis se seraient vigoureusement élevés contre ce type d’épreuve, mais rien, cette fois, au regard, sans doute, du caractère «intouchable» de l’octuple champion de Wimbledon.

Capitalisme agressif

 

Aujourd’hui, dans le sport, le pouvoir, ou du moins une bonne partie de celui-ci, est entre les mains des champions eux-mêmes et donc par ricochets dans celles de leurs agents qui font souvent la pluie et le beau temps au-dessus des fédérations internationales ou des ligues de plus ou en plus prises de vitesse. Le transfert record de Neymar de Barcelone vers Paris en a été une autre forme d’illustration dans un registre complètement différent et où, soit dit en passant, les journalistes ont été également «promenés» à leur façon par le biais de rumeurs savamment orchestrées y compris auprès de médias très obligés. L’agent du joueur brésilien et l’entourage de celui-ci ont paru, avec le PSG, rebattre les cartes de ce type de transaction en «bousculant» la règle du fair-play financier qui, aux yeux de certains, aurait été bafouée et donc rendue caduque.

Vrai ou faux? L’UEFA jugera, mais dans le capitalisme relativement agressif du football, sport de plus en plus individuel, les agents, rémunérés principalement sur les flux qu’ils multiplient donc comme un joueur de Monopoly relançant les dés, sont de plus en plus décriés. Parfois à raison comme le prouvent certaines enquêtes en cours qui ont touché notamment le Portugais Jorge Mendes, la référence incontournable de cette profession dans le football. Pour certains, la cause principale des incessants et, quelquefois inutiles, transferts serait tout bonnement le gonflement de leurs comptes en banque et non l’intérêt des clubs, des sportifs ou du sport. Si on ajoute qu’il arrive qu’une bonne part de ces sommes a bien besoin d’être lavée à grandes eaux, il est possible, en effet, de ne ressentir autre chose que de l’écœurement.

Quel arbitrage plébisciter?

 

Federer, Neymar, deux cas, très divers, de la façon dont, au plus haut niveau, les super agents avancent leurs pions et tentent de redessiner le paysage du sport professionnel sans cesse en évolution. Deux cas dans des sports avec leur propre tradition: plus anglo-saxonne pour le tennis, très marqué par l’influence de Mark McCormack, créateur de l’agence IMG et qui a véritablement révolutionné cette pratique professionnelle aux États-Unis; plus «variable» dans le football ou d’autres sports collectifs comme le rugby dont l’économie, depuis une vingtaine d’années, s’est radicalement transformée dans une folie souvent inflationniste.

Est-il vraiment possible de limiter leur influence ou leur pouvoir dans une économie de plus en plus globale et difficile à réguler? Le sport doit-il s’en méfier plus que jamais? Ce sont des questions difficiles à arbitrer puisque tout ce qui génère des investissements massifs entraîne une activité qui peut être bonne pour le sport en question à travers de multiples répercussions notamment médiatiques. La Laver Cup, qui a permis de voir Federer et Nadal faire équipe lors d’un double tout en revisitant certains codes des compétitions par équipes, a bénéficié d’un flot d’images et de commentaires souvent positifs sur les réseaux sociaux. Quant à Neymar, il a été un palpitant feuilleton estival qui a capté toute l’attention en plaçant le PSG et la Ligue 1 au centre du jeu mondial.

«Les agents ne sont pas la menace que le sport doit craindre le plus, souligne, loin des super agents, Tatiana Vassine, avocate associée et auteur d’un livre Agent sportif paru voilà quelques mois et qui est un guide juridique précis de ce métier en France. De tout temps, les agents ont facilité le développement du sport professionnel. Il faut garder à l’esprit que l’agent est au sens de la loi un mandataire, ce qui signifie qu’il est au service de celui qui le mandate –sportif, club, organisateur– et doit exécuter avec diligence les missions qui lui sont confiées: trouver un contractant à son mandant, mettre en place une stratégie de carrière, pour résumer représenter au mieux ses intérêts

Un problème de gouvernance?

 

L’activité est très réglementée en France, l’un des très rares pays à l’encadrer aussi rigoureusement. «Peut-être même trop, sourit Tatiana Vassine. En matière juridique, il y a une sorte de bourrage de crâne rendu obligatoire pour les agents lors de leur examen alors que ces questions ne devraient pas forcément relever de leur compétence.»   

En réalité, le problème est moins l’agent que les différents types de gouvernance du sport qui semblent souvent pris de vitesse. La Fifa et l’UEFA paraissent, par exemple, régulièrement débordées ou sur la défensive face aux tentatives de contournements de leurs règlements. Et comme il s’agit d’organisations souvent décriées en raison des scandales qui les minent dangereusement et qu’elles ont matière à se poser des questions sur leur propre fonctionnement, elles sont d’autant plus fragilisées et soumises à forte pression.

Dans un autre registre, la Fédération internationale de tennis, par manque de leadership et qui semble comme coupée des meilleurs mondiaux, tergiverse quant à elle au sujet de l’avenir de la Coupe Davis sans proposer d’idées neuves capables de vraiment séduire les joueurs sous le charme d’autres formules comme à Prague. «La gestion institutionnelle du spectacle sportif est-elle encore la bonne?», s’interroge Tatiana Vassine. Les super agents, plus qu’une maladie, seraient avant tout le symptôme d’un malaise lié à l’affaissement d’une autorité. L’agent, plus révélateur que totalement trouble face à un «vieux monde» du sport comme bientôt privé d’un spectacle sportif qu’il ne serait plus à même de développer face à l’emprise des champions et de leurs mandants...  

 

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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