Double X

EnjoyPhœnix, la youtubeuse malade de ses commentaires

Titiou Lecoq, mis à jour le 26.09.2017 à 11 h 17

Le 16 septembre, EnjoyPhœnix dévoilait à ses près de trois millions d'abonné-e-s YouTube une vidéo intitulée «Pourquoi j'ai “pris du poids”?», où elle révèle être atteinte de troubles du comportement alimentaire.

Capture de la vidéo d'EnjoyPhœnix

Capture de la vidéo d'EnjoyPhœnix

La youtubeuse EnjoyPhœnix, 22 ans, a fait plus de 1.300.000 vues en une semaine avec une vidéo de trente-six minutes, seule, face caméra, dans laquelle elle raconte ses troubles du comportement alimentaire.

Son histoire, et sa manière de la raconter, nous révèlent plusieurs choses.

D’abord, son histoire en elle-même. On a une fille qui n’avait aucun problème de poids ni de rapport à son corps, qui se sentait bien et qui développe en quelques mois de graves troubles alimentaires.

Aucun problème de poids, 15 kilos de perdus

Elle explique que le premier déclencheur a été l’effet de masse des commentaires sur internet au sujet de ses rondeurs. Si on vous répète des centaines de fois que vous êtes grosse, vous finissez par vous dire que c’est sans doute vrai. Elle a commencé à développer un complexe et s’est mise au sport de façon intensive. Perte de poids: 5 kilos.

La deuxième étape, c’est le moment où elle signe pour participer à l’émission «Danse avec les stars». Elle se dit que la télé, ça grossit, qu’on va voir son corps en plan rapproché, dans des tenues moulantes, et puis la pression du show... Elle commence alors un régime draconien dont elle ne donne pas les détails (heureuse initiative de sa part), mais qui grosso modo correspond à ne plus rien bouffer. Elle perd 10 kilos de plus.

On a donc une jeune femme sans aucun problème de poids qui perd au total 15 kilos et développe une boulimie-anorexie (même si dans sa vidéo, elle admet qu’elle a elle-même du mal à se voir comme une «malade»).  

Évidemment, elle n’arrive pas à tenir le rythme de l’émission, elle est bien obligée de remanger un peu pour avoir de l’énergie, elle reprend du poids et les critiques redoublent avec cette fois un argument visuel: des comparatifs d’images d’elle pendant sa période d’anorexie active et maintenant. Elle a bel et bien grossi –et cela l’enfonce encore plus dans sa maladie. 

Elle est désormais suivie par un psy, mais si elle a basculé dans la maladie en quelques mois, en sortir prend infiniment plus de temps. Elle raconte qu’elle a encore beaucoup de troubles du comportement alimentaire. Elle n’arrive pas à manger de gluten, de lactose, ni à finir une assiette. Elle pleure quand elle a mangé une assiette de pâtes. On a complètement foutu en l’air son rapport à la nourriture. 

Il est évident que pour une youtubeuse influente, qui donne régulièrement des conseils beauté, parler de ses troubles alimentaires est très courageux. Et elle le fait dans une démarche altruiste. 

Capture du texte précédant la vidéo d'EnjoyPhœnix 

Mais il manque un élément frappant dans son discours. En 36 minutes de monologue, elle ne dit qu’une seule fois «surtout les filles». Sinon, c’est toujours «les gens». Les gens qui ont des troubles alimentaires, les gens qui prennent du poids, les gens qui se moquent.

Une image qui ne se rapporte à aucune réalité physiologique

En tant que féministe, je le vis comme une défaite personnelle. Il semble qu’elle n’a absolument pas conscience que si elle avait été un homme, elle n’aurait pas eu ces difficultés -des hommes peuvent être touchés par les troubles alimentaires, mais ils sont nettement moins nombreux, vous me l’accorderez-.

Déjà, parce que les jeunes femmes sont particulièrement attaquées sur les réseaux sociaux et que les haters savent choisir l’angle qui leur fera le plus de mal. En outre, en privilégiant une attaque physique, ils leur rappellent implicitement que leur rôle premier, c’est d’être jolie. Peu importe ce qu’elles disent ou ce qu’elles créent, elles seront jugées sur leur capacité à plaire. Et si elles échouent, elles méritent la mort numérique. 

Ensuite, il est bien évident que si elle a été critiquée sur son apparence physique, c’est par rapport à une norme sociale du corps féminin acceptable. L’image du corps féminin type que nous avons tous en tête, on sait qu’elle n’existe pas. Elle est une image qui ne se rapporte à aucune réalité physiologique.

C’est dommageable en soi, mais le pire c’est que son pendant, le corps réel de chaque femme, devient une déviance par rapport à cette image. On ne voit pas son corps tel qu’il est, on voit chaque endroit où il dévie de l’image idéale. Pour beaucoup de femmes, leur corps est un échec. Un râté. Une foirade. Simplement parce qu’il ne correspond pas à quelque chose qui pourtant n’existe pas. Ce qui fait que les femmes deviennent des étrangères à elles-mêmes. Le corps féminin qu’on leur expose partout fait de leur propre corps une étrangeté, une incongruité. Si une femme c’est ça: 

Angel Sara Sampaio au Victoria's Secret Fashion Show, le 10 novembre 2015 à New York (États-Unis). © Dimitrios Kambouris/Getty Images for Victoria's Secret/AFP 

Et qu’elles sont des femmes, alors elles sont difformes.

Pourtant, La Femme n’existe pas. Il existe des femmes, avec des corps. Tout discours qui sert à renforcer ce mythe du corps féminin parfait (alors qu’il n’est pas parfait, il n’est juste pas un corps humain) est un discours misogyne. C’est un discours qui, sous couvert d’exalter le corps de La Femme, suinte la haine des femmes.

Un diktat renforcé par les réseaux sociaux

On peut trouver des origines historiques à ce discours. La religion chrétienne a particulièrement insisté pendant des siècles sur l’impératif pour les femmes de contrôler leurs corps. Elles devaient en avoir la maîtrise absolue, comme s’il avait été un ennemi à vaincre. Parce que pour nombre de théologiens, la femme était pleine de vices et portait en elle le péché. Si elle se laissait aller à ses penchants naturels, elle irait forniquer sans s’arrêter, prête à sauter sur n’importe quel chibre qui passe. Elle devait donc se contrôler. Et contrôler son alimentation était un premier pas, parce que manger est une pulsion, un besoin naturel.

On a gardé cette idée que les femmes devaient dompter leurs corps quitte à le maltraiter: le fameux «il faut souffrir pour être belle». Une femme, ça ne fait pas caca, ça ne pète pas, ça ne rit pas trop fort, et ça fait du 90/60/85.  

Ce problème n’est donc pas nouveau. Mais concernant les normes physiques, il va en s’accentuant. Avant, quand on voyait des mannequins ou des actrices avec des corps sublimes, on savait pertinemment qu’elles étaient photoshoppées, corrigées, retouchées (d’où le succès des rubriques des magazines people publiant des photos volées des stars à la plage avec cellulite, bourrelets et vergetures).

Les réseaux sociaux brouillent ces repères entre le faux et le vrai. Sur Instagram, on peut suivre de vraies femmes, dans leur «vie quotidienne». Elles existent pour de vrai, elles existent d’autant plus qu’on les voit prenant leur petit-déjeuner (jus d’agrumes + thé vert + céréales + petites viennoiseries parce qu’on a le droit de se faire plaisir, hein), dans leur salon, avec leur chemise de nuit taille 36.

Toutes ces photos sont mises en scène, et il y a des chances pour que cette fille aille cracher son morceau de croissant dès que la photo est prise. Mais l’aspect familier, le côté «je vous ouvre mon intimité, je ne triche pas avec vous», renforce dramatiquement l’efficacité de l’imposition d’un corps parfait. Et ces femmes-là ne sont pas des stars: ni Closer ni Voici ne nous révèleront leur vrai corps.   

C’est là que la législation sur les mannequins trop maigres est déjà en retard. Elle légifère sur des supports qui sont anciens.

Dans ce contexte, l’initiative d’EnjoyPhoenix de dire la vérité, de raconter l’histoire derrière son corps, méritait d’être saluée. Mais on se dit que la route est longue à la lecture des gentils commentaires sous sa vidéo. Beaucoup d’entre eux se résument à «Rassure-toi ! Tu n’es pas grosse !»… 

 

Titiou Lecoq
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