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Pourquoi laisse-t-on toujours le dernier gâteau?

Daphnée Leportois, mis à jour le 02.10.2017 à 20 h 25

Ce fléau du paquet jamais terminé et du dernier morceau de nourriture qui en vient à rassir n’est pas anecdotique.

Le dernier cookie | Frédérique Voisin-Demery via Flickr CC License by

Le dernier cookie | Frédérique Voisin-Demery via Flickr CC License by

Autant l’avouer de suite: à la rédaction de Slate, un secret honteux perdure. Longtemps, les paquets de gâteaux, sachets de viennoiseries, tablettes de chocolat et boîtes en carton remplies de petites douceurs beurrées ramenées d’un week-end en Bretagne ou de succulents pastéis de nata en provenance du Portugal traînent sur le bord d’un bureau. Leur contenu se vide peu à peu… mais jamais tout à fait.

Le paquet quasi vide s’éternise. Toujours ou presque, un dernier gâteau, croissant ou carré de chocolat est délaissé et finit par se gâter, direction la poubelle avec l’emballage. Ce gâchis n’a rien d’anecdotique. «Ça révèle qui vous êtes et votre rapport aux aliments ainsi que vos rapports aux autres», insiste la diététicienne et nutritionniste Florence Pujol, entre autres auteure de l’ouvrage Je mange et je suis bien (PUF, 2011).

«Se l’approprier, c’est ne pas tenir compte des autres»

Ce penchant à délaisser les derniers morceaux, pourtant tout aussi succulents que ceux savourés à l’ouverture du paquet, est un comportement qui s’observe à l’état de groupe. Seul-e, il n’y a pas d’enjeu à s’en saisir. La différence, c’est que, «quand on est en collectivité et qu’il y a un bien commun, on ne peut pas se l’approprier; se l’approprier, c’est ne pas tenir compte des autres», explicite la psychosociologue Dominique Picard, qui a écrit notamment le «Que sais-je?» Politesse, savoir-vivre et relations sociales (2010, PUF): 

«Or, tenir compte des autres est une règle fondamentale du savoir-vivre, dont une des fonctions est d’établir des codes qui permettent de montrer aux autres qu’ils existent, qu’ils sont dignes de considération, qu’ils ne sont pas transparents. C'est le même processus qui entre en jeu, par exemple, quand on s’excuse après avoir bousculé quelqu’un en le croisant dans un couloir: c’est juste un petit signe rituel pour lui dire qu’il existe à nos yeux en tant que personne humaine et qu’on n'avait pas le droit de le toucher sans son autorisation.»

De la politesse au combat

C’est donc par politesse que l’on a des scrupules à s’emparer du petit dernier. «On ne prend pas la dernière chose, c’est égocentrique, car si quelqu’un, ensuite, en a envie, il ne pourra pas en manger.» Logique. Ne pas finir le paquet gentiment apporté par un-e chef-fe (en cas de management par la chouquette) ou un-e collègue, c’est aussi lui «faire honneur» et «envoyer des messages positifs», précise Dominique Picard:

«Tout finir précipitamment, c’est renvoyer un message implicite selon lequel la personne qui a offert un cadeau à la collectivité sous forme de nourriture terrestre n’a pas apporté grand-chose, du moins que ce n’est pas suffisant. S’il en reste, cela signifie que la personne a bien évalué les quantités et a apporté quelque chose de qualité, apprécié en gourmet pour sa finesse, dans le sens où une petite quantité suffit, comme dans le principe de la nouvelle cuisine.»

Le souci, c’est que, «si l’on laisse rancir le dernier carré de chocolat au fond du placard, le message positif devient négatif». Eh oui, ça sous-entend qu’on s’est servi une première fois seulement pour faire preuve de bonne éducation, qu’on a dit que cétait bon mais qu’en fait… c’était dégueulasse.

«C’est au chef de meute de le récupérer»

C’est là que ça devient compliqué et dépasse le cadre de la politesse. Il n’est pas si facile de dire: «Il en reste un: qui en veut?». Le partage n’est jamais évident, souligne Florence Pujol. D’autant que, «si on propose, c’est qu’on en a envie. C’est pour cela qu’apparaît une notion de combat». Qui plus est au travail, où les relations hiérarchiques vont jouer.

Ce cookie est pour moi | George Gehring via Flickr CC License by

«C’est une problématique d’affirmation de soi et de regard des autres, une question de dominant-dominé, ajoute la spécialiste des comportements alimentaires. Si le boss demande qui veut le dernier gâteau, tout le monde va dire non. C’est au chef de meute de le récupérer. Il faut une estime de soi équilibrée et se poser en “mâle dominant” pour dire “je le veux bien”.» Alors qu’il ne s’agit que d’un gâteau, qui n’a rien à voir avec un projet professionnel.

«Avec l'emballage, c'est foutu»

C’est entre autres pour ça qu’il arrive que l’on s’apprête, sans gêne excessive, à prendre un petit gâteau… et que l’on découvre le paquet vide. Surprise: quelqu’un a donc mangé le dernier en cachette et ne s’est pas donné la peine de jeter l’emballage –ce genre d’atrocités arrive aussi dans la rédaction de Slate et je suis au regret de vous informer que les coupables, non identifiés, courent toujours.

«La stratégie est de ne pas demander pour ne pas se faire voir et de manger le dernier gâteau discrètement. Si on se promène avec l’emballage, c’est foutu!»

Même analyse du côté de Dominique Picard: «Cette personne consomme le dernier gâteau avec mauvaise conscience et essaye de cacher son forfait.»

Tout a disparu | David Goehring via Flickr CC License by

Cet (intolérable) écart de conduite peut s’expliquer par un manque d’affirmation de soi. Mais pas seulement. Il dépend aussi de la relation de l’individu coupable de cette exaction avec la nourriture, indique Florence Pujol. Et donc de «l’étiquette de l’aliment».

Restes capitaux

 

Vous avez remarqué que, depuis le début, il n’est pas question de salade ni d’un panier de fruits mais bien de (pains au) chocolat(ines) et autres sucreries.

«On a l’idée, fausse, que tout ce qui est bon n’est pas bien et fait grossir. Donc si une personne se trouve trop grosse ou est au régime, elle ne va jamais chiper le dernier morceau devant tout le monde. Elle aura peur de se faire prendre la main dans le sac et de l’avalanche de pensées négatives automatiques que cela déclenchera: “ils vont penser que je suis faible…”»

Encore un relent de l’appartenance de la gourmandise au cercle restreint des sept péchés capitaux. À cela s’ajoute l’histoire personnelle de l’individu vis-à-vis du partage de la nourriture, qui en a fait quelqu’un qui pique dans les assiettes des autres ou, à l’inverse, une personne très protectrice de son assiette.

«Chez les personnes issues de fratrie, on observe une tendance à partager plus difficilement que chez les enfants uniques, parce qu’elles ont souffert de devoir partager avec leurs frères et sœurs et n’ont pas envie de subir une énième frustration», raconte Florence Pujol.

S’il reste un dernier gâteau, on fait alors fi de la politesse. Ras le bol d’avoir à se contenter des restes, ces derniers morceaux dévalorisés, dont personne ne voulait –les déchets, en somme (encore plus pour les jeunes filles, dont les assiettes sont souvent moins remplies par les parents que celles de leurs frères). Tout ça parce qu’à la table familiale certains ont dû se battre pour avoir à manger et «se partager l’affection de la personne nourricière». Preuve que ce (bon) dernier morceau n’est pas juste de la nourriture, résume Florence Pujol. «On ne consomme pas un gâteau mais sa symbolique.»

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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