Economie

Vous allez (à nouveau) détester les multinationales

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.09.2017 à 15 h 01

L'état de grâce des multinationales est bel et bien terminé. Accusées de promouvoir un capitalisme de rente, elles se révèleraient néfastes pour l'économie.

Lost soul | Thom LG via Flickr CC License by

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À l’époque, dans les années 1970, les multinationales étaient mal vues. Elles étaient alors le fer de lance de l’empire américain qui faisait la loi partout, en Europe, en Afrique, en Asie du sud-est et, surtout, en Amérique latine. On les accusait de manipuler les régimes dictatoriaux pour maintenir leur accès aux matières premières. Elles étaient derrière le coup d’Etat militaire qui a renversé le socialiste Salvador Allende au Chili, en 1973.

Le regard a changé dans les années 1980. Essentiellement parce que Sony, Honda ou Toyota sont allées tailler des croupières aux géants américains, sur leur propre terrain. Puis parce que les champions européens ont fait face, eux aussi. Le caractère multinational est devenu moins yankee, et vraiment multinational. En France, nationalisations puis privatisations ont eu un effet miraculeux, comme pour cuire parfaitement un steak en «aller-retour» sur les deux faces. Le pays a accouché d’une panoplie de «multinationales» bien françaises, dont il est grosso modo très fier.

Le balancier de l’histoire se retourne à nouveau, pour deux raisons fondamentales. La première est un effet de génération. Pour les jeunes ingénieurs, et pour les jeunes de toutes formations supérieures, entrer chez L’Oréal n’est plus le must, au contraire. Les entreprises du CAC 40 sont vues comme des bureaucraties, pas assez de liberté ni d’initiative, trop de petits chefs, trop de normes antiques comme le nom de l’école dont vous sortez et, pire archaïsme, le rang de sortie. Trop de mal environnemental, enfin, fait à la planète. L’heure est schumpétérienne, il faut créer sa boite. Les entreprises géantes ont bien senti cette désaffection. Les DRH imaginent mille ruses pour la cacher à leur PDG naïf et mille sourires pour plaire quand même. Mais on sent bien que le vent de l’histoire n’est plus favorable.

Une suprématie stérile

La deuxième raison conforte cette première en légitimant l’éloignement des jeunes. Les multinationales sont accusées cette fois d’être néfastes à l’économie mondiale, d’être des mauvaises citoyennes de la Terre. Ces derniers mois, on ne compte plus les articles dans les revues économiques pour dénoncer leur suprématie stérile, leur faible investissement, leur comportement de rentiers. 

La Cnuced, organisme de l’ONU pour la promotion des pays en développement, retrouve les accents qu’elle avait dans les années 1970. Les multinationales, écrit-elle dans son rapport annuel qui vient d’être publié, «profitent de l'accroissement constant de leur pouvoir sur les marchés et de leur influence politique pour accroître leurs bénéfices en manipulant les règles du jeu».

Les actionnaires et les haut dirigeants sont privilégiés au détriment des salariés. Et de le démontrer en calculant «l’excès de profit» des 100 plus grosses entreprises par rapport aux taux de rendement moyen, secteur par secteur. «Entre 1995 et 2015, les profits excédentaires sont passés de 4% à 23% des bénéfices totaux toutes entreprises confondues», mais pour les 100 premières entreprises, le pourcentage est passé de 19% à 40%.

En 1995, leur capitalisation boursière était de 31 fois supérieure à celle des 2.000 dernières du classement. Vingt ans plus tard, elle lui était 7.000 fois supérieure. Or, ces surprofits ne servent pas à créer ni des investissements, ni des emplois proportionnellement à leur part de marché. Conclusion:

«Les grandes entreprises sont à la tête de véritables empires de plus en plus vastes, mais cela ne tient pas davantage à leurs prouesses technologiques qu'à l'inefficacité de la législation antitrust, à la protection excessive de la propriété intellectuelle et à leurs stratégies agressives de fusion-acquisition.» 

Le «pouvoir de marché» remis en cause

Mais il n’y a pas que la Cnuced pour armer le tir. Les économistes Jan De Loecker et Jan Eeckhout estiment que le «pouvoir de marché», soit la capacité des firmes de fixer leurs prix, était stable de 1950 à 1980 puis n’a cessé de grossir depuis. Conséquence: la marge des entreprises a cru de 1% par an.

Le résultat est surprenant quand on regarde l’inflation contenue sur la période, la compétition mondialisée et les progrès technologiques. Mais il est conforme à l’intuition générale que les entreprises ont pris du pouvoir sur les consommateurs et sur les États. Ce pouvoir de marché a des effets négatifs, qui impactent d'abord les consommateurs, mais surtout il est parallèle, notent les auteurs, avec les grandes tendances observées depuis trente ans: la faiblesse des salaires, la baisse de la mobilité et la part croissante des profits dans la valeur ajoutée. Ce pouvoir des firmes serait en clair à l’origine du capitalisme de rente dont parle la Cnuced.

La Brookings, think tank pas vraiment ultragauchiste, publie une étude de deux économistes de l’université de New York, German Gutiérrez et Thomas Philippon, qui s’interrogent sur les raisons de la faiblesse des investissements. Elle apparaît dans les années 2000, écrivent les auteurs. Les secteurs où la concentration est la plus forte investissent le moins. La cause n’est pas à chercher dans une hausse des risques ou dans des contraintes financières, mais dans l’absence de compétition et le court-termisme des dirigeants. Les multinationales à l’écoute des cours boursiers distribuent des sommes «disproportionnées» à leurs actionnaires et sous-investissent.

Le capitalisme des multinationales triomphant dans les années Reagan et Thatcher a décidemment bien du mal. Il ne se remet toujours que péniblement de la crise financière. La productivité est désespérément plate, la croissance est essoufflée, les salaires ne repartent pas vraiment. À l’origine de ces ratés: la trop forte concentration du pouvoir aux mains des multinationales. Pour les remettre au service de tous, les États doivent les réguler beaucoup plus et rouvrir grande la concurrence.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (537 articles)
Cofondateur de Slate.fr