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Oubliez «Midnight Express»: les prisons turques se sont modernisées, mais l'islamisation domine

Ariane Bonzon, mis à jour le 16.09.2017 à 8 h 35

Avant de s'évader le 14 juillet, l'intellectuel Sevan Nişanyan a été incarcéré durant trois ans et demi, dans huit geôles turques différentes. Il revient sur son expérience. En exclusivité pour Slate.fr.

Sevan Nişanyan à Athènes, le 11 septembre 2017. | Ariane Bonzon

Sevan Nişanyan à Athènes, le 11 septembre 2017. | Ariane Bonzon

Le 14 juillet, un message mystérieux embrase la twittosphère turque.

«L’oiseau s’est envolé. Souhaitons la même chose aux 80 millions [de Turcs, ndlr] qui restent».

L’auteur du tweet, Sevan Nişanyan, est un intellectuel turc hors normes. Athée d’origine arménienne, exécrant tout nationalisme, renvoyant dos à dos  laïques kémalistes et islamistes, il a été formé à Yale et Columbia. Tout à la fois informaticien, linguiste, auteur de plusieurs guides de voyage, expert en rénovation d’habitat traditionnel et hôtelier, c'est le genre de type hyper doué qui agace pas mal de monde, sans que cela ne lui déplaise forcément. Bref, pas le style à entrer dans le moule. Ce qui lui a valu nombre de procès et l’a conduit à être condamné à 16 ans et demi de prison à partir de janvier 2014.

Enfui de Turquie

Pour ceux qui le connaissent, l’énigmatique tweet est donc limpide: Sevan Nişanyan s’est fait la belle. Enfui de Turquie mais pas pour aller bien loin: en Grèce toute proche, où il a demandé l’asile politique et où je le retrouve deux mois après son évasion. 

Bon pied, bon œil, il ressemble à 61 ans à un gamin ravi du bon tour qu’il a joué. Quoique, avertit-il, «je n’ai rien d’un héros. En vérité, le gouvernement ne savait pas trop quoi faire de moi. On pourrait même se demander si finalement ça ne les arrangeait pas que je m’échappe.»

À la suite du tweet libérateur, le ministre turc de la justice émettra toutefois un mandat d’arrêt contre le fugitif et annoncera des mesures disciplinaires à l’égard de l’administration pénitentiaire. Il fallait bien donner le change.

Pour cette interview, en exclusivité française pour Slate.fr, j’ai fixé rendez-vous à Sevan Nişanyan au café du Musée numismatique d’Athènes. Un endroit paisible, caché à l’arrière de l’ancienne maison d’Henrich Schliemann, l’extravagant découvreur de Troie. J’y vois comme un clin d’œil de la Turquie hellénistique à notre fugitif.

«Quoiqu’arménien, mon cœur est de loin plus attaché à une île d’Égée qu’à l’Ararat [montagne hautement symbolique pour les Arméniens, ndlr], m’explique-t-il alors que je lui demande pourquoi être parti en Grèce et non en Arménie. Culturellement, je me sens plus proche de l’esprit grec d’un village, c’est d’ailleurs pourquoi j’ai fait Sirince».

La «commune» de Sirince

Sirince – 1992: le début d’une épopée qui l’a conduit dans les geôles turques. Situé non loin du site archéologique d’Ephèse, l’ancienne grande ville grecque d’Asie mineure, Sirince n’est alors qu’un village grec de Turquie en ruines voué à disparaitre, lorsqu’ils décident, sa première épouse et lui, de s’y installer, de le rénover selon le style traditionnel et d’y ouvrir un hôtel.

Sevan Nişanyan est dans son élément: tout à la fois hors du monde et dans le monde, en prise directe avec la matière. La zone est protégée. Mais le nouveau maître des lieux s’affranchit de toute autorisation. Il sait toute démarche bureaucratique perdue d’avance. «Nous nous considérions zone libérée, une commune, un royaume indépendant en somme». Une première condamnation tombe en 2001: dix mois de détention. Pour autant, Sirince embellit, et s'adjoint une "Cité des mathématiques" qui attire jeunes de 20 ans comme prix Nobel étrangers. C'est un succès. 

Un pied de nez en forme de tour médiévale

Serait-ce lié à la chronique qu’il tient dans le journal d’opposition Taraf, à partir de 2010? En tout cas, l’année suivante, le gouverneur d’Izmir donne l’ordre de démolir vingt-deux des maisons de Sirince. Dans un pays où les constructions illégales pullulent, palais présidentiel inclu, l’acharnement dont fait preuve la justice à l’égard de Nişanyan laisse songeur. Mais ce dernier tient sa riposte: il construit une «grande tour en pierre de style médiéval, sur la plus haute colline, et déclare l’autonomie du village en y hissant un drapeau portant emblème d’un escargot». Pourquoi un escargot? «Parce qu’il porte une maison biologique sur son dos, qu’elle est tout à la fois d’apparence simple mais en vérité extrêmement sophistiquée.» Un modèle en somme. 

Le 2 janvier 2014, le bras de fer qu’il mène depuis des années contre l’administration s’achève par une condamnation ferme à 16 ans et demi de prison. Enième provocation à la veille de son incarcération: il pose torse nu dans une baignoire, un verre de vin rouge à la main.    

Huit prisons en trois ans et demi

Pendant trois ans et demi, le voilà trimballé de prison en prison. Huit au total. «Ils se disaient qu’il fallait me donner une bonne leçon, être dur avec moi mais en même temps ils n’étaient pas à l’aise, ils savaient au fond que ce que j’avais fait avait de la valeur et il y avait toujours quelqu’un au gouvernement qui essayait de me rendre les choses plus faciles».

Deux réalités frappent Sevan Nişanyan: l’islamisation des prisons et leur ultra-modernisation.

Parmi la population pénitentiaire «Les Kurdes et les  gitans sont assez bien organisés mais ce sont les islamistes qui le sont le mieux. Les prisonniers sont encouragés à faire la prière et à suivre les cours de Coran, seule activité proposée. Des profs de religion sont toujours disponibles pour les détenus. Ils constituent les seuls intervenants de l’extérieur autorisés à entrer dans les chambres ou les dortoirs.»   

L’influence grandissante des salafistes

Car l’État turc cherche à limiter l’expansion de différents groupes musulmans radicaux, dont les salafistes, dans les prisons turques. Sa méthode: prendre le contrôle de l’islam en proposant un contre-discours et un contre-projet, celui d’une république islamique.

À la prison de Menemen, Sevan Nişanyan partage avec 21 co-détenus une cellule prévue pour 14. Il y a là «des voleurs professionnels, des dealers de drogue, des figures du crime organisé. Le chef de la cellule, un mafieux, avait écopé de 20 ans de prison». Cela aurait pu mal tourner pour un non-musulman, d’origine arménienne et athée de surcroît. Or «c’était une nouveauté extraordinaire pour mes co-détenus, dont aucun n’était allé au collège. Certains, carrément analphabètes, n’avaient jamais entendu parler de gens comme moi de toute leur vie. Ils étaient choqués, d’autant que je parle turc, et leur première réaction a été de dire “allez, convertissons-le!”. À quoi je leur ai répondu: ce n’est pas vous qui allez me convertir à l’islam, c’est moi qui vais vous convertir à l’athéisme, et on va parler ensemble du Coran que je connais assez bien.»

« Notre cher professeur Sevan bey »

C'est ainsi que chaque soir, jusqu'à tard dans la nuit, Sevan Nişanyan se lance dans une  lecture critique du Coran devant ces élèves d’un genre un peu particulier: «je leur décris la théorie de l’évolution et leur démontre l’irrationalité du Coran». Un jour, un des détenus, un peu énervé, le prend de haut. Il est immédiatement rappelé à l’ordre: s’il ne respecte pas «notre cher professeur Sevan bey», il sera sévèrement battu.   

«C’était des gens pauvres, démunis, sans véritable perspective de vie, et l’islam leur offrait une certaine estime d’eux-mêmes. Qu’un professeur, comme moi, très diplômé, appartenant à l’élite turque éduquée, s’intéresse à eux leur procurait aussi de l’estime.» N’est-ce pas tout simplement une question de reconnaissance? «Absolument! Ces types sont désespérés; si vous les traitez avec respect et considération, ils vous aimeront pour le reste de leur vie.»

Des prisons aux normes européennes, mais inhumaines

À la suite de ses tribulations pénitentiaires, il a les idées plus claires sur l’état des prisons turques: «le contraire de Midnight Express! La plupart des prisons turques ont été modernisées. Le personnel est jeune et bien formé. Tout est prévu dans le moindre détail. Ce nouveau système a été mis en place selon les normes européennes. Mais il est psychologiquement bien plus destructeur. Car il n’y a plus de flexibilité: tout est codé, inscrit. Avant, il y avait un espace pour des initiatives personnelles, où s’engouffraient certes du marchandage et de la violence mais qui était préférable à la situation actuelle qui ne laisse aucune place à l’initiative humaine».   

À la suite de la tentative du coup d’État du 15 juillet 2016, Sevan Nişanyan a pu voir de l’intérieur le régime très strict auquel ont été soumis les dizaines de milliers de personnes arrêtées et détenues, isolées du reste de la population incarcérée.

Lui n’a jamais été torturé, et même plutôt bien traité. En 2014-2015, dans la prison de Yenipazar, il occupait une cellule individuelle et a pu travailler pendant une année et demie à la huitième édition de son fameux dictionnaire étymologique, également accessible en ligne.    

Une évasion rocambolesque

En avril 2017, il est transféré d’un établissement de haute sécurité à la «prison ouverte» de Foça, dans la province d’Izmir, dont il est autorisé à sortir une semaine tous les trois mois afin de rentrer chez lui. Il profite de sa première permission pour préparer son évasion. «On s’est inspiré de tous les films américains qu’on avait vus. Tout jusqu’au moindre détail était prévu, mais rien ne s’est passé comme prévu, une catastrophe! C’en était presque comique.»

Comme lorsqu’il se retrouve à attendre dans un café surpeuplé où les gens l’accostent en lui demandant s’il ne serait pas en train de… s’évader. «Je présume que la police au courant avait reçu des instructions de ne pas intervenir! En tout cas, si je suis bon en rénovation, en linguistique et même pour édifier les dealers de drogue, je ne suis pas franchement doué pour ce qui est d’organiser un acte criminel comme une évasion», conclut-il en riant.

Désormais, Sevan Nişanyan vit à Samos, une des îles grecques les plus proches de la côte turque. «Lorsque le ciel est clair, je peux même apercevoir les collines de mon village de Sirince».

À venir dans la deuxième partie de cette interview : «À l’étranger, on traite Erdogan de dictateur, mais on peut se demander à quel point c’est bien lui qui tire toutes les ficelles.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ariane Bonzon
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