Science & santé

Effet nocebo et défaut d’information: la dérangeante affaire du nouveau Levothyrox

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.09.2017 à 15 h 15

Consommé quotidiennement par trois millions de Français, le Levothyrox est au cœur d’un scandale sans précédent. Le 15 septembre, la ministre de la Santé a fini par céder aux revendications des associations de malades.

Manifestation contre la nouvelle formule du Levothyrox à Paris, le 8 septembre 2017. | Christophe Archambault / AFP

Manifestation contre la nouvelle formule du Levothyrox à Paris, le 8 septembre 2017. | Christophe Archambault / AFP

Voici du jamais vu dans l’histoire française des scandales médicamenteux. Où l'étrange s'immisce dans un monde que l’on aimerait croire gouverné par le rationnel. Où l'on voit se développer, via les réseaux sociaux, les lettres ouvertes et les pétitions, l'inquiétude diffuse de milliers de patients que ni les autorités sanitaires en charge du médicament, ni la ministre de la Santé ne parviennent à endiguer.

Quelques semaines de flottement avant que la ministre des Solidarités et de la Santé ne décide, soudain, de faire droit aux revendications des patients en colère; le nouveau pouvoir exécutif faisant l'expérience d'une nouvelle forme, insoumise, de «démocratie sanitaire».

C'est la curieuse et dérangeante «affaire du Levothyrox», du nom d’une spécialité pharmaceutique jusqu’ici sans histoire. Un médicament dont personne ne contestait l’efficacité et dont les innombrables services rendus à celles et ceux qui doivent pallier, quotidiennement et souvent à vie, un déficit de la production hormonale de leur glande thyroïde, soit environ trois millions de personnes en France, n'étaient pas remis en cause.

À l'origine du scandale, une nouvelle formule du Levothyrox

Tout a commencé en mars dernier, lorsque le géant pharmaceutique allemand Merck Serono a commencé à commercialiser une nouvelle forme du Levothyrox. Il ne s'agissait là que d'une simple modification des excipients et non du principe actif du médicament: le lactose était remplacé par du mannitol. Un changement réalisé à la demande de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) «afin de garantir une stabilité plus importante de la teneur en substance active (lévothyroxine) tout le long de la durée de conservation du médicament».

Merck Serono informait les professionnels de santé par un simple courrier le 27 février. Les pharmaciens étaient invités à écouler les stocks de l’ancienne formule pour ne pas faire coexister les deux types de boîtes. Il était également recommandé aux médecins prescripteurs de «confirmer l’équilibre thérapeutique» par un suivi spécifique pour certains patients: les personnes traitées pour un cancer de la thyroïde, celles ayant une maladie cardiovasculaire, les enfants, les personnes âgées et les femmes enceintes.

«La substance active reste identiqueassurait alors l’ANSM. Cette nouvelle formule sera mise à disposition dans les pharmacies à compter de la fin du mois de mars 2017. Ces modifications ne changent ni l’efficacité ni le profil de tolérance du médicament. Aucun changement lié à la modification de formule n’est attendu pour les patients. Toutefois, la lévothyroxine étant une hormone thyroïdienne de synthèse à marge thérapeutique étroite, l’équilibre thyroïdien du patient peut être sensible à de très faibles variations de dose.»

Une série de conseils pratiques fut donnée aux médecins prescripteurs et aux pharmaciens. Rien ne laissait penser qu’une crise couvait.

La colère des malades révélée au grand public 

 

Puis, fin août, on assiste à une soudaine mobilisation médiatique avec la révélation, par l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT), de l’existence d’une «crise majeure»: des milliers de consommateurs du Levothyrox étaient victimes, depuis l’arrivée de la nouvelle formule, d’une série de troubles hétérogènes perçus comme étant des effets secondaires indésirables, parfois très handicapants: crampes, vertiges, pertes de mémoire, fatigue intense, insomnies, troubles digestifs… En écho de ces plaintes, on apprenait que plus de 80.000 personnes avaient signé une pétition réclamant le retour à l’ancienne formule – un chiffre qui, trois semaines plus tard, a dépassé les 270.000.

Le 23 août, l’ANSM, saisie par l'AFTM et inquiète de l’écho médiatique, mettait en place, en urgence, un numéro vert concernant le changement de formule et de couleur des boîtes de Levothyrox. Les dirigeants en charge de la sécurité du médicament comprirent-ils alors qu’il eût été plus judicieux de prendre véritablement en charge l’information des malades directement concernés?

Près d’un mois plus tard, et alors que les inquiétudes ne sont en rien calmées, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, reconnaît ouvertement qu’il y a eu un «défaut d’information des malades». Pour autant, aucune recherche en responsabilité ne semble avoir commencé.

L'appel du ministère à dédramatiser

Pour les autorités sanitaires, la raison doit prévaloir.

«Il n’y a pas de fraude, il n’y a pas de complot, il n’y a pas d’erreur (…), les patients ont été surpris par une formulation qui avait changé et qui, pour certains, donnait des effets secondaires, expliquait, le 11 septembre, Agnès Buzyn sur RTL. Beaucoup de ses effets secondaires sont liés à des difficultés à redoser correctement le Levothyrox, mais ils s’estompent quand on arrive à bien doser le traitement.»

Après avoir reçu les représentants des associations de patients (et la comédienne Anny Duperey qui, concernée elle aussi, avait lancé un cri d’alarme dans Le Parisien), la ministre devait préciser que, contrairement à ce que pourrait laisser entendre la pétition, ses services n’avaient eu connaissance («remontant du terrain») que de 9.000 signalements d’effets indésirables. Un chiffre certes non négligeable mais à rapporter, selon elle, aux trois millions de personnes concernées par la modification des excipients du médicament. Pour trancher, il faudra attendre les conclusions de l’enquête de pharmacovigilance de l’ANSM, publiées en octobre.

« Ce n’est pas un scandale sanitaire, mais c’est une crise d’information, estime Agnès Buzyn. Nous devons sortir du registre du drame et dédramatiser l’information autour du médicament. J’ai décidé de mettre en place une mission d’information sur cette question.»

Une accumulation de plaintes

Ces précisions ministérielles ne devaient en rien calmer la colère des patients, qui ont annoncé leur intention de porter plainte contre le laboratoire Merck Serono et contre les autorités sanitaires françaises. On apprenait notamment, le 14 septembre, qu’une cinquantaine de nouvelles plaintes de patients s'estimant victimes de la nouvelle formule (dont Anny Duperey) allaient être déposées. Le piquant de l’affaire est que l’annonce en a été faite par l’avocate et ancienne magistrate Marie-Odile Bertella-Geffroy, ex-juge du pôle santé publique de Paris et aujourd’hui conseil de l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT).

«Ces plaintes contre X vont être déposées auprès du pôle santé publique pour quatre motifs: non-assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d’autrui, atteinte à l’intégrité de la personne et tromperie sur les qualités substantielles du médicament aggravée par une atteinte à la santé», a détaillé Me Bertella-Geffroy.

Elles viendront s’ajouter à un autre front judiciaire: les douze premières plaintes déjà déposées à Paris par Me David-Olivier Kaminski, et la dizaine supplémentaire qu'il entend déposer prochainement.  «Seule une enquête judiciaire pourra permettre de faire la vérité sur ce scandale», estime MKaminski, dont les plaintes engagent les responsabilités de l’ex-ministre Marisol Touraine, de l’Agence nationale de sécurité du médicament et le laboratoire pharmaceutique Merck Serono.

L’appel à dédramatiser et à «mieux doser» de la ministre des Solidarités et de la Santé ne devait pas non plus avoir d’effet sur la détermination de la députée européenne écologiste Michèle Rivasi, rompue aux combats contre les géants de l’industrie pharmaceutique et les failles de la pharmacovigilance:

«Alertée par des patientes malades de la thyroïde se plaignant d’effets secondaires indésirables insupportables (lourde fatigue, crampes, paralysie, vertiges, maux de têtes…) dès le mois de mai, j’avais alerté par courrier l’ANSM, qui ne m’a jamais répondu. J’en ai reparlé au directeur général de la santé lors d’un rendez-vous fin juillet. Il n’était pas au courant. Cela démontre le déficit dans la démocratie sanitaire en France et la faillite de notre pharmacovigilance. L’alerte liée aux effets indésirables et secondaires des produits de santé vient systématiquement des victimes.»

«Je réclame avec les associations de victimes l’abandon de cette nouvelle formule en urgence. Les Pays-Bas ont abandonné cette nouvelle formule. Nous pourrions acheter des stocks d’ancienne formule en Allemagne pour parer à l’urgence. La mise en place d’un numéro vert par l’ANSM n’est pas à la hauteur des enjeux pour répondre à cette crise sanitaire. Des études complémentaires doivent être réalisées concernant ce médicament (ancienne et nouvelle formule). Je vais écrire à l’Agence européenne du médicament et me renseigner auprès de la base européenne EudraVigilance sur les remontées au sujet du Levothyrox.»

Un effet nocebo?

Parallèlement à ces mobilisations, il faut compter avec quelques initiatives qui tentent de comprendre, d’un point de vue rationnel, le phénomène assez déroutant que l’on est en train d’observer. Certains aimeraient le ranger dans la catégorie de l’effet nocebo (qui veut que la connaissance des effets secondaires d’un médicament augmente le risque de les subir), d'autres le rapprochent de l’étrangeté des psychoses collectives. C’est notamment le cas des recherches publiées sur le site Medscape France et du travail original du «médecin blogueur» Dominique Dupagne.  

«L’étude de bioéquivalence réalisée pour le nouveau Levothyrox montre des différences d’absorption importantes du médicament suivant les sujets et ne permet pas de savoir si ces différences se retrouvent pour un sujet qui passe de l’ancien au nouveau médicament. Ces différences sont banales, mais ont une portée considérable pour ce médicament dont la marge thérapeutique est très étroite.»

«À cette inconnue s’ajoute une absence de données sur l’état d’équilibre obtenu après plusieurs semaines de traitement, puisque cet état d’équilibre n’a pas été étudié. En l’état actuel de la science, la bioéquivalence entre l’ancien et le nouveau Levothyrox est mal connue, et beaucoup des plaintes des patients peuvent parfaitement s’expliquer par des variations d’effet importantes lors du passage de l’ancien au nouveau médicament.»

Pour Dominique Dupagne, les choses sont entendues: il était prématuré d’imposer une substitution directe de l’ancien par le nouveau médicament; le risque important et donc prévisible de dérèglement hormonal aurait dû conduire à une information complète des patients et des prescripteurs, à commencer par la mise à disposition des études de bioéquivalence.

«Si la majorité des patients n’ont heureusement rien ressenti d’anormal en passant de l’ancien au nouveau médicament, d’autres ont été victimes de symptômes d’hypo ou d’hyperthyroïdie dont ils se seraient volontiers passés, assure-t-il. Le déni de leurs troubles attribués à des causes psychologiques a provoqué leur colère légitime. Cette réalité a été amplifiée par ce qu’on appelle l’effet nocebo chez d’autres patients. Mais cet effet nocebo ne saurait résumer les problèmes constatés.»

Un revirement inattendu

Comment, dès lors, la ministre de la Santé allait-elle sortir de l’impasse causée, en mars dernier, par les failles majeures dans l’information délivrées aux trois millions de personnes sous Levothyrox? La réponse a été apportée le 15 septembre, alors qu'Agnès Buzyn s’exprimait sur France Inter

 «J'ai demandé à l’Agence du médicament que l'ancien Levothyrox soit encore  accessible, de façon que ceux qui le réclament puissent le prendre. Ce sera fait dans 15 jours. Puis dans un mois nous aurons des alternatives, d'autres marques, d'autres médicaments, afin que progressivement les patients puissent choisir le médicament qui leur convient le mieux, sachant que l'ancien Levothyrox devrait normalement disparaitre. Le laboratoire ne devrait plus le produire dans les années qui viennent. Ce qui compte, c’est que les patients aient le choix.»

C’est là une annonce surprenante qui soulève une nouvelle série de questions. Ni fraude, ni complot, ni erreur mais, soudain, la nécessité d'offrir le choix d'un médicament à des patient qui, jusqu'ici, n'en avaient pas. Ainsi donc, il était possible de trouver des stocks de l’ancien Levothyrox et, en quinze jours, de les mettre sur le marché français. Où l’on observe, comme l’a fait en substance Nicolas Demorand sur France Inter, que le nouveau  pouvoir exécutif peut reculer devant la mobilisation des foules en colère.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (796 articles)
Journaliste
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