Monde

Une étudiante a interrogé cent violeurs pour comprendre leurs actes

Repéré par Diane Frances, mis à jour le 13.09.2017 à 15 h 04

Repéré sur The Washington Post

En Inde, ceux que l'on considère comme des «monstres» ont grandi dans un contexte ultra conservateur où les mots «pénis» et «vagin» sont interdits.

Des manifestants défilent le 29 décembre 2012 à Guwahati (Inde) après la mort d'une victime de viol collectif. | STRDEL / AFP

Des manifestants défilent le 29 décembre 2012 à Guwahati (Inde) après la mort d'une victime de viol collectif. | STRDEL / AFP

Madhumita Pandey n'avait que 22 ans quand elle est entrée pour la première fois dans le centre pénitentiaire de Tihar, près de New Delhi en Inde. C'était en 2013, quelques mois après la médiatisation internationale du viol collectif de Jyoti Singh, une étudiante de 23 ans en kinésithérapie, battue à mort par six hommes le 16 décembre 2012.

Cette affaire a touché une corde sensible en Inde, pays placé cette année-là tout en bas du classement des conditions de vie des femmes parmi les États membres du G20 et où, selon le dernier rapport du National Crime Records Bureau, 34.651 femmes ont déclaré avoir été violées en 2015.

«Tout le monde pensait la même chose, raconte Madhumita Pandey au Washington Post. On les considère comme des monstres, on pense que des êtres humains ne pourraient pas faire de telles choses. Je me suis donc demandé: “Qu'est-ce qui motive ces hommes?” “Quelles sont les circonstances qui produisent de tels hommes?” Alors je me suis dit: demande-leur.»

Pendant trois ans, la jeune femme originaire de New Delhi a interrogé cent prisonniers reconnus coupables de viols pour la thèse qu'elle préparait au département de criminologie de l'université Anglia Ruskin, au Royaume-Uni. La plupart des hommes qu'elle a rencontrés n'ont pas été éduqués. Ils ont quitté l'école dès le CM1, et seule une poignée d'entre eux sont diplômés du secondaire.

«Quand j'ai commencé mes recherches, j'étais aussi convaincue que ces hommes étaient des monstres, confie-t-elle. Mais quand vous leur parlez, vous réalisez qu'ils n'ont rien d'extraordinaire, que ce sont des hommes ordinaires. Ce qu'ils ont fait provient de leur éducation et de leur façon de penser.»

«Je me marierai avec elle quand je sortirai de prison»

Dans les foyers indiens, même chez les familles éduquées, les femmes sont souvent cantonnées aux rôles traditionnels. Les hommes assimilent de fausses idées sur la masculinité, pendant que les femmes apprennent à être soumises.

«Tout le monde fait comme s'il y avait quelque chose qui n'allait pas par nature chez les violeurs, alors qu'ils font partie de notre société, ce ne sont pas des aliens venus d'un autre monde», assure Madhumita Pandey.

En Inde, les comportements sociaux sont extrêmement conservateurs. L'éducation sexuelle ne fait pas partie de la plupart des programmes scolaires. Les législateurs craignent que ce genre de sujets ne «corrompent la jeunesse et portent atteinte aux valeurs indiennes». Parmi les violeurs qu'elle a questionnés, la doctorante observe que beaucoup n'ont pas conscience d'avoir commis un viol et ne comprennent pas ce qu'est le consentement.

Pour elle, ce n'est pas étonnant: 

«Les parents ne prononceront jamais des mots comme “pénis”, “vagin”, “viol” ou “sexe”. S'ils ne peuvent pas dépasser ça, comment voulez-vous qu'ils éduquent les jeunes garçons?»

Lors de ses entretiens, de nombreux hommes se sont trouvé des excuses pour justifier leurs actes ou ont nié les viols, voire rejeté la faute sur leurs victimes. Seuls trois ou quatre se sont repentis. C'est le cas du participant 49, qui exprimait des remords pour avoir violé une fille de 5 ans... pour des raisons bien particulières: «Oui, je me sens mal, j'ai ruiné sa vie. Maintenant qu'elle n'est plus vierge, plus personne ne voudra l'épouser. Je l'accepterai, je me marierai avec elle quand je sortirai de prison.»

Madhumita Pandey espère publier son travail dans les mois à venir, mais sent déjà une certaine hostilité à son encontre. «Ils pensent: “tiens, voilà une autre féministe”. Ils partent du principe que les recherches d'une femme sur ce sujet déformeront les idées des hommes, déplore-t-elle. Par où commencer avec des gens comme ça?»