France

Macron face à la rue: un Président ne devrait pas dire cela…

Bruno Cautrès, mis à jour le 13.09.2017 à 11 h 42

À stigmatiser ceux qui ne pensent pas comme lui le chef de l'État pourrait bien se brûler les aîles.

À Athènes, le 7 septembre 2017 I ARIS MESSINIS / AFP

À Athènes, le 7 septembre 2017 I ARIS MESSINIS / AFP

En indiquant, le 15 mai dernier lors de sa première conférence de presse avec Angela Merkel qu’il ne répondrait pas aux questions concernant la politique française lorsqu’il serait en déplacement à l’étranger («Nous prendrons dorénavant la discipline à l’étranger de ne pas parler de politique française»), Emmanuel Macron souhaitait baliser le début de son mandat par une communication basée sur le retour de l’autorité présidentielle, la rareté de la parole et le magistère «jupitérien». Mais depuis, plusieurs accrocs notables à cette déclaration se sont produits.

Après avoir livré, le 24 août dernier (depuis la Roumanie), ses réflexions sur les Français et les réformes, il a, le 8 septembre (depuis Athènes) exprimé sa «détermination absolue» à conduire ses réformes et à ne rien céder «ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes». Face à la polémique qui s’est rapidement développée, la majorité présidentielle a serré les rangs et expliqué que le propos ne visait pas les Français mais ceux qui n’ont pas conduit, avant lui, les réformes que le nouveau Président juge nécessaires.

Cette communication, trop lourdement appuyée pour ne pas trahir l’opération de déminage, a été totalement ruinée le 10 septembre par de nouveaux propos présidentiels: revenant sur la polémique, le chef de l’État a déclaré «assumer» ses propos et ne rien regretter, précisant que le terme de «fainéant» vise «ceux et celles qui pensent que nous pouvons ne rien faire, que nous avons ce luxe, que nous pouvons rester assis» car «on ne peut pas faire avancer notre pays si on ne dit pas les choses en vérité.»

Cette figure de style est assez fréquente chez Emmanuel Macron. Il s’agit de ce que les linguistes appellent une «antiparastase», procédé rhétorique qui consiste à en rajouter face à un reproche ou à une critique: il s’agit non seulement de ne pas nier, mais d’assumer ses propos quitte à aller jusqu’à l'exagération. En revendiquant haut et fort un propos qui suscite une polémique, le locuteur allume un contre-feu et se pare des habits de celui qui a le courage de ses idées.

Les raisons du malaise

On ne peut, néanmoins, qu’être perplexe face à tout cet épisode. Tout d’abord, on ne comprend pas très bien, si celui qui gouverne veut montrer tout son art politique dans la conduite des réformes, où est l’intérêt stratégique de créer de toutes pièces une telle polémique. Alors que l’exécutif pouvait se satisfaire de voir le front syndical en ordre dispersé face aux réformes dans le domaine du travail et d’entendre Jean‑Claude Mailly vanter l’esprit de dialogue qui avait prévalu, il vient de ruiner en large partie ce capital.

Le sentiment qui en ressort est que l’exécutif n’a tout simplement pas de considération et de respect pour ceux qui ne pensent pas comme lui: ce sont des «fainéants», des «cyniques» et des «extrêmes». De même, à quoi bon avoir fait monter au créneau ceux qui se sont succédé sur les chaînes d’information pour expliquer que le Président ne visait que ses prédécesseurs, si c’est pour revenir de manière plus polémique encore sur les propos que ces «pompiers en service commandé» ont tenté d’euphémiser?

Mettons que l’on prenne au sérieux l’argument selon lequel Emmanuel Macron ne visait effectivement que «ceux» qui ont trop retardé (à ses yeux) les indispensables réformes, en d’autres termes Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Les déclarations de l’actuel Président continuent, néanmoins, de susciter un certain malaise pour plusieurs raisons.

Il est tout d’abord peu commun, dans la tradition républicaine, de voir une institution ou une autorité (la présidence de la République), stigmatiser de manière peu flatteuse les détenteurs passés de cette même autorité. On peut, ensuite, se poser des questions vis-à-vis de l’hommage rendu par Emmanuel Macron à ses prédécesseurs, lors de sa prise de fonction:

«Je songe […] à Nicolas Sarkozy ne comptant pas son énergie pour résoudre la crise financière qui avait si violemment frappé le monde et […] bien sûr à François Hollande faisant œuvre de précurseur avec l’accord de Paris sur le climat et protégeant les Français dans un monde frappé par le terrorisme.»

Enfin, le malaise que l’on ressent vient du fait que notre Président de la République actuel faisait partie des équipes au pouvoir depuis 2012 et qu’il a occupé alors des fonctions stratégiques de premier plan.


Le mythe du «sauveur de la France»

Pour essayer de dépasser la polémique en cours, créée par les propos présidentiels, on peut emprunter deux directions d’analyse. La première est celle du court terme et des ressorts de la communication politique. En tenant des propos empruntant cette tonalité, Emmanuel Macron cherche à mettre en scène sa «transgressivité». Il s’agit de construire l’image d’un homme d’action qui vient «libérer» la France et la «réparer», comme l’a récemment déclaré Édouard Philippe. L’urgence et le caractère vital de cette mission justifie alors la brutalité du jugement sur «ceux» qui l’ont précédé.

Loin de s’éloigner de la communication de style Sarkozy (les «cartes postales» adressées quotidiennement aux médias) ou de style Hollande (la proximité avec les journalistes et les confidences qu’on leur fait), cette communication vise à maintenir l’attention des médias qui reprenant en boucle le propos «transgressif» participant en creux à la construction du mythe du «sauveur de la France». L’emphase théâtrale des propos présidentiels ajoute un effet de cohérence entre le fond et la forme: la main balaie ceux qui font obstacle à cette mission sacrée, le mépris affiché pour l’action de François Hollande rend crédible le propos puisqu’il s’agit de sauver la France et que cela impose de dire les choses «en vérité».

Le ressort classique de l’opposition binaire

Une seconde direction d’analyse est celle du long terme et des ressorts anthropologiques de la politique. Il est dans la nature même du langage politique que de renvoyer vers les ténèbres les «autres», ceux qui ne pensent pas comme vous. En stigmatisant ses prédécesseurs, Emmanuel Macron cherche à prolonger l’opposition fondamentale, à ses yeux, entre les «conservateurs», nécessairement nostalgiques d’un monde en voie de disparition, et les «progressistes», nécessairement tournés avec l’avenir, réformateurs et empêchés dans leur «marche» par les premiers.

Cette opposition binaire est caractéristique du langage politique et repose fondamentalement sur les mêmes codes symboliques que l’opposition entre la gauche et la droite. Le discours politique procède de manière presque universelle par des oppositions binaires, la plupart du temps évocatrices d’une dimension spatio-temporelle: la latéralisation avec la gauche et la droite, la verticalité avec le «haut» et le «bas» («la France d’en bas»), le temps avec le «monde d’avant» et le «nouveau monde». La force évocatrice de ces catégories tient à leur simplicité: elles réduisent l’univers complexe de la politique à des schémas d’interprétation simples, mémorisables et qui permettent l’identification entre le «nous» et le «eux», ceux du camp d’en face, les ennemis qui ne veulent pas comprendre que «nous» avons raison.

Ainsi, derrière le tumulte et le bruit de la communication de court terme, les ressorts fondamentaux de l’identification politique expriment leur force. En renvoyant vers un trou noir ses prédécesseurs, Emmanuel Macron veut perpétuer le clivage sur lequel il pense avoir gagné son pari politique et empêcher le Phoenix gauche-droite de renaître de ses cendres. Il force donc le trait, en rajoute, surjoue: il peut tout dire et se moque de l’effet que cela produit puisqu’il n’est que guidé par la mission sacrée de nous sauver. Il est, au sens biblique du terme, «élu»… Sa mission sacrée le conduit à nous ouvrir l’horizon que les forces du passé nous obstruaient par cynisme ou par fainéantise…

Ce type de schéma binaire trouve son origine dans des dimensions et principes anthropologiques de la politique : l’organisation sociale et la distribution du pouvoir est toujours le théâtre d’une série de luttes qui opposent, selon les époques et les sociétés, le «sacré» au «profane», le «noble» au «vil», le «masculin» au «féminin», le «eux» et le «nous». Ce que recouvrent ces notions binaires est très souvent l’objet même de la lutte politique.

Au risque de se brûler les ailes

Si Emmanuel Macron cherche le point de passage entre l’écume des jours (les décisions à prendre tout de suite, comme les 5 euros sur les APL) et la Voie lactée («sky is the limit», disait-il dans une interview de 2016), il peut peut-être la trouver. Il a déjà montré le talent dont il est capable. Mais il peut tout aussi bien se brûler les ailes…

Il prend en effet le risque d’alimenter la machine à produire de la défiance politique, dont nous mesurons année par année l’ampleur dans le Baromètre de la confiance politique réalisé par le Cevipof: si avant le 7 mai 2017 tout n’était que fainéantise, cynisme et extrémisme, dans quel scandale démocratique avons-nous alors vécu?

Malgré les problèmes réels de gouvernance de la France depuis plusieurs décennies, on voit bien les limites de cette thèse et le dommage qu’elle peut produire sur l’image de la politique, une partie de l’état-major de la nouvelle majorité et certains membres du gouvernement ayant participé à ce scandale. Dans leur vie antérieure, ces personnalités (élues ou même membres de gouvernements) ont voté la loi (dont la loi de finances, texte fondamental de la démocratie parlementaire) et ont mis en œuvre des politiques publiques : peuvent-elles expliquer, aujourd’hui, que tout cela n’était qu’une mascarade et qu’ils ne faisaient que servir passivement des maîtres «fainéants, cyniques, extrêmes»?

En finir avec les rêves de gosse

Enfin, l’opposition binaire entre le «monde ancien» –faible-incompétent-incapable– et le «monde nouveau» –visionnaire-audacieux-efficace– peut potentiellement approfondir des lignes de fractures dont le premier tour de la présidentielle a montré l’ampleur. On s’éloignerait ainsi du rêve néo-giscardien de «deux Français sur trois» et de l’aspiration exprimée à dépasser les schémas politiques simplificateurs d’un monde devenu trop ouvert et complexe pour de telles oppositions.

Décidément, cette Ve République qui consacre la toute-puissance du pouvoir présidentiel ne nous permet pas de sortir des ornières habituelles de notre vie politique: rien n’a existé avant celui qui détient le pouvoir, rien n’existera après, tout n’existe que par lui. Nous retombons inexorablement dans la même histoire et la promesse du renouveau démocratique en ressort affaiblie.

The ConversationEst-ce vraiment bon pour notre vie démocratique que d’expliquer aux électeurs de 2012, de 2007 ou de 2002 qu’ils ont été bernés par des «maîtres trompeurs»? Il serait bon qu’un jour notre vie démocratique essaie d’en finir (enfin) avec ses rêves de gosse et de toute-puissance que nos institutions encouragent. Ils nous ont fait déjà tant de mal.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Bruno Cautrès
Bruno Cautrès (1 article)
Chercheur en sciences politiques