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Pourquoi les auteurs de science-fiction n'ont pas su imaginer internet

Lawrence Krauss, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 14.09.2017 à 7 h 13

Les découvertes réellement révolutionnaires défient toute prédiction.

Montage Slate. Photos by Thinkstock et © 1968 CBS Photo Archive.

Montage Slate. Photos by Thinkstock et © 1968 CBS Photo Archive.

À chacune de mes conférences ou de mes émissions de radio, j'ai toujours le droit à cette question: «Quelle sera la prochaine grande découverte?» Et ma réponse est toujours la même: «Si je le savais, je serais en train de la découvrir.»

Il y a une raison à cela, qui explique aussi le titre de mon dernier livre sur l'histoire de la physique moderne à son niveau le plus fondamental: The Greatest Story Ever Told So Far. La plus belle histoire jamais racontée –jusqu'à présent. Ce «jusqu'à présent» est l'élément le plus important du titre. Chaque jour ou presque, nous en apprenons davantage et la nature nous surprend par quelque chose d'aussi remarquable qu'imprévu. De fait, le mot «découverte» implique l'imprévisible.

Mais le plus remarquable selon moi, c'est la manière dont l'imagination de la nature surpasse de très loin celle de l'humain. Si vous aviez retenu en otage des physiciens théoriques voici cinquante ans pour leur demander de prédire ce que nous savons aujourd'hui de l'univers, ils auraient raté toutes les découvertes majeures faites ces dernières années: l'énergie noire et la matière noire ou encore la détection des ondes gravitationnelles. Pourquoi? Parce que nous avons besoin de l'expérience pour avancer en science.

Une imagination de la science passée

 

Ce que nous pouvons espérer des comportements de la nature ou de la manière dont elle devrait se comporter n'a aucun intérêt. L'expérience détermine l'architecture de nos théories, qui ne sont pas construites sur des préjugés et des a priori, sur des notions d'élégance ou de beauté, ou même sur ce qui pourrait sembler relever du sens commun. En réalité, la mécanique quantique défie le bon sens –tant et si bien qu'Einstein ne l'acceptera jamais vraiment. Mais ce que démontrent aujourd'hui les expériences, de l'intrication à la téléportation quantiques, c'est bien que la mécanique quantique décrit l'univers à ses niveaux les plus fondamentaux.

Et c'est pour cela que la science-fiction –même si elle peut inspirer l'imagination humaine, comme le remarquait Stephen Hawking dans la préface de mon livre sur la physique de Star Trek– est fondamentalement limitée. Elle est le fruit de l'imagination et de l'expérience passée. Ce qui est merveilleux. Mais qui ne garantit en rien que l'avenir de science-fiction en vienne à ressembler au nôtre.

«Nous vivons dans le futur»?

 

Un fait que j'aime par-dessus tout illustrer en musique, avec un couplet d'une chanson de John Prine, «Living in the Future» sortie en 1980. Voici sa traduction:

Nous vivons dans le futur
Je vais vous dire comment je le sais
Je l'ai lu dans le journal
Il y a cinquante ans
Tout le monde conduit des fusées
Et parle avec son esprit

Enfant, pour notre époque, j'imaginais des voitures volantes ou des vacances sur la Lune. Mais jamais je n'ai envisagé l'apparition d'internet. De tous les progrès technologiques qui ont pu changer le fonctionnement de la société contemporaine, internet a sans doute été le plus disruptif. Il aura modifié l'intégralité de notre existence, de la manière dont nous communiquons les uns avec les autres, à notre façon de faire les courses, de nous divertir et de nous informer –sans oublier, bien évidemment, le fonctionnement-même de la science, pour ne citer que quelques exemples. Reste qu'aucune œuvre de science-fiction n'a su imaginer internet.

Le cas Mark Twain

 

Certains auteurs ont pu cependant concevoir un monde où des fragments d'internet étaient présents. Mark Twain, en 1898, dans l'une de ses nouvelles les moins affriolantes, imaginait un «télectroscope» permettant aux gens de voir n'importe quel endroit du monde grâce à un objet ressemblant à un téléphone. Sauf que si d'aucuns ont pu dire que Twain avait «prédit internet», les descriptions de son texte font davantage penser aux téléphones-vidéo que j'ai pu apercevoir à l'Exposition universelle de 1964 qu'à l'internet actuel. Twain imagine que grâce au télectroscope les «faits et gestes du globe» en viennent à ravitailler le monde en discussions et en ragots (les réseaux sociaux!). Sauf que c'est aussi ce que permettaient les bons vieux centraux téléphoniques.

Plus tard, des écrivains comme William Gibson dans Neuromancien (1984) ou David Brin dans Terre (1990) imagineront des concepts plus approchants. Mais à l'époque, du moins dans la communauté scientifique, l'internet était d'ores et déjà en train d'émerger. Jamais internet n'a été un passage obligé de la science-fiction, contrairement à la téléportation et ses diverses variantes, aux automobiles anti-gravité, à la distorsion, à l'hyperpropulsion, aux trous de vers et autres moyens de transports plus rapides que la vitesse de la lumière.

Sorti de nulle part

 

Dans Star Trek, les humains parlent aux ordinateurs –et se servent même de disquettes et de cartes mémoire–, mais jamais l'équipage de l'USS-Enterprise n'obtient ses informations de machines virtuelles à l'identité et à l'emplacement inconnus. De gros ordinateurs centraux régissant des sociétés entières ont été imaginés, mais jamais il ne s'est agi d'un réseau disparate de machines, incluant des réfrigérateurs et des ordinateurs de poche, sur lesquels il était possible de garder son identité secrète.

Je ne cherche pas du tout à dénigrer les auteurs de science-fiction. Leur boulot n'est pas de prédire l'avenir –mais de l'imaginer, en fonction de ce qui existe. Et c'est ce qui rend internet si mirifique: l'omniprésent World Wide Web est sorti de nulle part. Et, de fait, ce qu'il y a de plus remarquable avec internet, c'est que la nécessité a été mère de son invention. Alors que les expériences de physique des particules devenaient de plus en plus colossales et exigeaient la coopération de chercheurs partout dans le monde, des groupes dispersés ont dû collaborer et partager des données. C'est de là qu'est né le World Wide Web, au Cern, qui abrite aujourd'hui le plus grand accélérateur de particules au monde, le Grand collisionneur de hadrons.

La technologie qui aura tout changé de notre monde a été, en elle-même, l'excroissance d'un projet scientifique ésotérique. Ce qui mérite d'être applaudi. Si la science-fiction peut être divertissante, rien ne surpasse à mes yeux le réel et ses surprises qu'aucun humain n'est capable d'imaginer.

Lawrence Krauss
Lawrence Krauss (1 article)
Physicien
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