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Verrit, le site pro-Clinton qui «ressemble à de l'agitprop nord-coréenne»

Grégor Brandy, mis à jour le 17.09.2017 à 16 h 45

Alors que l'ancienne candidate est de retour dans l'actualité avec son nouveau livre, ses partisans font parler d'eux avec un site au drôle de concept.

Hillary Clinton, le 1er juin 2017 à New York | ANGELA WEISS / AFP.

Hillary Clinton, le 1er juin 2017 à New York | ANGELA WEISS / AFP.

«Un média pour les 65,8 millions.» Voilà comment se présente Verrit, nouveau site dont on entend beaucoup parler depuis une semaine, notamment depuis qu'Hillary Clinton en a fait la promotion en annonçant s'y être inscrite.

Quelques heures plus tard, le site, dont l'existence était passée assez inaperçue jusque-là, tombait, soit sous les coups d'une attaque DDoS, soit du fait de l'arrivée massive d'utilisateurs organiques. Un phénomène qui arrive parfois à des sites qui n'ont pas été conçus pour supporter une arrivée massive de nouveaux utilisateurs, comme celle que peut provoquer le tweet d'une ancienne candidate à la présidentielle...

Les «65,8 millions» dont parle Verrit font référence au nombre d'électeurs qui ont voté pour la candidate démocrate en novembre dernier, la plaçant loin devant dans le vote national (c'est près de 3 millions de plus que Donald Trump) mais loin derrière dans le collège électoral, celui qui compte vraiment aux États-Unis. Résultat, c'est l'ancienne star de télé-réalité qui occupe aujourd'hui le Bureau ovale, au grand dam de millions d'Américains, dont Peter Daou, personnage controversé et ancien conseiller de l'ex-secrétaire d'État, qui vient donc de fonder cette plateforme média à sa gloire.

Comme l'explique le site Vox, qui a publié un long article explicatif sur le sujet, il est compliqué de définir Verrit très précisément, car le site «ne rentre dans aucune des cases traditionnelles pour un média»:

«Le premier but de Verrit est de produire une “information rigoureusement fact-checkée”, qui est présentée dans une “forme simple et partageable”: les “Verrits”. Ceux-ci sont publiés sur le site avant d'être balancés sur les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook. Le deuxième but de Verrit, selon son fondateur, est de créer une “communauté” pour les soutiens d'Hillary Clinton autour de ces “Verrits”.»

Code d'authentification à sept chiffres

Sur le site, on peut donc cliquer sur des dizaines de ces cartes, avec généralement en dessous la source à l'origine de l'information, et parfois un petit texte qui l'accompagne et donne du contexte.

Pour être sûr de ne pas voir les cartes Verrit être détournées, les créateurs du site ont eu une idée: y accoler un code d'authentification à sept chiffres, pour que les lecteurs puissent le rentrer sur le site et confirmer que ce qui est sur la carte a bien été vérifié par le site.

«91 Américains meurent d'une overdose d'opioïdes quotidiennement, et un bébé accro aux opioïdes naît toutes les 19 minutes.»

Avec ce système, les fondateurs du site parient sur le fait que n'importe quel lecteur qui tombe sur une de ces images sur internet va prendre trente secondes pour aller sur le site, trouver la barre de recherche puis recopier le code à sept chiffres et vérifier la citation ou la statistique présente sur la carte. Au vu de la propagation des fausses informations ces derniers mois, c'est soit très optimiste, soit très naïf.

Contacté par Vox, Daou explique que ces codes servent à s'assurer que des trolls ne placent pas de faux «Verrits» sur internet. Pourtant, ces «cartes d'authentification» n'ont pas tardé à être détournées par des pro-Trump, par des pro-Bernie Sanders ou plus simplement par des trolls. Premier exemple avec cette phrase d'Hillary Clinton datant de 2014, et tirée d'une interview dans laquelle elle indiquait que les enfants d'immigrés arrivés illégalement devraient quitter le pays (une position opposée à celle qu'elle tient aujourd'hui).

Ou celle-ci, plus humoristique, dans laquelle on imagine son directeur de campagne Robby Mook se demandant pourquoi bordel, il faudrait donc aller faire campagne dans le Wisconsin –la candidate démocrate a en effet été accusée de ne pas avoir fait assez campagne dans cet État décisif du Midwest, qu'elle a finalement perdu de justesse.

Ou alors simplement sur le concept un peu fou des codes d'authentification.

Et bien évidemment, il existe un générateur pour créer ses propres cartes Verrit.

Comme le notent certains observateurs sur Twitter, dans ces cas-ci la supercherie est facilement identifiable. En revanche, il est facile d'imaginer des cas où de fausses informations se propagent à cause de la confiance que l'on peut accorder aux cartes Verrit, et dont on n'ira pas vérifier la véracité parce que la présence d'un code d'authentification rassure les lecteurs sur leur validité.

Raté sur le fond et la forme

Au-delà de la forme du site –potentiellement mal développé–, il faut s'attarder sur le fond et se demander qui vérifie toutes ces citations et statistiques. Comme l'explique justement le site The Ringer, Verrit essaie de se positionner dans le monde médiatique comme un Snopes (un site de vérification de l'information) clintonien: la principale différence entre les deux est que Snopes n'est pas partisan, alors que Verrit ne sert qu'à renforcer les croyances de Peter Daou, quitte à aller plus loin que les études qu'il relaie pour que tout aille dans son sens.

«Alors qu'une partie du but affiché est de contrer la désinformation qui prolifère en ligne, et d'intégrer à l'écosystème ce qu'il présente comme un point de vue marginalisé, Verrit ressemble simplement à un site Clinton 2016 bizarrement remaquillé. Au lieu de fournir des informations ou du journalisme convaincant et des commentaires, c'est une bulle de filtre très étroite, un “sanctuaire” de mèmes faits maison, présentés comme de l'information.»

In Verrit, pas veritas du tout, donc. Résultat, résume Politico, on se retrouve sur un site qui «ressemble à de l'agitprop nord-coréenne».

«Le titre d'un des premiers Verrit emprunte aux méthodes littéraires de la Corée du Nord de Kim Jong-un pour affirmer que “les Démocrates d'Hillary Clinton sont le cœur et la conscience de l'Amérique”. Est-ce que qui que ce soit en dehors du camp de rééducation de Daou y croit vraiment? [...] La vénération de Daou pour Clinton commence à ressembler à celle que les amoureux du New Deal ont voué à Eleanor Roosevelt dans les années 50. Comme n'importe quel connaisseur de pop culture pourra vous le dire, il faut attendre de cinq à dix ans pour tenter de faire revivre une icône. Verrit est un petit numéro un peu triste, trop en avance pour son temps.»

L'erreur d'associer son nom

Gizmodo se demande d'ailleurs si l'ancienne candidate démocrate ne devra pas patienter plus longtemps pour avoir perdu une élection qu'on lui disait gagnée d'avance face à un homme «plus connu jusque-là pour son racisme, qui vendait des steaks “vus à la télé” et qui traînait derrière lui une longue liste de désastres commerciaux».

Entre toutes les polémiques (parfois ridicules et lancées par Daou lui-même) et les détournements, le site fait plus de mal que de bien à une Hillary Clinton aujourd'hui de retour sur le devant de la scène. En adossant son nom au site, l'ancienne candidate démocrate va faire les frais des critiques logiques émises contre le bébé de Peter Daou, et permettre à certains d'y voir tout ce qui ne va pas avec le «clintonisme».

S'il est facile de comprendre pourquoi ses habituels détracteurs ne veulent pas la revoir de sitôt, il faut aussi comprendre qu'une grande partie des Démocrates veut tourner la page Clinton, et essayer de se construire un futur où ils pourront remporter des élections. Or, entre le dévoilement de ce site et la publication du nouveau livre de Clinton, il devient compliqué pour les Démocrates d'avancer, de construire un futur crédible alors que les débats sont toujours centrés autour de l'ancienne secrétaire d'État. Si l'on y ajoute un sexisme toujours solidement ancré, tous les ingrédients sont réunis pour un gros retour de bâton contre Hillary Clinton. C'est d'ailleurs ce que retient The New Republic, qui se demande pourquoi l'ancienne candidate, en associant son nom à Verrit, continue d'accepter que des personnes de son premier cercle l'humilient publiquement.

Grégor Brandy
Grégor Brandy (439 articles)
Journaliste
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