France

«L'Incorrect», un nouveau mensuel pour réorienter les droites?

Nicolas Lebourg, mis à jour le 12.09.2017 à 7 h 03

Ce magazine en guerre contre la «post-modernité» pourrait, s'il réussit son pari, devenir un instrument de recomposition politique au sein de son camp.

Détail de la couverture du premier numéro de L'Incorrect

Détail de la couverture du premier numéro de L'Incorrect

Slate publiait à peine son dossier sur le «politiquement correct» qu’arrivait dans les kiosques un nouvel mensuel, L’Incorrect, annoncé comme proche de Marion Maréchal-Le Pen. Son slogan est dans l’air mégalo-victimaire du temps: «Faites-le taire!», comme si le titre était en butte aux censeurs. Pourtant, l’éditorial le dit, le magazine n’a pas la niaiserie mainstream de tant de sites d’extrême droite de vouloir inventer et dénoncer un «totalitarisme» qui sévirait en France. En creux, sa lecture dessine même un moment des droites.

L’ennemi du journal, puisqu’il en a un, c’est la post-modernité. Dans son élan, l’éditorial nous informe que celle-ci est en fait politiquement incarnée par la gauche, sachant que «nous appelons gauche tout ce qui croit pouvoir nous changer de monde sans notre accord. Nous appelons gauche tout ce qui a le visage d’Édouard Philippe, antique ruse des puissances bourgeoises ayant décidé de faire disparaître tout ce qui gêne leur marche en avant, soit: l’éducation, la charité, l’honneur, la petite propriété, la nature et ses lois, la faiblesse, l’héritage historique, la continuité familiale, la sexuation». Voilà une définition qui place clairement le titre dans une droite conservatrice, nationale, identitaire, plus opposée à l’extension des libertés individuelles qu’au libéralisme économique.

On comprend que L’Incorrect soit présenté comme l’organe des partisans de Marion Maréchal-Le Pen, au-delà du simple fait que l’on y retrouve ses anciens collaborateurs. Mais on aurait tort de considérer que cela signifie un gouffre doctrinal avec sa tante. Cette dernière n’a pas de mots moins rudes contre la post-modernité et son lien avec la globalisation, écrivant en 2012 dans son livre Pour que vive la France:

«Le mondialisme est en effet une idéologie, qui a pour trait principal de nier l’utilité des nations, leur adaptation au monde “postmoderne”, et qui vise à façonner un nouvel homme, sorte d’homo mondialisus, vivant hors sol, sans identité autre que celle du consommateur global, rebaptisé “citoyen du monde” pour masquer le caractère profondément mercantile de cet objectif. Le mondialisme est une alliance du consumérisme et du matérialisme, pour faire sortir l’Homme de l’Histoire.»

Cette conception tient du bloc commun des extrêmes droites, mais elle est aussi de celles qui offrent une ouverture, en particulier vers les segments réactionnaires.

Réorienter les droites

Ici, comme dans bien des médias, la doxa de «la France périphérique» donne dans plusieurs articles un habillage de certitudes censées être factuellement fondées au conservatisme ethno-culturel et politique. Un esprit mal intentionné pourrait persifler que si on trouve de grands placards publicitaires pour L’Incorrect dans les quartiers les plus riches de Paris, on ne les croise pas dans la dite périphérie, mais cela souligne somme toute comment «la France périphérique» est bien une représentation partagée du pays chez les badauds de l’Ouest parisien –ceux qui font et vivent de la politique.

Aussi, cette carte d’identité qu’est toujours le premier éditorial d’un nouveau journal peut-elle fort logiquement affirmer que face à «cette» gauche, il n’y qu’une seule droite avec «quelques nuances de bleu, de blanc, de rouge». L’union des droites chère aux marionistes? Certes, mais la formule, en jouant sur le double sens politique des couleurs, le code couleur national n’excluant pas ici les signifiants partisans, indique bien avec le rouge que ces droites comptent aussi les partisans de l’intervention sociale. Jean-Marie Le Pen définissait jadis son camp en ces mots: «la droite nationale, sociale et populaire». Et si «la gauche» est l’adversaire, le mensuel peut, sous la plume du philosophe Olivier Rey, désigner l’inconséquence de Pascal Bruckner, qui dans Le Figaro avait voulu être d’une ironie mordante contre la déclaration d’Emmanuel Macron mettant en lien terrorisme et réchauffement climatique –mais donnant quitus à Emmanuel Macron sur ce point, Olivier Rey s’empresse de marquer la différence idéologique en soulignant bien sûr le rôle du facteur de l’immigration. Même si le journal fait les yeux doux aux thèses sur le «grand remplacement», il n’estime manifestement pas que cela vaille abandon de toute rationalité pour mieux fustiger le «mondialisme» du macronisme.

Contre le souverainisme intégral

Ce que rejette L’Incorrect dans le FN présent, ce sont moins ses orientations protectionnistes que ce que Bruno Larebière, journaliste chevronné de Minute, signifie bien plus loin en pages intérieures. En toute logique par rapport à la définition de la gauche posée en préambule, le journaliste crucifie la campagne présidentielle de Marine Le Pen: «Nous partîmes de Clovis et Clotilde sur fond de grotte Chauvet, mais, à force d’ajustements tactiques, il ne resta plus qu’Olympe de Gouges et les ordonnances de 1945 quand nous fûmes appelés aux urnes.» C’est l’évidage du discours sur l’âme de la nation, en somme, dans la perspective du journal, la gauchisation postmoderniste du FN que semble le plus rejeter l’équipe rédactionnelle.

Là encore, ce n’était pas un destin obligatoire dû à ce qui serait l’affrontement de tendances irréconciliables au sein de l’extrême droite. Certes, Marine Le Pen n’avait cessé depuis 2012 d’installer son parti sur une ligne de souverainisme intégral critiquée en interne. Mais, en lançant sa campagne présidentielle à Fréjus en 2016, elle était enfin parvenue à rééquilibrer son discours, Louis Aliot affirmant à ce propos qu’il s’agissait d’un «équilibre entre identitarisme intégral étroit et souverainisme intégral limité». Toutefois, dans les mois suivants, Marine Le Pen n’a plus jamais retrouvé la qualité de ce discours et l’agilité de cet équilibre. Elle l’a payé aux deux tours de l’élection. Pour sa rentrée politique à Brachay, samedi dernier, elle a tenté son énième retour aux fondamentaux, tel certains élus PS qui se redécouvrent opposés à l’euro-libéralisme lors de leurs périodes dans l’opposition… Mais cela souligne qu’il y a bien un accord sur le déséquilibre idéologique connu par le parti, L’Incorrect étant donc un énième signe de ce désir d’une tension réussie entre souveraineté et identité –Marion Maréchal-Le Pen avait lâché, cassante: «Je me fiche de savoir si ma fille un jour devra payer sa burqa en francs ou en euros.»

 

Quel populisme?

Nonobstant, Jean-Luc Mélenchon, qui, objectivement, a su justement toute la campagne faire ce récit d’une France qui vient de loin et qui demeurerait un projet, ne fait guère l’objet que de propos suintant quelque mépris. Le seul article à dépasser cet atavisme droitier est celui de Gabriel Robin. On ne s’en étonnera pas: marqué par la pensée dite «archéo-futuriste», ce membre du cercle culturel du FN et contributeur au site Boulevard Voltaire lancé par Robert Ménard est un adepte de la confrontation intellectuelle ouverte avec la gauche pour précisément mieux définir un horizon mobilisateur pour la droite, une sorte de «futur désirable identitaire» si on ose la formule. Mais sa lecture, là aussi, sert à définir in fine une critique de la campagne de Marine Le Pen et Florian Philippot: c’est le repli sur la concurrence pour le monopole de représentation des classes populaires qui interdirait aux «populismes» de pouvoir réussir dans un système électoral à deux tours. La question est aussi bien stratégique que philosophique.

Le magazine se veut un espace de débats contradictoires au sein des droites, et Vincent Coussedière, un enseignant de philosophie proche de Marine Le Pen, propose une thèse inverse: le populisme serait le futur, car il serait la réaction politique de la communauté du peuple face à la post-modernité. Là-aussi, cette dernière est définie par plusieurs formules et non par le terme lui-même, mais non sans qu’à ce stade de la lecture on ne commence à craindre que la dénonciation de la post-modernité soit à L’Incorrect ce que celle du vol d’autoradios fut à Minute, voire ce que celle du multiculturalisme est à Causeur (dont la directrice Elisabeth Lévy a d’ailleurs honoré de sa présence la soirée de lancement de L’Incorrect). N’en demeure pas moins qu’il manque à cette confrontation d’opinions un troisième document: un article donnant des éléments factuels.

Disparition des analyses empiriquement fondées

C’est là une tendance dominante dans les médias droitiers: une disparition des analyses empiriquement fondées au bénéfice des opinions. C’est d’autant plus dommageable qu’il s’agit précisément là d’un des effets de la modernité honnie de page en page: le culte de l’opinion souveraine, exprimée selon sa fantaisie, au détriment de l’usage de l’empirisme organisateur, pour reprendre une formule du théoricien de l’Action Française Charles Maurras. La mode du «combat culturel» permet et légitime une fuite générale dans l’éther des idées et assertions, l’affirmation de mots-valises comme «l’immigration», «le libéralisme», etc., remplaçant toute démonstration. Les intellectuels de droite, c’était mieux avant.

Il est vrai que le journal se définit comme «politique et culturel», mais ces plongées vers les faits elles-mêmes participent de cette tendance générale à l’éditorialisme. Ainsi du reportage sur le navire anti-migrants C-Star, par Damien Rieu, membre des Identitaires aujourd’hui investi au sein du FN. Cet épisode portait au bout de la logique factuelle l’idée de Philippe Vardon selon laquelle les Identitaires devaient être le « Greenpeace » de l’extrême droite : une nébuleuse, dont des ONG, capables par leurs actions d’investir une sorte d’activisme des représentations non atteignable par un parti politique comme le FN. Mais, avec son triomphalisme si évidement disjoint de la réalité (l'histoire est décrite comme une «Odyssée», alors que factuellement elle a été pour le moins improductive), l’article souligne cette tendance qui est mère justement de tant de problèmes aujourd’hui au FN: la difficulté à assurer une autocritique constructive, ce que Dominique Venner, figure tutélaire pourtant des identitaires, avait nommé en 1962 déjà la «critique positive de l’action menée».

Incorrect a ainsi le mérite de bien désigner ce qu’est aujourd’hui le minimum commun des extrêmes droites et des droites radicalisées. Il peut devenir l’organe chic d’un entre-soi, ou, si d’aventure il parvenait à précisément dépasser ces défauts actuels de son champ, correspondre à son objectif d’instrument de recomposition politique. Autant dire que loin du triomphalisme naïf affiché par les secteurs réactionnaires ces dernières années, il a, s’il veut avoir un impact en profondeur, une tâche immense de réinvention patiente et modeste devant lui.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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