France

Jules Ferry, le Sid Vicious de la pédagogie

Titiou Lecoq, mis à jour le 08.09.2017 à 15 h 44

L'école de la IIIe République voulait bien plus pour ses élèves que le triptyque lire/écrire/compter.

Photo AFP

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N’y connaissant rien ni en météo ni en outre-mer, je ne vais pas vous parler d’Irma ou de José. Je vais plutôt reprendre ma bonne vieille habitude: arriver avec une semaine de retard sur les sujets d’actu. Du coup, cette semaine, parlons de la... rentrée! Youpi! Mais attention, ceci est un édito sérieux. Il y a quelque temps, au gré de recherches sur un autre sujet, je suis tombée sur cette déclaration: 

«Mettre l’orthographe, qui est une des grandes prétentions de la langue française, mais prétention parfois excessive, au premier rang de toutes les connaissances, ce n’est pas faire de la bonne pédagogie: il vaut mieux être capable d’écrire une lettre, de rédiger un récit, de faire n’importe quelle composition française, dût-on même la semer de quelques fautes d’orthographe.»

Quel est le dingue qui a dit ça? Qui est le Sid Vicious de la pédagogie? Eh bien figurez-vous que c’est Jules Ferry, ce gros punk à rouflaquettes, lors d’un discours au Sénat, le 31 mars 1881. Sachant qu’il s’exprimait au sujet du brevet, pour lequel à l’époque faire trois fautes était éliminatoire, on peut relativiser un peu en se disant que son «quelques fautes» est différent de notre «kelkefot». Mais il n’empêche, sur le fond, l’orthographe n’était pas sa priorité. Ce n’était pas un champ sacré qui devait à tout prix demeurer inviolé.

Contre l'enseignement catholique

 

Entendons-nous. Ce n’est pas parce que Jules Ferry l’a dit que c’est juste et bon par essence. Ce qui est amusamment paradoxal, c’est que nombre de ceux qui parlent de revenir au bon vieux triptyque du lire/écrire/compter, qui s’insurgent contre les frivolités que l’on veut enseigner aux élèves au détriment de l’apprentissage des enseignements fondamentaux, ceux-là se réclament systématiquement de Jules Ferry alors que Jules, et bah il a jamais dit ça.

Ils rêvassent sur les hussards noirs de la République et leurs rangées d’élèves en blouse sagement assis à leur pupitre et écrivant leur dictée, les doigts tachés d’encre marine alors qu’en fait, Jules Ferry semblait plus proche de mai 68 que d’Éric Zemmour. Ce que Zemmour et consorts regrettent ressemble davantage à l’enseignement sous le Second Empire. Jules Ferry prônait une nouvelle méthode d’enseignement qui s’opposait à l’enseignement traditionnel, souvent d’inspiration catholique. Ce dernier donnait la primauté à l’écoute, la récitation, le par cœur et laissait l’enfant dans un rôle passif, tel le croyant face à dieu.

Ferry était partisan des nouvelles pédagogies, les instructions de 1887 parlent même de méthode intuitive et pratique. À la réunion annuelle des sociétés savantes en 1880, Jules Ferry déclare «la pédagogie nouvelle est fondée sur cette pensée qu’il importe bien plus de faire trouver à l’enfant le principe ou la règle que de les lui donner tout faits».

Nouveau régime

 

Quel foufou! Parmi les innovations qu’il prône, il insiste sur l’élargissement de l’enseignement à autre chose que lire/écrire/compter:

«Tous ces accessoires auxquels nous attachons tant de prix, que nous groupons autour de l’enseignement fondamental et traditionnel du ‘’lire, écrire, compter’’: les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, les promenades scolaires, le travail manuel de l’atelier placé à côté de l’école, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l’ancien régime, le régime traditionnel, et le nouveau.»

Puis, la preuve que les polémiques au sujet de l’école sont nées en même temps qu'elle: 

«Les hommes d’ancien régime dans l’enseignement primaire sont un peu surpris de ce que nous entreprenons; ils sont même un peu choqués! Mais, disent-ils, est-ce que, autrefois, avec les anciennes méthodes, avec le programme restreint à lire, à écrire et à compter, on ne faisait pas des élèves sachant bien lire, écrivant correctement, comptant à merveille, comptant et écrivant peut-être mieux que ceux d’aujourd’hui, au bout d’un an ou deux d’école? Cela est possible; il se peut que l’éducation que nous voulons donner dès la petite classe nuise un peu à ce que j’appelais tout à l’heure la discipline mécanique de l’esprit. Oui, il est possible qu’au bout d’un an ou deux, nos petits enfants soient un peu moins familiers avec certaines difficultés de lecture; seulement, entre eux et les autres, il y a cette différence: c’est que ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils lisent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes.» (Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique des instituteurs du 19 avril 1881).

La limite du par cœur

 

Jules Ferry voulait des élèves qui comprennent, parce que la République était jeune et qu’il fallait former les citoyens pour éviter un mouvement contre-révolutionnaire, une confiscation du pouvoir. Sur l’idée fondamentale de comprendre ce qu’on apprend, c’est l’une des grosses lacunes de l’enseignement des sciences en primaire. On apprend par cœur sans comprendre. Ça commence dès les tables de multiplications, on me les a faites ânonner à peu près comme si cela avait été les pages jaunes – alors que certaines pédagogies ont mis au point des expériences pour faire comprendre visuellement comment elles fonctionnent.  

Bref, ceux qui prônent un retour à «l’ancienne école» devraient commencer par s’appliquer à eux-mêmes la rigueur qu’ils estiment manquer aux élèves et aller lire ce que disaient vraiment les pédagogues de la IIIe République.

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