Double XTech & internet

Les filles sont de meilleures élèves. Pourquoi ne dominent-elles pas encore le numérique?

Monique Dagnaud et Telos, mis à jour le 09.09.2017 à 9 h 07

Si les garçons subissent un phénomène de rélégation scolaire, ce sont toujours les hommes qui dessinent les infrastructures du numérique et les nouveaux systèmes de gouvernance.

Dark Pastoral / AnEternalGoldenBraid via Flickr CC License by.

Dark Pastoral / AnEternalGoldenBraid via Flickr CC License by.

La batterie des indicateurs statistiques sur la parité rend perplexe: assiste-t-on à la montée inexorable du pouvoir féminin? Peut-on malicieusement penser que les hommes ont du souci à se faire ou s’opère-t-il un mouvement plus complexe, laissant entrevoir un repositionnement des hommes en vue de diriger l’ère du futur? Avènement d’une économie de la disruption et exaltation de l’homme-machine sont en effet des utopies de l’élite masculine, élite qui, non seulement promeut sa fresque radieuse d’une société «techno-libérale», mais aussi pilote les entreprises high-tech.

Des voix s’élèvent pour s’inquiéter de la relégation d’une partie importante des jeunes garçons au sein du système social. Paru en 2009, un livre écrit par un spécialiste de l’éducation cible un sujet passé sous silence, celui de l’échec scolaire des garçons. Dans Sauvons les garçons, Jean-Louis Auduc écrit:

«Les garçons sont devenus, en quelques années, le deuxième sexe de l’école et occupent sans conteste la place la plus défavorable au sein du système éducatif, place caractérisée par l’échec scolaire et la sous-qualification massive.»

La polémique sur cette nouvelle énigme des temps modernes reste entière. S’agit-il d’une meilleure intériorisation des attentes du système scolaire par les filles (thèse de Christian Baudelot et Roger Establet dans Allez les filles, publié en 1992)? La féminisation du corps des enseignants et l’absence d’image positive de la masculinité au sein de l’école en sont-elles la cause? Doit-on dénoncer les modèles éducatifs différenciés, ou désigner les normes sociales de la fabrication des garçons (l’aventure, la compétition et le développement de la force physique) qui les éloignent des premières de la classe? Doit-on accuser la tendance à la séparation des sexes dans les activités périscolaires? Toujours est-il que le constat se confirme année après année: le décrochage scolaire est à 60% le fait des garçons.

Le détail des parcours

L’observation des parcours scolaires met en évidence cet ébranlement du statut masculin. Les garçons redoublent davantage que les filles; ils s’engagent plus souvent (en raison notamment de leurs difficultés scolaires) dans la voie professionnelle ou vers l’apprentissage. Ainsi, à 17 ans, 48% des filles sont scolarisées dans la filière générale contre 36% des garçons et 30% d’entre elles suivent une formation professionnelle contre 40% des garçons. L’obtention du bac est différenciée: 83% de filles pour 72% de garçons obtiennent un bac (46% et 34% pour le bac général). Enfin, à la sortie du système éducatif, les femmes arborent encore un palmarès avantageux: 50% d’entre elles finissent avec un diplôme du supérieur contre 40% d’hommes. Elles représentent 51% des docteurs en droit, 58% des licences, 60% des masters, 50% des écoles de commerce, 66% des médecins!

Cette disparité «fatale» prend deux visages pour les garçons. Primo, ils forment le gros des effectifs de jeunes sans qualification ou peu qualifiés (pour un CAP, on note 55% de garçons et 45% de filles). Pourtant, dans les faibles niveaux de qualification de type CAP, BEP, ou première année d’apprentissage, les garçons s’insèrent aussi bien que les filles, parfois mieux, notamment dans les emplois de production. Secundo, le taux de chômage des garçons tend à augmenter plus vite que celui des femmes: entre 2008 et 2016, il a augmenté de 52% pour les hommes et de 40% pour les femmes. Ces dernières ont davantage tiré profit des créations d’emplois dans le secteur des services, de la distribution et des emplois domestiques, ainsi que dans celui de l’enseignement et de la santé. Elles subissent la crise, mais moins durement que les hommes, qui sont davantage présents dans l’industrie. En 2016 et 2017, le chômage des 18-24 ans a été plus élevé chez les garçons que chez les filles.

Mais tout cela n’est qu’une partie du tableau de la parité, car, on le sait, le diable se niche dans les détails. Les hommes coiffent en effet les femmes au poteau dans le guidage de la société grâce à deux points forts: leur suprématie scientifique et technique et leur présence dans les écoles d’élite.

Dans le design du futur, les hommes sont aux manettes

Situation bien répertoriée, les femmes peinent dans les domaines scientifiques: elles constituent 47% des bachelières de la filière S, près de 30% des élèves des écoles d’ingénieur et 46% des diplômées de doctorat (40% des docteurs en sciences). Mais plus spectaculaire, les hommes dominent totalement les secteurs d’avenir du logiciel et des nouvelles technologies. Ainsi compte-t-on seulement 13% de femmes dans les sections informatiques des écoles d’ingénieur. Dans les nouvelles écoles d’ingénieur-développement, comme Epitech et Epita, le taux d’étudiantes est ridiculement faible: 4,6% de filles pour la première, et 9,07% au sein de la seconde. Dans la fameuse école du code dite École 42, on trouve moins de 10% d’étudiantes. Conséquence, les développeurs en entreprise ne comptent parmi eux que 9% de femmes. Sur le Vieux Continent, seules 15% des start-up innovantes ont été fondées par des femmes, et si l’on se tourne vers les 84 licornes méricaines recensées en 2015 (les entreprises dont la valorisation avant l'entrée en bourse excède 1 milliard de dollars), on ne trouve que 10% de femmes parmi les fondateurs ou cofondateurs.

L’innovation informatique demeure une chasse gardée masculine et les femmes, plutôt que de s’y engager peu à peu comme elles le font pour d’autres secteurs, tendent à la déserter, ou à s’en tenir à distance. Certes, on note une petite amélioration dans la présence des femmes dans les fonctions managériales des entreprises du Net, telles Sheryl Sandberg, directrice générale de Facebook, Nunu Ntshingila, qui dirige Facebook Afrique, ou Meg Whitman, directrice générale de Hewlett Packard Entreprise. Les femmes pénètrent progressivement l’univers économique du Web –par exemple, en France, le métier de community manager est occupé à près de 60% par des femmes. Soulignons néanmoins qu’elles marquent le pas dans l’expertise des computer sciences –les raisons de ce rejet sont bien documentées et mériteraient un autre article.

La cause semble entendue: dans le design du futur, les hommes sont aux manettes. De surcroît, s’ils marquent de leur imagination créatrice les infrastructures du numérique, ils imposent tout aussi subrepticement leur pouvoir dans les nouveaux systèmes de gouvernance, tant ils détiennent un magistère technique qu’il est presque impossible de défier.

La féminisation des écoles d’élite, un parcours à la Sisyphe

Autre aspect crucial, les garçons sont davantage présents dans les écoles d’élite et dans les grands corps de l’État. Les filles ne constituent que 42% des effectifs des écoles préparatoires aux grandes écoles. L’ENA, qui affichait beaucoup d’ambition en matière de parité par la voix de sa dernière directrice, Nathalie Loiseau (nommée ministre chargée des Affaires européennes dans le gouvernement Philippe), a atteint un score de 45% de filles recrutées au concours de 2014, pour retomber à près d’un tiers au concours en 2016-2017. Enfin, les femmes représentent, en moyenne, un peu moins du tiers des élèves ingénieurs, et à peine 20% des effectifs d’écoles prestigieuses comme Polytechnique ou les Mines. Goût de la compétition, réseautage et sexisme ambiant font le reste: les femmes sont moins présentes dans les établissements qui constituent, en France, l’antichambre du pouvoir.

Derrière l'étendard de la parité se jouent des évolutions complexes que la magnifique idée de la féminisation de la société –pourtant en voie de marche dans beaucoup de secteurs– occulte totalement.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (77 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS. Dernier ouvrage paru: «Le modèle californien, Comment l'esprit collaboratif change le monde» (Odile Jacob, 2016).
Telos
Telos (77 articles)
Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels