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El Hierro, l’île verte malgré elle

Hélène Bienvenu, mis à jour le 09.09.2017 à 13 h 06

El Hierro, la plus isolée des îles Canaries et aussi la plus propre. Une centrale électrique hydro-éolienne assure la moitié des besoins énergétiques insulaires.

Les éoliennes de la centrale Gorona del viento, sur l'île d'El Hierro, le 14 mars 2016. | Desiree Martin / AFP

Les éoliennes de la centrale Gorona del viento, sur l'île d'El Hierro, le 14 mars 2016. | Desiree Martin / AFP

À l’orée d’un virage, posées sur une crête aride, les cinq éoliennes d’El Hierro fendent le canevas bleu Atlantique. Un mirador aménagé permet de les admirer de plus près. La plus petite des îles Canaries, perdue au large des côtes africaines, ne compte plus que 6 000 habitants à l’année. Les chiffres sont à la baisse depuis le nouveau millénaire : fin 2011, la terre se mettait à trembler à la pointe sud de l’île. L’exposition volcanique sous-marine quasi concomitante fait fuir touristes et résidents déjà secoués par la crise économique de 2008. «Les jeunes émigrent sur la grande île voisine de Tenerife. Ne restent plus que les seniors», déplore Méliton Hernandez Benitez, 67 ans, assis sur un banc dans la commune de Frontera. «Et pourtant, on vit bien maintenant à El Hierro, on a même un hôpital dernier cri !». Ce marin à la retraite se souvient des temps pas si lointains - jusque dans les années 60 - où les familles insulaires transhumaient l’été avec leur bétail, des villages haut perchés, à la plaine viticole littorale de la Frontera. À l’époque, point d’électricité et un seul bateau hebdomadaire reliait l’île à Tenerife, à 120 km de là. Aujourd’hui, la voiture s'est répandue et les kilowatts inondent les foyers sédentaires; l’île est desservie quasi quotidiennement par bateau et l’avion de la compagnie inter insulaire Binter s’y pose plusieurs fois par jour.

Une centrale inédite  

Rien ne semblait prédestiner cet îlot de moins de 300 km2, au relief accidenté, à se placer pionnière en matière d’énergie renouvelable. El Hierro a su tirer profit des vents alizés qui la balaient en permanence, hors période de calme de mi-septembre à mi-novembre. Fin juin 2014, l’île inaugure Gorona del Vientoa priori l’unique centrale hydro-éoliennes au monde, fruit de 30 ans de travaux préparatoires. À son parc éolien d’une capacité totale de 11,5 MW, la centrale associe deux bassins de rétention d’eau douce, l’un perché dans un ancien cratère, à 700 m d’altitude, et l’autre en contrebas, quasiment au niveau de la mer.

Le bassin de rétention d'eau douce permet d'alimenter les turbines de la centre. El Hierro, le 14 mars 2016. | Desiree Martin / AFP

Le tout est relié à une station de pompage ainsi qu’à quatre turbines. Les surplus venteux permettent de pomper l’eau du bassin inférieur jusqu’au dépôt supérieur. Relâchée, lorsque les alizés faiblissent, cette eau alimente des turbines produisant de l’électricité, jusqu’à trois jours durant. À ce détail près : la centrale diesel voisine prend le relais systématiquement pour éviter les pénuries. «C’est la combinaison de l’hydro et de l’éolien qui est originale à El Hierro. En soi, la production d’électricité provenant de deux barrages, l’un au dessus de l’autre, ça date déjà du XIXe en Europe» commente Alain Gioda, chercheur à l’IRD, et bloggeur passionné sur El Hierro, qu’il parcourt depuis plus de vingt-cinq ans. 

Dans la salle de contrôle de la centrale, sous surveillance étroite de Red Eléctrica de España – le régulateur du réseau électrique espagnol – les courbes colorés de l’écran reflètent en temps réel la production d’électricité insulaire (également consultables en ligne). Le vert pour l’éolien, le bleu pour l’hydraulique et le gris pour le diesel. Au moment T de la visite, 73% des électrons sont d’origine éolienne. La centrale diesel de Llanos Blancos n’est pas pour autant à l’arrêt : elle fournit les 27% restant du mix. « El Hierro est un petit système électrique de 6 à 7 MW de demande en moyenne sur la journée. Pour plus de stabilité, on joue constamment avec les trois sources d’énergie. La production éolienne peut changer d’un moment à l’autre. L’hydraulique joue le rôle de régulateur » commente Cristina Morales, responsable de la communication de Gorona del Viento. «Notre production d’énergie renouvelable est en augmentation depuis le lancement de la centrale, en juillet 2017, l’éolien et l’hydraulique ont couvert en moyenne de 80% de la demande de l’île». Au total, Gorona del viento assure aujourd’hui près de la moitié des besoins en énergie de l’île, sachant que 45% d’entre eux sont directement liés à l’approvisionnement en eau potable, qu’il faut désaliniser. 

La production d'énergie de la centrale d'El Hierro peut être suivie en temps réel sur internet. Ici, la répartition de la production du è septembre 2017 à 16h50.

70% d’énergie renouvelable d’ici 2 ans ?

Du côté du Cabildo (le gouvernement insulaire) d’El Hierro, propriétaire à 66% de la société mixte derrière Gorona del Viento, on se félicite chaudement des performances «Arriver à 45%, d’autosuffisance, c’est spectaculaire sur une île comme la nôtre. Certes le cap des 100% serait difficile à atteindre mais nous misons sur 70% d’ici un an» annonce Juan Juan Pedro Sánchez, élu du Cabildo, qui s’apprête à lancer dans deux mois, sept points de recharge pour véhicules électriques à El Hierro, aujourd’hui limités à quelques rares exemplaires. « L’idée, à terme c’est que la recharge ait lieu lors des pics éoliens, la nuit » commente Cristina Morales.

Un concept certes prometteur, mais qui laisse Amado Carballo, l’élu Podemos au Cabildo, songeur «les véhicules électriques sans subvention, cela ne fonctionnera pas», prédit cet avocat de 27 ans. «Quant à Gorona del Viento, c’est un projet fantastique mais il n’est pas mis au service des citoyens. 82 millions d’euros, pour couvrir seulement la moitié des besoins énergétiques : on aurait sans doute pu faire mieux en développant les renouvelables citoyens comme le solaire et l’éolien de moindre envergure. Or depuis qu’on a Gorona del Viento, on ne fait plus rien, il faut rembourser le prêt !», critique cet Herreño de souche, qui en dehors d’évoquer les contraintes imposées par l’Etat espagnol en matière de renouvelables, pointe du doigt un autre paradoxe : la conscience écologique encore limitée des résidents d’El Hierro. Nombre d’entre eux, n’hésitent pas à embarquer leur voiture sur le ferry de Tenerife pour aller faire leurs courses hebdomadaires alors qu’ils vivent sur l’île la plus agricole des Canaries. Bonjour le bilan carbone.

«La prise de conscience est en cours. Les écoles visitent la centrale», tempère Cristina Morales, ce que reconnaît également Amado Carballo. «Ça a marché de la même manière pour populariser le recyclage», ajoute l’employée de Gorona del Viento. Et c’est vrai qu’aujourd’hui à El Hierro, on peut trier à peu près tout, en plaçant ses déchets dans les points de collecte, y compris les huiles domestiques qui alimentent une petite usine de bio carburant. Pour ce qui est de la rentabilité de Gorona del Viento, Alain Gioda rappelle qu’«une centrale dure facilement une centaine d’années. À terme Gorona del Viento est rentable. Et pour un prototype, les dépenses sont même sous contrôle, surtout qu’il a fallu construire la centrale au moment de l’explosion sous-marine !».

Pour Agustín Marrero Quevedo, ingénieur à l’Institut Technologique des Canaries – institution détenant 7% des parts de Gorona del Viento, le calcul ne prend pas en compte les externalités négatives, comme les 3,2 tonnes de CO épargnées à la planète à chaque heure de génération sans diesel sur l’île: «En réalité, il n’a jamais été question de 100% renouvelable toute l’année mais les 70% sont tout à fait atteignables. Nous sommes toujours dans une phase d’ajustement et travaillons sur une meilleure prévision des vents». En attendant, Gorona del viento continue de faire l’objet d’étude envieuse à l’étranger. «Le modèle est tout à fait réplicable: pompage et turbines sont capables de générer une réponse rapide et adaptée aux systèmes insulaires», conclut Agustín Marrero Quevedo. À condition, évidemment, de disposer de vent en abondance et d’un dénivelé conséquent…

Hélène Bienvenu
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