LGBTQ

S'il n'y a pas de centre d'archives LGBT/sida, Delanoë et Hidalgo se partageront mes cendres sur la tête

Didier Lestrade, mis à jour le 08.09.2017 à 17 h 50

La mairie de Paris aura tout fait pour nous décourager et admettre que ce centre ne verrait jamais le jour.

Action d'Act Up-Paris en 1992 I LAURENCE COUSTAL / AFP

Action d'Act Up-Paris en 1992 I LAURENCE COUSTAL / AFP

Ironie du militantisme sida: après trente années de séropositivité, je n'ai toujours pas fait mon testament. J'ai méchamment procrastiné mais la principale cause est politique: j'attends qu'un centre d'archives LGBT/sida soit inauguré à Paris. En tant que fondateur d'Act Up-Paris, je possède des documents qui datent du tout début de l'association, et même avant. Et je tiens absolument à ce que ces raretés soient disponibles dans un lieu qui saurait les protéger. Aujourd'hui, ce projet reste en suspens et nous sommes nombreux à ne plus y croire tant la déception est grande. On aura tout fait pour nous décourager et admettre que ce centre ne verrait jamais le jour. 

Un des nombreux effets du succès du film 120 Battements par minute, c'est cette soif d'apprendre ce qui s'est passé lors des trois dernières décennies sur le front du sida. On disait d'Act Up que c'était la plus médiatique des associations de lutte contre le sida, on réalise que le souvenir de cette association s'est évaporé dans la conscience nationale alors que le sida reste la plus moderne des épidémies mondiales.

La fabrique de l'oubli

 

Les raisons de cet oubli sont nombreuses. La guerre contre le VIH n'est plus à la mode et on peut le comprendre car le monde est secoué par d'autres crises incessantes. Et puis, comme pour toute guerre, le syndrome du survivant a provoqué une amnésie volontaire chez les premiers concernés. Envie d'oublier, de reprendre sa vie après l'arrivée des multithérapies efficaces à la fin des années 1990, voyager, se marier, avoir des enfants.

Les médias, la culture générale, les universités ont délaissé avec soulagement le sujet. Pendant ce temps, les activistes ont jeté leurs archives, faute de pouvoir les adresser à une structure qui pourrait les sauver. Avec chaque décès, chaque déménagement, des milliers de cartons de documents source, de photos, de vidéos, d'affiches et de livres ont ainsi disparu et cette hémorragie historique se perpétue encore aujourd'hui.

La grande dispersion

 

Revient alors la plus grande arlésienne de la culture LGBT. Depuis plus de vingt ans, la mairie de Paris, la ville la plus touchée par le sida d'Europe, a laissé ce projet transversal pourrir dans les pires magouilles. Bertrand Delanoë renvoyait la faute à une opposition de droite qui refusait de voter le budget d'un centre considéré comme «communautariste». Un article récent de L'Express révèle les méandres de cet échec. Jean Le Bitoux, un des fondateurs du Gai Pied, a été payé (assez grassement d'ailleurs) pour travailler sur un projet. Un an plus tard, rien n'avait avancé et la mairie de Paris a étouffé l'affaire, consciente qu'elle avait choisi la mauvaise personne.

Depuis, les tentatives ne cessent de capoter. Dégoûté, Act Up-Paris a offert ses stocks aux Archives nationales. Le cinéaste Lionel Soukaz a offert ses milliers d'heures de films à la BNF. L'Académie Gay & Lesbienne possède encore quelques tonnes de documents dans son petit pavillon de banlieue. L'histoire de notre mouvement est éclatée dans plusieurs endroits qui font bien le travail mais, dans un pays où tout est centralisé, il n'y a toujours pas de lieu qui rassemble ces trésors, alors que des exemples existent dans certains pays voisins.

Un leadership invisible

 

Les gens demandent: «Mais pourquoi un centre d'archives LGBT/sida»? Je réponds alors, et même si ça choque, que je mets ça au même niveau que la Shoah, la guerre d'Algérie, l'histoire des Antilles. La mémoire est un enjeu essentiellement politique. Quand un pays laisse un pan de son histoire s'autodétruire, il contribue activement à la perte du souvenir des personnes qui ont lutté contre l'antisémitisme, contre la colonisation, contre le virus.

Si la France avait été un pays peu affecté par le sida, on comprendrait. Mais notre pays a été à la première place dans la recherche, dans la médecine, la vie associative, la collecte de fonds. Il y a deux pays leaders contre le sida: les États-Unis et la France. Ce leadership est aujourd'hui invisible, ce qui affecte toute recherche académique sur les gays, les lesbiennes, les bis, les personnes trans et le sida. Il faut y voir un mépris de la classe politique pour ces questions minoritaires qui sont communément vues comme une source de sujets dangereux pour l'universalisme hexagonal.

Et c'est criminel. Je ne vais même pas faire ici un exposé sur les milliers de familles qui ont jeté les souvenirs des disparus du sida. Je pourrais vous faire éclater en sanglots si je le faisais. Ces pestiférés ont été oubliés par la nation comme les témoins gênants du désintérêt national. Et pour cause. À travers les milliers de comptes-rendus de réunions d'Act Up, les noms des responsables sont clairement lisibles. Dès le début de l'association, notre travail était transparent, tout était écrit et diffusé. En étouffant la possibilité de consulter ces archives, la mairie de Paris cherche à dissimuler la cécité de son administration et détruit le souvenir de la crise sanitaire qui a profondément marqué la capitale.

Housing Works, projet modèle

 

Je vais vous raconter une bonne fois pour toutes ce que je m'acharne à répéter à chaque fois que j'aborde ce sujet. Il existe à New York une association que je cite toujours en exemple. Housing Works se charge depuis des décennies de financer des appartements thérapeutiques pour les malades du sida, les SDF ou ceux qui n'arrivent plus à se loger dans une ville extrêmement chère. Pour y arriver, Housing Works a trouvé un système simple, génial. Toutes les personnes qui meurent du sida, ou de toute autre maladie, peuvent faire un don de leurs livres et de leurs disques. L'association dispose d'un endroit dans Soho, très joli, une mini bibliothèque avec un salon de thé. Sur les rayonnages, tout un pan de l'histoire culturelle de la ville est ainsi à vendre.

Ce sont ces bénéfices qui permettent de donner un toit à ceux qui n'en ont plus et qui sont souvent en phase terminale. Vous y trouvez des livres d'art signés par les amis des personnes défuntes, une belle collection de vinyles, des essais sur tout et n'importe quoi. Quand vous achetez un livre, à prix réduit, vous ramenez chez vous un objet qui vient d'une personne que vous ne connaissez pas mais c'est une transmission sentimentale. Vous faites une bonne action qui diffuse la mémoire des oubliés.

Bien sûr, Housing Works n'est pas un centre d'archives LGBT. Mais il montre le degré de sophistication lié au souvenir. Et si de nombreuses structures associatives new-yorkaises ont disparu depuis l'arrivée des multithérapies, Housing Works vit toujours et a réussi à transposer la mémoire dans une entreprise commerciale à but non lucratif. C'est l'exemple qui montre que la mémoire a aussi des débouchés commerciaux, pratiques.

Nous ne lâcherons pas l'affaire

 

Apres le succès du film de Robin Campillo à Cannes, je disais dans Libération que si la mairie de Paris avait délégué la préparation de ce centre d'archives aux anciens d'Act Up, il serait aujourd'hui fonctionnel. Nous savons faire les choses. Pendant trois mois, Anne Hidalgo, prêtresse de la démocratie participative, n'a pas jugé nécessaire de répondre à cette tribune qui la mettait directement en cause. Il a fallu que je l'interpelle à plusieurs occasions sur Twitter pour qu'elle réponde la semaine dernière avec une formule consensuelle sans engagement, rejetant comme toujours la faute à la région, à l'État.

On connaît ça par cœur. Une proposition de rendez-vous? Une idée de l'agenda, une deadline? Vous plaisantez. Il faut garder ça dans le secret d'un mouvement LGBT sous la coupe du pouvoir défaillant des socialistes. Le meilleur moyen pour désespérer ceux qui voudraient y croire.

Nous en avons marre. Nous ne lâcherons pas l'affaire. Nous ne demandons pas un centre immense avec des dorures au plafond. Nous avons besoin d'un local et il n'a pas besoin d'être nécessairement dans le Marais où tout est décidément trop cher. On peut très bien aller dans le XIXe arrondissement où ailleurs. Ce centre d'archives doit être un lieu de travail qui nécessite une équipe restreinte mais passionnée.

Il faut de la place pour les stocks. Une petite salle d'exposition pour les objets les plus prestigieux ou les plus intimes avec un système tournant d'expos qui abordent à tour de rôle les questions identitaires et historiques. Et peut-être une salle assez grande pour y tenir des petites conférences qui mettraient en valeur les thèmes historiques développés par le centre. Nous ne voulons pas que ce centre soit dirigé par un apparatchik du milieu du sida venant de Aides ou du Crips ou de l'interLGBT. Nous ne voulons pas d'un Jean-Luc Romero qui a déjà assez de casquettes comme ça. On veut juste une personne sincère qui n'aurait pas des goûts de chiotte (ça existe).

Cette histoire est brillante, elle montre le monde associatif dans ce qu'il a de plus beau. Et je vous préviens. Si ce centre d'archives n'est pas ouvert avant ma mort, ce sera Anne Hidalgo et Bertrand Delanoë qui se partageront mes cendres sur leurs têtes. Le compte à rebours commence maintenant.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (70 articles)
Journaliste et écrivain