Monde

Comment la Corée du Nord comprend-elle les tweets de Trump?

Adam Cathcart, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.09.2017 à 11 h 04

La teneur des discours enflammés et les revendications délirantes du président américain se perdent probablement d’une langue à l’autre.

Donald Trump, le 15 août 2017. | JIM WATSON / AFP.

Donald Trump, le 15 août 2017. | JIM WATSON / AFP.

Imaginer les pires issues possibles à une situation de crise est abominable. Il n’y a qu’à demander aux quatre coins du monde à tous ceux que les rapides progrès atomiques de Pyongyang, démontrés par son dernier test nucléaire du 3 septembre, et les réactions démentielles de Donald Trump aux essais susdits, empêchent de dormir. Le mélange trumpien typique d’hyperbole, d’irascibilité et d’ignorance laisse facilement imaginer qu'une guerre puisse surgir du nord-est de l’Asie.

Mais comment les Nord-Coréens—nourris aux discours de leurs propres leaders, à la fois nationalistes, hyperboliques et extrêmement sérieux—interprètent-ils les communications de Trump? Comment le «feu et la colère» sont-ils perçus dans un pays qui a promis de noyer les États-Unis dans un «océan de feu»?

Commençons par Kim Jong-un lui-même. Le dirigeant nord-coréen trentenaire a passé ses années de collège en pension en Suisse, il possède donc forcément des rudiments d’anglais et d’allemand. Si le débat fait rage au sein de la communauté des observateurs de la Corée du Nord sur la réelle étendue du pouvoir de Kim et sur son degré de contrôle des diverses administrations de son pays, il n’y a aucune raison de douter qu’il est l’un des rares Nord-Coréens jouissant d’un accès illimité à internet, tout comme son père accédait quand il le voulait aux films étrangers qu’il interdisait à son peuple.

Pour ce que nous en savons, Kim est un linguiste avisé et un omnivore de l’information qui lit Trump à la fois dans la presse allemande et sud-coréenne et capable de parcourir dans le texte les récits du journaliste du New York Times David Sanger sur le cyber-sabotage américain des programmes de missiles nord-coréens. Ce dont on ne peut douter, c’est qu’il dispose d’un flux constant de rapports élaborés par des services de renseignements, et qui lui permettent d’être tenu au courant des déclarations de Trump ainsi que de toute manœuvre militaire qui pourrait en résulter en Corée du Sud ou au Japon (la principale agence de renseignements est le Bureau général de reconnaissances, mais le département d’État à la Sécurité nord-coréen a des agents en dehors des frontières, tout comme le Département du Front uni du travail). Si parfois les réactions de la Corée du Nord montrent à quel point sa vision du fonctionnement du gouvernement américain est à côté de la plaque—comme en 2014, lorsqu’elle a exigé que l’administration de Barack Obama empêche la diffusion du film The Interview, avec Seth Rogan et James Franco— le Bureau général de reconnaissances étudie les dirigeants américains depuis la guerre de Corée et a sûrement une bonne perception du pouvoir présidentiel et du rôle du conseiller à la sécurité nationale.

Pas de traductions directes, mais des «reformulations très libres»

Comme tous ses compatriotes, Kim a également accès à tout un assortiment de résumés en coréen des déclarations de Trump, notamment dans le Rodong Sinmun, le journal du parti de la Corée du Nord. Mais il s’écoule souvent un certain temps avant que les médias nord-coréens n’évoquent des déclarations faites par des étrangers, et celles de Trump ne dérogent pas à la règle. C’est la conséquence des laborieuses procédures administratives nécessaires à l’approbation de toute référence aux médias anglophones. «En général, elles n’apparaissent pas sous forme de citations directes mais de reformulations très libres» explique Martin Weiser, traducteur professionnel de Seoul spécialisé dans la déconstruction des processus par lesquels les agences de presse nord-coréennes transposent en anglais les messages de leur État et du Parti des travailleurs coréen. «Vu les différences, je suppose que [les journalistes] reçoivent une retraduction à partir d’une traduction coréenne, ce qui décale d’autant le langage». En d’autres termes, la plupart des journalistes-propagandistes nord-coréens ne regardent pas les déclarations de Trump sur YouTube ni ne s’abreuvent directement à l’infatigable pompe Twitter mais reçoivent probablement avant de se mettre au travail un résumé en coréen de ses remarques fourni par un fonctionnaire, accompagné des indications sur le ton de réaction approprié.

Plus inquiétant encore, parfois les citations sont fabriquées de toutes pièces et attribuées à Trump. Dans une lettre envoyée le mois dernier par un diplomate nord-coréen à New York au Conseil de sécurité de l’Onu, un porte-parole de l’Armée du peuple de Corée cite Trump: «[Je] n’exclurai pas la possibilité d’une guerre contre le Nord plutôt qu’une approche consistant à rester les bras croisés devant le développement rapide de ses missiles nucléaires à longue portée», et «même si une guerre éclate, elle aura lieu sur la péninsule coréenne et même si elle tue des milliers de personnes, ce sera là-bas, pas sur le continent américain». Depuis sa prise de fonction, Trump a raconté un bon paquet de choses sur la Corée du Nord mais ça, il ne l’a pas dit.

Ce que cela indique également, c’est que pratiquement tous les Nord-Coréens, même ceux qui travaillent pour le gouvernement, ne sont confrontés au discours de Trump de que de façon très fragmentée et décontextualisée. Aucune des analyses nord-coréennes ne va souligner, par exemple, que les commentaires sur «le feu et la colère» de Trump ont été faits en dehors du cadre normal des enquêtes ou des annonces de politique étrangère, et elles sont pas non plus susceptibles de souligner que la déclaration de Trump ne s’est pas accompagnée d’une mobilisation générale des protocoles de crise à grande échelle de l’armée américaine dans la région.

Si quasiment aucun Nord-Coréen n’est suffisamment exposé au monde extérieur pour obtenir ce contexte par lui-même, les diplomates du pays sont potentiellement une exception. Lors d’un événement, l’ambassadeur nord-coréen à Londres de l’époque, Hyon Hak Bong—ultérieurement rappelé dans son pays après une défection gênante—m’a expliqué à quel point les diplomates nord-coréens de la jeune génération étaient demandeurs et ambitieux dans leurs relations avec les étrangers. Bien qu’il ne soit pas allé jusqu’à dire qu’ils étaient «ouverts» ou «connectés», ils disposent de bien davantage d’informations que ceux des générations précédentes. Lors d’un récent séjour au Shenyang Chilbosan Hotel, le centre névralgique des programmes d’investissements communs de Corée du Nord dans le nord-est de la Chine, je me suis rendu compte que les membres du Parti des travailleurs de Corée semblaient plus détendus que jamais à l’idée d’utiliser la télévision d’État chinoise comme source d’informations. Et l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un a initié une sorte de «rajeunissement» du personnel des ambassades et une éviction des diplomates plus âgés.

Les diplomates nord-coréens ne sont pas aptes à nuancer les tweets de Trump

Mais considérons le degré de compétence—et des capacités de nuance—nécessaires ne serait-ce que pour simplement rester à jour des déclarations torrentielles de Trump, celles qui provoquent des réactions scandalisées. La vision qu’ont les diplomates nord-coréens de la politique intérieure américaine est-elle vraiment actualisée? Les bureaux de la mission nord-coréennes de l’Onu à New York sont relativement petits, et les contacts des hauts fonctionnaires nord-coréens, même avec les journalistes américains et les travailleurs humanitaires à Pyongyang, sont également réduits au minimum et circonscrits à un cadre extrêmement strict. Le temps passé à l’étranger peut leur fournir une partie des connaissances nécessaires pour contextualiser Trump mais les diplomates nord-coréens sont très désavantagés dans le domaine par rapport à leurs collègues sud-coréens. Faute de reconnaissance diplomatique formelle, il n’y a pas d’ambassade de Corée du Nord à Washington. Cette absence de contexte, associée à de conséquentes mesures de dissuasion de toute contradiction du discours de leur gouvernement, signifie que les diplomates nord-coréens ne sont pas aptes à nuancer ou à interpréter les tweets de Trump ou les déclarations de l’administration américaine de manière à adoucir beaucoup l’original.

La grande majorité des Nord-Coréens n’ont même pas cette exposition limitée au monde extérieur. Leur unique source d’information sur les déclarations et les intentions du président américain sont les médias d’État. Le Nord n’est pas un monolithe, mais sa population est formée pour réagir d’une certaine façon aux menaces extérieures, tout particulièrement d’une manière collective. À ce stade, il convient de se rappeler que la Corée du Nord est un pays jeune; selon la CIA, quelque 36% de la population est âgée de moins de 25 ans. La jeunesse nord-coréenne pourrait par conséquent être le plus grand auditoire des mots de Trump. Les jeunes nord-coréens reçoivent les déclarations de Trump après toute une vie d’immersion dans «l’éducation de classe», la métaphore nord-coréenne désignant la propagande anti-américaine. Kim Jong Un et sa sœur cadette, Kim Yo Jong, vice-ministre de la propagande, ont commencé à actualiser les méthodes d’enseignement des «centres d’éducation de classe» dans quasiment toutes les écoles pour les rendre plus high-tech. Ceci dit, la ferveur patriotique tient toujours une place primordiale et les Américains restent dépeints sous les traits de loups et de criminels.

La rhétorique de Trump trouve son public sur la péninsule

Dans de nombreuses déclarations qui ont suivi le dernier vote de sanctions contre la Corée du Nord par l’Onu, les organes de presse du pays ont établi très clairement que le Parti des travailleurs de Corée utiliserait la crise actuelle comme un moyen de mobiliser les 9 millions de jeunes du pays afin de faire étalage de la volonté de la nation de défendre non seulement les frontières du pays mais aussi son «leader sacré».

Ces derniers temps, la propagande coréenne a tendance à utiliser l’image de la parentalité pour opposer Kim à Trump, qualifié de «psychopathe et belliciste», remarque Peter Ward, spécialiste de l’histoire de la Corée du Nord installé à Séoul. Quand je l’interroge sur la seule occurrence de «conseils sur le terrain» prodigués par Kim dans les deux semaines qui ont précédé la préparation du lancement d’un missile balistique intercontinental avec Guam en ligne de mire, il m’a expliqué que Kim n’avait fait de commentaires que sur une chanson douce. «Malgré tout le bellicisme des programmes de missiles et nucléaires du régime, ainsi que ses discours provocateurs, ce qu’il veut c’est se présenter, lui et l’une de ses institutions-clés et d’importance croissante, le Parti des travailleurs de Corée, comme des êtres aimants, et compétents naturellement, à l’image d’une mère» expose Ward. Ce n’est pas un hasard si cette chanson a été diffusée de nombreuses fois le 3 septembre, le jour du sixième test nucléaire.

L’idée que la surenchère des menaces de l’administration Trump contre les Nord-Coréens alimente la paranoïa de Pyongyang et la pousse à déclencher une attaque préventive suscite quelques craintes. Étant donné leur propre recours régulier à l’hyperbole et aux menaces en l’air, les dirigeants de la Corée du Nord, si ce n’est tous ses diplomates et tous ses fonctionnaires, ont l’oreille particulièrement formée à détecter l’exagération dans le langage de Trump. Le pays est capable de digérer sans trop de difficulté les menaces physiques brutes tant que Trump n’attaque pas la base idéologique du leadership nord-coréen ni n’insinue directement qu’un bon coup d’État ferait du bien au pays. Les menaces continuelles de Trump et sa manie d’alimenter une ambiance de crise pourraient même contribuer à la consolidation actuelle du règne dictatorial de Kim en renforçant son image nationale de protecteur du peuple coréen—et en étayant l'idée que le régime préfère se faire des Américains.

Le plus important dans la rhétorique de Trump c’est que même lorsqu’elle est déformée par la traduction ou par le gouvernement nord-coréen, elle trouve un public sur la péninsule coréenne et affecte forcément les événements qui s’y déroulent. Kim Jong-un, les diplomates et les jeunes nord-coréens peuvent bien tous interpréter ce que dit Trump chacun à sa façon, mais ils sont tous obligés de le faire, d’une manière ou d’une autre. Savoir si Trump en est conscient est une autre paire de manche.

Adam Cathcart
Adam Cathcart (1 article)
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