Monde

Contre les voitures-béliers, les bollards à la pointe de la lutte antiterroriste

Henry Grabar, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 13.09.2017 à 8 h 53

Les bollards, ces plots et autres bornes qui jalonnent les espaces urbains, sont le meilleur moyen de lutter contre cette forme de terrorisme.

TIM SLOAN / AFP

TIM SLOAN / AFP

Après des attaques terroristes à BerlinBarcelone et Charlottesville, en Virginie, les élus des trois pays concernés ont dû répondre à la même question: où étaient les bollards? Bollard est un des mots qui désignent les plots, potelets, bittes et autres bornes installés dans les villes et alentours, généralement dans le but de décourager les malotrus à quatre roues tentés par le stationnement sauvage, la conduite sur piste cyclable ou l’invasion des rues piétonnes.

Mais depuis quelques dizaines d'années, les plots ont pris sur eux un nouveau fardeau: ils sont désormais considérés comme le moyen le plus simple et le moins cher d’empêcher les terroristes de transformer des véhicules en arme mortelle. Dans le monde entier, les édiles subissent des pressions pour les installer là où une voiture pourrait potentiellement foncer dans la foule –c’est-à-dire partout.

«Je comprends le débat, mais ce n’est pas pratique... nous ne pouvons pas couvrir Barcelone de plots», a récemment expliqué le ministre catalan Joaquim Forn à la radio espagnole.

«Nous ne pouvons pas installer des bollards dans tous les marchés de noël d’Allemagne» s’est lamenté à la presse le chef de la police de Berlin, en décembre, après qu’un djihadiste a foncé en camion dans un marché à Breitscheidplatz, tuant 12 personnes et en blessant des dizaines. «Ma première réaction est de me dire que nous devons trouver un juste équilibre pour la sécurité publique dans nos espaces municipaux, tout en gardant à l’esprit que nous préférons une société ouverte plutôt que fermée», a déclaré Mike Signer, le maire de Charlottesville, il y a quelques semaines.

Un espace urbain remodelé

 

Mais si l’on se fie aux récents actes de terrorisme perpétrés avec des véhicules, cette position défensive post-attentats donnera lieu dans les trois villes à une réaction déjà bien connue: l’apparition de rangées de potelets scintillants le long des routes. Ce qui, d’un point de vue de l’architecture urbaine, n’est pas ce qui pourrait arriver de pire.

Le contre-terrorisme est généralement hostile à l’architecture et aux aménagements urbains existants. Après l’attaque de 1983 contre l’ambassade américaine à Beyrouth, par exemple, les États-Unis ont revu leurs protocoles de conception et favorisé des complexes d’ambassades en banlieue, ceintes de murs et placées bien à l’écart des centres-villes. 

«Nous construisons des ambassades parmi les plus laides que j’aie jamais vues… Ça me hérisse quand je vois ce que nous faisons», avait déploré le sénateur John Kerry en 2009.

Parmi les autres innovations liées au contre-terrorisme dans les espaces publics notons la fermeture du jardin du siège du FBI à Washington et l’armée de détecteurs de métaux qui oblige les fans à faire la queue pendant une demi-heure pour pouvoir entrer dans le Yankee Stadium du Bronx. La peur a tendance à rendre les lieux plus fermés, plus lointains et plus privés. Les plots pourraient être l’exception qui confirme la règle: un protocole de sécurité qui ferait du monde un lieu à la fois plus sûr et plus plaisant.

Le précédent Santa Monica

 

Rob Reiter est un spécialiste de la bitte urbaine. C’est le principal consultant en sécurité de Calpipe Security Bollards, un des principaux fabricants américains de bollards parmi la grosse vingtaine qui se partagent le marché et l’entreprise qui a installé à Times Square les plots qui ont mis un terme au carnage lorsqu’un chauffard fou est monté sur un trottoir de Manhattan en mars dernier, faisant un mort et 22 blessés. Reiter est également cofondateur du Storefront Safety Council –dont la déclaration de mission est de «travailler à mettre un terme aux accidents de véhicules qui rentrent dans des bâtiments». Celle-ci a rassemblé plus de 10.000 rapports d’occurrences de voitures ayant foncé dans des édifices commerciaux. «Dunkin’ Donuts se fait rentrer dedans environ quatre fois par semaine, assure-t-il. Les magasins 7-11, c’est 1,3 fois par jour.»

L’argument de Reiter en faveur des plots a moins de rapport avec le terrorisme, qui reste rare, qu’avec le chaos quotidien auquel nous consentons pour pouvoir jouir d’une société où n’importe qui entre 16 et 100 ans peut conduire un amas de plusieurs tonnes de ferraille en ville.

«Pour la plupart des gens dans ma branche, l’événement qui a cristallisé cette idée au sujet des véhicules, ça a été Santa Monica», rapporte Reiter.

En juillet 2003, un vieux monsieur de 86 ans au volant d’une Buick a foncé sur le marché de producteurs de Santa Monica en Californie, causant la mort de 10 personnes et en en blessant 63 autres en moins de 20 secondes. Les avocats de la défense ont plaidé une «erreur de pédale»; la ville et d’autres accusés ont fini par payer 21 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites.

«Un mort, 20 blessés? C’est une journée (de circulation) ordinaire à New York»

Avant d’être le dispositif anti-terrorisme dernier cri, le plot n’était qu’un moyen utilisé par les urbanistes pour se réapproprier l’espace public accaparé par les butors au volant. Or, la peur du terrorisme apporte à l’environnement des villes des changements hors de portée des urbanistes. Après que Richard Rojas a foncé sur le trottoir de la 42e Rue à New York, déclenchant des craintes d’une nouvelle attaque terroriste à la voiture-bélier, le maire de New York, Bill de Blasio, et le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, se sont rendus sur les lieux en moins d’une heure. Et pourtant, souligne Reiter:

«Un mort, 20 blessés? C’est une journée (de circulation) ordinaire à New York.»

La menace du terrorisme est une puissante force d’incitation aux transformations de l’espace public. Au départ les changements sont atroces, comme devant la Trump Tower de New York, où des camions à benne plein de sable ont bordé la 5e avenue lors de la récente visite du président. Mais à mesure que le temps passe, la pression d’intérêts commerciaux et de groupes de citoyens s’accentue et des solutions plus élégantes prennent leur place.

La Bourse de New York, calée par un cortège de murs Jersey en béton placés le long de Wall Street après le 11-Septembre, est désormais protégée par une rangée d’élégantes bornes d’aspect lapidaire appelées Nogo et qui coûtent entre 5.000 et 8.000 dollars pièce. «Un bollard pour la sécurité c’est comme le petit costume noir de Mao –la même taille va à tout le monde», se réjouit Rob Rogers, l'architecte du Nogo, dans le Chicago Tribune. À l’autre bout du spectre des rues américaines célèbres, le Las Vegas Strip est en train d’installer pour 5 millions de plots dans le cadre de ce que le président du conseil du comté, Steve Sisolak, qualifie de «question de vie ou de mort».

«Cette idée nous plaît»

 

Washington, qui en plus d’être la capitale du pays est peut-être le principal musée d’architecture sécuritaire du monde, de la plus imposante à la plus invisible, affiche des preuves flagrantes de l’alliance entre les urbanistes et les experts en contre-terrorisme. Le Washington Monument est entouré d’un arc de sauts-de-loup de haute sécurité, ces fossés maçonnés qui tirent leur origine des jardins à l’anglaise. Autre bon exemple: la partie de Pennsylvania Avenue qui part au nord de la Maison-Blanche. Condamnée au milieu des années 2000 par un cordon militarisé, elle est depuis devenue un espace public agréable et populaire délimité par des rangées de bollards.

«Ce qu’ils ont fait, indirectement, c’est créer une rue pour le peuple, s’enthousiasme Gabe Klein, ancien commissaire aux transports de Washington. En fait j’aime bien! Je trouve que c’est un lieu agréable et paisible où flâner. Il y a des gens qui viennent y jouer au roller hockey.»

À d’autres endroits c’est la ville qui a pris l’initiative, et les hauts responsables chargés de la sécurité fédérale ont opiné du chef, comme lorsque des urbanistes ont installé une piste cyclable bordée de plots en plastique sur la 15e rue qui jouxte le ministère des Finances.

«Nous nous sommes dit qu’ils allaient détester ça, se rappelle Klein. En fait, ils ont répondu: “On cherchait le moyen d’éloigner la circulation automobile du bâtiment, et cette idée nous plaît.”»

Mais tout le monde n’est pas fana du plot. Des paysages jonchés de potelets, comme le Capitole, dont on dit qu’il est entouré d’environ 7.000 plots d’un mètre vingt, peuvent s’avérer monotones. La période qui a suivi le 11-Septembre a été particulièrement marquée par l'excès, explique Jean Phifer, architecte et ancien président (entre 1998 et 2003) de la commission de New York chargée de réexaminer le paysage urbain.

«Quand les gens se sont rendu compte à quel point les excès de plots étaient exagérés, ils ont utilisé d’autres éléments, comme des kiosques à journaux, des arbres, des bancs pour que le paysage urbain des trottoirs soit plus mixte.»

«C’est la première chose qu’on voit»

Ce changement, Klein l’a aussi appelé de ses vœux lorsque la folie des plots faisait rage. «Nous ne voulions pas qu’on ait l’impression d’être dans un État policier, ou dans un lieu où les gens auraient des raisons d’avoir peur», justifie-t-il. Aujourd’hui, on peut tout à fait voir des jardinières faire office de barrière contre les véhicules –des fleurs contre le terrorisme.

 

Lifestyle lessons International Bollard Appreciation Day #IBAD #blessedbonusbollards from @noeloquence

Une publication partagée par andrew choate (@saintbollard) le


Les bollards peuvent être très jolis, insiste Andrew Choate, le photographe de plots le plus en vue du monde (Instagram: SaintBollard). Selon lui, l’architecture commence vraiment avec les bollards.

«C’est la première chose qu’on voit. On peut les considérer comme un genre d’architecture invasive, mais si vous les incorporez dans l’environnement, ils peuvent prendre un sens, pas seulement en tant que protection mais aussi en termes de design et d’esthétique, explique-t-il. Que leur sommet soit effilé, arrondi ou qu’il porte un insigne quelconque, il y a sans conteste une grande liberté dans le domaine.»

La liberté, elle est également dans les lieux circonscrits par les bollards. Bien avant que Barcelone ne devienne le dernier site en date d’une épouvantable attaque à la voiture-bélier, la ville avait prévu de transformer le visage de la ville en cédant plus de la moitié de ses rues aux piétons et aux cyclistes, grâce à un réseau de superilles (ou pâtés de maisons géants). Les accidents de la circulation (9.095 l’année dernière, dont 27 mortels) figurent parmi les raisons évoquées par la municipalité en plus de la pollution, de l’obésité et de la qualité de vie. En cela, Barcelone rejoint un certain nombre de villes européennes et américaines –comme Charlottesville– qui ont dédié des zones centrales aux piétons.

La Tour Eiffel aussi

 

L’attaque sur les Ramblas va probablement donner un coup d’accélérateur à cette initiative. Dès le lendemain soir, Madrid a placé d’énormes pots de fleurs sur la Puerta del Sol. En Italie, Florence a annoncé à la mi-août qu’elle allait commencer à installer des jardinières géantes «en accord avec notre idéal de beauté», selon le conseiller municipal chargé de la sécurité. À Nice, où un homme a tué 86 personnes le 14 juillet 2016 en fonçant avec son camion sur la célèbre promenade des Anglais, la ville a investi des millions en plots et autres barrières.

Parfois bien sûr, ces contre-mesures rendent les espaces publics moins publics. Le pied de la tour Eiffel est désormais isolé par des barrières, poussant certains Parisiens à se plaindre que le monument a été transformé en bunker. Mais tout aussi souvent –quoi qu’il arrive à l’intérieur du périmètre– les bollards se transforment par eux-mêmes en lieux de détente. Cela fait des années que les villes développent une architecture hostile visant à décourager ce genre de flemmardise, or un bon nombre de bornes ne font que l’encourager. Une forme de lutte contre le terrorisme, et un endroit où poser ses fesses.

Henry Grabar
Henry Grabar (3 articles)
Journaliste à Slate.com