Histoire

La peine de mort, notre hideuse loterie judiciaire des années 1970

Hamida Djandoubi, le dernier exécuté de l'histoire de France, lors de son procès à Aix-en-Provence le 24 février 1977. GÉRARD FOUET / AFP FILES / AFP.

Hamida Djandoubi, le dernier exécuté de l'histoire de France, lors de son procès à Aix-en-Provence le 24 février 1977. GÉRARD FOUET / AFP FILES / AFP.

C'est il y a seulement quarante ans, le 10 septembre 1977, que la République a décapité son ultime condamné. Récit de la dernière décennie d'existence du châtiment, qui en dit beaucoup sur notre justice, notre pays et nous-mêmes.

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.09.2017 à 6 h 04

En décembre dernier, l'ancien garde des Sceaux Robert Badinter remettait un document historique aux étudiants de l'École nationale de la magistrature: le récit de la dernière exécution capitale en France. Le 10 septembre 1977, à 4h40 du matin, Hamida Djandoubi, un Tunisien de 27 ans, était guillotiné dans une courette de la prison des Baumettes, à Marseille, pour l'assassinat de son ancienne compagne.

Légalement tenue d'y assister, une juge d'instruction, Monique Mabelly, a couché dans la nuit son témoignage par écrit. Le parcours des officiels dans les couloirs de la prison, tapissés de couvertures pour étouffer leurs pas. Le condamné qui replace, avant de se mettre en marche, sa jambe artificielle –il a été amputé six ans plus tôt après un accident de tracteur. Le dernier verre de rhum, les deux cigarettes fumées jusqu'au filtre: quand il en réclame une troisième, l'«exécuteur en chef des arrêts criminels» (comprendre: le bourreau) s'interpose et lâche «On a déjà été très bienveillants avec lui, très humains, maintenant il faut en finir». Les aides qui lient ses mains et découpent le col de sa chemise avant de le plaquer sur la bascule:

«J'entends un bruit sourd. Je me retourne. Du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge. Le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier. Un gardien prend un tuyau d'arrosage. Il faut vite effacer les traces du crime... J'ai une sorte de nausée, que je contrôle. J'ai en moi une révolte froide.»

Les avocats qui ont assisté à l'exécution d'un de leurs clients n'ont jamais pu évacuer ce souvenir non plus. «Durant des semaines, je me suis réveillé tous les matins à quatre heures. Avec ce regard devant les yeux. Avec ce bruit dans les oreilles…», racontait Philippe Lemaire, qui défendit, aux côtés de Robert Badinter, Roger Bontems, exécuté en novembre 1972 avec Claude Buffet dans l'affaire de la prise d'otages meurtrière de la prison de Clairvaux. Témoin de l'avant-dernière exécution capitale en juin 1977, celle du meurtrier d'une petite fille Jérôme Carrein, l'avocat nordiste Pierre Lefranc lâcha:

«Je revenais du Moyen Âge et j'en gardais un sentiment de honte.»

Plus d'exécutés en France qu'aux États-Unis

Cela ne s'est pourtant pas passé au Moyen Âge, mais il y a quarante ans. Autant dire hier: c'est d'ailleurs l'année de naissance de l'actuel président de la République. Deux ans plus tôt et quelques centaines de kilomètres plus à l'ouest, l'Espagne a exécuté cinq hommes, mais il s'agit de la dictature de Franco en son crépuscule, fusillant deux membres de l'ETA et trois militants d'une organisation antifasciste. De l'autre côté de la Manche, la dernière exécution remonte à 1964. Aux frontières du Nord, les Pays-Bas et la Belgique n'ont pas exécuté depuis plus d'un siècle. Et aux États-Unis, où la Cour suprême impose alors un moratoire de cinq ans sur les exécutions, «seulement» quatre hommes sont exécutés entre 1968 et 1981, contre sept en France sur la même période...

Un extrait du témoignage manuscrit de la juge d'instruction Monique Mabelly sur l'exécution d'Hamida Djandoubi, le 10 septembre 1977: «J'entends un bruit sourd. Je me retourne. Du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge. Le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier.» (École nationale de la magistrature).

On peut avancer des explications: la sacralisation du châtiment suprême par l'exécution de Louis XVI, les vingt-trois années ininterrompues de guerre vécues par la France entre 1939 et 1962, l'instabilité politique qui fit de la guillotine l'arme idéale de la répression ou encore la toute-puissance de l'État sur l'individu. Le constat reste: à la fin des années 1970, la France est le dernier pays d'Europe de l'ouest à pratiquer encore la peine capitale. Et elle le fait en utilisant toujours la machine de mort créée deux siècles plus tôt, et à laquelle le docteur Guillotin a donné son nom.

La semaine qui suit la mort de Hamida Djandoubi, le cinéaste Paul Vecchiali sort le puissant La Machine, récit d'un meurtre sordide et du parcours d'un condamné à mort, interprété par le quasi-débutant Jean-Christophe Bouvet, jusqu'à l'échafaud. Cette «machine», c'est la guillotine, bien sûr. Mais aussi la machine judiciaire, sociale, médiatique qui fait d'un accusé de la chair à bourreau. Celle qui par exemple, un an plus tôt, a puni Christian Ranucci, exécuté pour le meurtre, qu'il niait, d'une petite fille, et dont la culpabilité est toujours discutée aujourd'hui. Un jeune homme que la justice, écrira le philosophe Michel Foucault, a, «avec cinq séances d'instruction, deux jours d'assises, un pourvoi rejeté et une grâce refusée, mené sans plus hésiter à l'échafaud».

Pour Ranucci comme pour Djandoubi, entre le procès et l'exécution, il s'est passé à peine cinq ou six mois.

«Ce qui m'a surpris à propos de la peine de mort en France, c'est à quel point la période de recours était brève, témoigne l'essayiste canadien Jeremy Mercer, auteur d'un ouvrage fouillé sur l'affaire Djandoubi. Quand on suit les dossiers de peine capitale aux États-Unis et le travail du Innocence Project, on sait qu'il faut parfois des années et des années pour disculper un individu condamné à tort. En France, il ne se passait souvent que quelques mois entre la condamnation à mort et l'exécution, ce qui paraît particulièrement injuste car cela n'offrait pas un délai suffisant pour des recours supplémentaires et laissait des questions très subjectives jouer un rôle, comme l'émotion populaire autour d'une affaire et des motivations politiques en période électorale.»

Un coupable douteux, un débile et un unijambiste

Le personnage principal de La Machine s'appelle Lentier, quasi-homonyme des héros de Germinal et La Bête humaine: comme les romans de Zola, les dernières années de la peine de mort en France dessinent le fonctionnement et les fractures d'une société toute entière. «Truands raisonnables, profiteurs du crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, mafiosi, jamais vous ne les trouverez dans ces situations-là. Jamais!», lançait Robert Badinter dans son plaidoyer pour l'abolition de la peine de mort devant l'Assemblée nationale en septembre 1981, avant de dresser en miroir le portrait des trois derniers guillotinés: «Ayez simplement présent à votre esprit que l'on s'interroge encore à propos de l'innocence du premier, que le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.» De cette époque date d'ailleurs aussi le film Le Juge et l'Assassin, où Bertrand Tavernier dresse un meurtrier en série misérable et persuadé de sa folie (Michel Galabru) face à un juge (Philippe Noiret) qui veut l'envoyer à l'échafaud plutôt qu'à l'hôpital.

La Machine, de Paul Vecchiali (1977).

Justice de classe? Elle effraie en tout cas jusqu'à la presse de droite, à l'image du quotidien L'Aurore après l'exécution de Jérôme Carrein, «un être à la limite de la débilité mentale qui, tout au long de son existence, n'avait guère eu sa chance. Brûlé par la solitude et par l'alcoolisme, il était devenu une épave». C'est une justice sur laquelle pèsent en tout cas encore de solides préjugés. Les jeunes n'ont pas le droit de vote mais ont le droit de mourir, les femmes ont les deux mais sont jugées moins responsables de leurs crimes que les hommes. Depuis 1949, toutes les condamnées à mort ont été graciées, De Gaulle estimant par exemple qu'il y a quelque chose de «sacré» dans la femme, celle qui peut devenir mère. Il arrive alors que, pour un même crime, un homme soit condamné à mort et une femme à perpétuité, symbole éclatant d'une abolition de fait de la peine capitale pour les femmes.

En mars 1965, le général De Gaulle explique à son ministre Alain Peyrefitte pourquoi il gracie systématiquement les femmes. (Extrait de C'était De Gaulle, 1997)

Les mineurs, eux, peuvent être punis comme leurs aînés. En octobre 1975, la cour d'assises de l'Oise condamne ainsi à mort Bruno T., un enfant de l'Assistance publique qui, à 17 ans, a torturé et assassiné une vieille dame en bande. «Nous entrons dans le temps des bourreaux, réagit l'académicien Jean d'Ormesson dans Le Figaro, parce que nous sommes entrés dans le temps des assassins.» La semaine suivante, dans le Nouvel Observateur, une caricature montre un bourreau cagoulé qui tente avec une sucette d'attirer un petit garçon, qui ne voit pas la guillotine derrière lui.

Des condamnations sans appel sur le fond

À Beauvais, l'avocat général n'a pas réclamé la peine de mort. Le jury est allé plus loin. Les magistrats se sont prononcés en faveur de l'excuse atténuante de minorité, qui excluait la peine capitale. Le jury est allé plus loin. Une condamnation à mort nécessite les votes d'au moins huit jurés sur douze, neuf citoyens ordinaires et trois juges. Des jurés qui, jusqu'en 1980, sont des notables choisis par les maires, avant qu'une réforme n'impose leur tirage au sort parmi tous les inscrits sur les listes électorales –une vague de sévérité s'ensuivra.

Leurs jugements ne peuvent être contestés sur le fond du dossier: les condamnés peuvent déposer un pourvoi devant la Cour de cassation, qui ne juge que du respect de la procédure pénale. «Le pourvoi en cassation, c'est comme une corde qui vous retient au-dessus de l'abîme et qu'on entend craquer un peu plus à chaque instant», écrira Michel Rousseau, condamné à mort en novembre 1977 pour avoir tué la fille de ses voisins lors d'une crise de boisson, puis à perpétuité après annulation du premier jugement.

«Existe-t-il des circonstances atténuantes en faveur de l'accusé? Quand c'était “oui”, [...] on ressentait une petite explosion dans le cœur.»

L'avocat Henri Leclerc

Entre 1969 et 1981, près de la moitié des condamnations à mort sont ainsi cassées, au point que la plus haute juridiction criminelle de France s'attire une tenace réputation abolitionniste. C'est beaucoup, surtout quand on sait que seulement deux des seconds procès déboucheront sur une nouvelle condamnation à mort. Et c'est pourtant peu par rapport à aujourd'hui, où tous les condamnés peuvent, s'ils le souhaitent, faire appel de leur jugement aux assises. Ce qui explique la terrible tension qui règne alors dans le box des accusés:

«Quand la peine de mort avait été demandée et que les juges et les jurés revenaient après le délibéré, on guettait leurs visages: fermés ou ouverts? Bien sûr, on se trompait souvent, se souvient le grand pénaliste Henri Leclerc dans ses mémoires, tout juste publiés en cette rentrée 2017. On subissait, les tripes nouées, les réponses aux questions sur la culpabilité dont la liste était parfois longue. Surtout quand les faits n'étaient pas contestés, seule la dernière nous intéressait: existe-t-il des circonstances atténuantes en faveur de l'accusé? Quand c'était “oui”, [...] on ressentait une petite explosion dans le cœur.»

La loterie des grâces

Quand la réponse est «non», c'est la mort. Ce qui, sauf cassation, ne laisse plus qu'une chance au condamné: la clémence du président de la République. Aujourd'hui, les polémiques autour de l'article 17 de la Constitution, comme à l'occasion de l'affaire Sauvage, sont rares. À l'époque, son utilisation était attentivement scrutée.

En 1969 et en 1974, l'arrivée au pouvoir du fin lettré Georges Pompidou puis du quadragénaire libéral Valéry Giscard d'Estaing laissent croire à une politique de grâce systématique qui ouvrira la voie à l'abolition. Pompidou gracie les cinq premiers condamnés à mort de son mandat, au point qu'à l'automne 1972, le grand avocat abolitionniste Albert Naud lui dédie un de ses livres. Valéry Giscard d'Estaing, lui, fait part pendant sa campagne victorieuse de son «aversion profonde» pour le châtiment suprême. Les deux, pourtant, feront chacun exécuter trois condamnés pendant leur présidence.

Deux affaires, deux unes d'hebdomadaires abolitionnistes: L'Express après l'exécution de Claude Buffet et Roger Bontems, en 1972, et le Nouvel Observateur après la condamnation à mort du mineur Bruno T., en 1975.

Entre la mort et la grâce, leurs décisions balancent, des vies aussi. Le 12 mai 1973 à l'aube, depuis sa cellule des Baumettes, Guy Chauffour, condamné pour avoir tué un gardien de prison lors d'une tentative d'évasion, entend une procession approcher du quartier des condamnés à mort: «C'était l'heure, pour qui? Je n'en savais rien. Je les ai entendus stopper juste avant ma cellule, là j'ai compris que c'était pour lui.»

«Lui», c'est Ali Ben Yanes, un Tunisien condamné pour avoir égorgé une petite fille lors d'un cambriolage. Il est décapité quelques minutes plus tard tandis que Chauffour reçoit la nouvelle de sa grâce de la bouche du procureur de la République. Trois ans plus tard, début août 1976, Valéry Giscard d'Estaing gracie Moussa Benzhara, le meurtrier d'une retraitée dijonnaise, une semaine après que sa décision de laisser exécuter Christian Ranucci a déclenché une vive polémique. «La grâce, comme à la roulette», s'insurge alors Libération.

Contrairement à ses prédécesseurs, VGE avait défini une ligne de conduite en matière de peine de mort, en citant deux types de «violences inadmissibles»: les meurtres d'enfant et de personnes âgées basés sur un motif financier. Christian Ranucci, dont le tribunal avait estimé qu'il avait agi sur une pulsion sexuelle, ne rentrait pas dans ces catégories et a été exécuté. Moussa Benzhara y rentrait et a été épargné en raison de son appartenance à la communauté harkie.

Si la grâce présidentielle est affaire d'intime conviction, elle repose sur des influences multiples: entre les rapports divers, les réunions du Conseil supérieur de la magistrature et un court entretien final avec les avocats de la défense, le président de la République recevait les avis d'au moins vingt personnes. Dans ses mémoires, Giscard d'Estaing explique d'ailleurs que c'est notamment une lettre de la mère de la victime de Ranucci qui l'a incité à ne pas accorder sa grâce. Et cette grâce est aussi politique, d'autant plus qu'elle n'est plus exercée par un monarque de droit divin ou par un président désigné par les parlementaires mais par un candidat élu au suffrage universel, soumis à l'avis de trente millions de jurés: les exécutions des mandats de Pompidou, en 1972-1973, et de Giscard, en 1976-1977, coïncident avec des périodes difficiles pour la majorité présidentielle.

Un fourgon transportant les restes de Christian Ranucci quitte la prison des Baumettes à Marseille après l'exécution du condamné, le 28 juillet 1976. AFP.

Condamné à mort fin 1980 pour le meurtre d'un gardien de la paix, Philippe Maurice voit son recours en grâce «gelé» par le pouvoir giscardien le temps de la campagne présidentielle 1981, et sera finalement gracié par François Mitterrand quatre jours après son entrée en fonctions. Le dernier condamné à mort gracié de notre histoire. Celui dont Robert Badinter avait dit qu'il serait «le visage de l'abolition» a été libéré dix-neuf ans plus tard, et est aujourd'hui professeur d'histoire médiévale.

«Le verdict de mort de l'un devient caduc avec l'autre sans que le dossier du condamné ait changé d'une virgule, sans que la culpabilité soit atténuée. C'est la loterie, écrivait le journaliste politique Michel Gonod dans La Deuxième Porte, un ouvrage anti-peine de mort publié en 1981. [...] À la limite, en caricaturant, on pourrait considérer que si trois hommes ont péri sur la guillotine pendant le septennat de Giscard, ce n'est pas parce que leur crime méritait, plus qu'un autre, le châtiment suprême, mais parce qu'il avait manqué 300.000 voix à François Mitterrand en 1974…»

«Le plus solennel des abattoirs»

Ces morts, tout est alors fait pour les rendre aussi discrètes que possibles. À l'image de Jean Goudareau, l'avocat de Djandoubi, qui trouve un agent de police à sa porte en revenant chez lui le 9 septembre 1977 au soir, les avocats ne sont avertis du rejet de la grâce de leur client que quelques heures avant afin qu'ils ne puissent pas le prévenir et que l'information ne puisse pas fuiter.

Depuis 1939, les décapitations n'ont plus lieu en public, afin de prévenir tout débordement, mais un décret interdit aussi à la presse de publier d'autres informations que celles contenues dans le procès-verbal officiel. Il ne faut pas que l'on puisse voir trop en face ce que le journaliste Jean Egen qualifie en 1973 de «plus solennel des abattoirs» dans un livre du même titre.

«On ne voit rien, mais on entend distinctement comme un bruit de store abaissé brusquement, un coup plus mat et le clac-clac de la planche qui bascule le corps décapité dans un réceptacle»

L'exécution de Claude Buffet et Roger Bontems, décrite par le journaliste Jacques Derogy

Ce qui n'empêche pas l'interdiction d'être régulièrement violée. En 1973, L'Express est ainsi condamné pour avoir rapporté les circonstances de l'exécution de Claude Buffet et Roger Bontems. Le journal dirigé par Françoise Giroud reproduit explicitement l'article de loi qui lui interdit de le faire, mais le fait suivre d'une autre loi: «Article non écrit de la conscience du journaliste: aucune indication, aucun document ne doit être soustrait à la connaissance des citoyens.» Signé du grand enquêteur Jacques Derogy, qui a révélé l'année précédente la grâce partielle accordée par Pompidou au milicien Paul Touvier, l'article n'a pourtant rien d'un pamphlet emphatique. Il lui suffit d'une phrase sobre pour décrire la lugubre efficacité de la machine de mort:

«On ne voit rien, mais on entend distinctement comme un bruit de store abaissé brusquement, un coup plus mat et le clac-clac de la planche qui bascule le corps décapité dans un réceptacle.»

Les corps des condamnés sont ensuite enfouis dans le carré des suppliciés, charge aux familles de les réclamer si elles le veulent. À la même époque, quand Jean Egen demande aux gardiens du cimetière d'Ivry de lui indiquer l'endroit, il ne rencontre que suspicion et mutisme:

«On veut anéantir le supplicié, le faire entrer dans un oubli définitif. Alors on jette ses restes dans un trou, on comble, on nivelle, on aplanit, on efface toute trace et on recommande le silence aux gardiens du cimetière. Seulement voilà: un meurtrier qui veut faire disparaître le cadavre de sa victime ne procède pas autrement.»

«On ne gouverne pas un pays en coupant trois têtes tous les cinq ans»

La France veut la mort, mais ne veut pas forcément la voir. C'est le paradoxe de cette dernière décennie d'application de la peine capitale, celui d'un public à la fois consentant et réticent.

Les années 1970 sont celles des pétitions de mort, des verdicts salués par les applaudissements nourris du public et de la foule massée devant le palais de justice ou des élus qui piétinent allègrement la présomption d'innocence, tel le ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski lors de l'affaire Patrick Henry: «Si j'étais juré, je me prononcerais pour la peine de mort.» En 1980, Le Monde se demande même si ce n'est pas «le seul goût de la mort, cette impression trouble, violente et érotique, qui attire, fait se presser la foule aux portes des palais, s'accrocher aux grilles en hurlant, envahir les prétoires? Voir un homme jouer sa tête est l'ultime version des jeux du cirque, que la France persiste à offrir environ une fois par an, à quelques citoyens de province»[1].

La foule devant le palais de justice de Troyes pour le procès de Patrick Henry, le 20 janvier 1977. AFP.

Et pourtant, ces mêmes Français qui approuvent la peine de mort dans les sondages la rejettent généralement dans le secret des délibérations. Durant les années 1970, seuls 0,4% des accusés comparaissant aux assises pour un crime passible de la mort y sont condamnés en première instance. Après avoir sauvé contre toute attente la tête du meurtrier d'enfant Patrick Henry, Robert Badinter obtient successivement, entre 1977 et 1980, la perpétuité pour cinq hommes dont le jugement de mort en première instance avait été annulé par la Cour de cassation. Deux France contradictoires que résume alors un duel de chanteurs populaires, «Je suis pour» de Michel Sardou, lettre du père d'un enfant assassiné au meurtrier («J'aurai ta peau / Tu périras»), et «L'assassin assassiné», écrit par Jean-Loup Dabadie pour Julien Clerc («Lorsque le couteau est tombé / Le crime a changé de côté»).

Le mouvement abolitionniste gagne en audience avec les prises de position en sa faveur des grandes ONG, des syndicats de magistrats, des évêques catholiques. En 1977, le jour même de l'exécution de Jérôme Carrein, est rendue publique la position d'un groupe d'études sur la violence mis en place par le ministre de la Justice Alain Peyrefitte: à la majorité des voix, ses membres recommandent l'abolition. En mars 1981, le candidat à la présidence François Mitterrand tirera les conclusions de cette situation en s'affirmant avec éclat contre la peine de mort, mouvement de «[sa] conscience profonde qui rejoint celle des églises, l'église catholique, les églises réformées, la religion juive, la totalité des grandes associations humanitaires internationales et nationales»[2].

Car, dans un pays aussi centralisé que la France, rien ne peut se faire sans le président ni le gouvernement, qui verrouillent complètement l'agenda législatif, y compris au sein de leur camp. «On ne gouverne pas un pays en coupant trois têtes tous les cinq ans. On en coupe une ou deux par semaine, comme Charles X ou Napoléon III, ou on n'en coupe plus, parce qu'on y croit plus et on essaie de trouver autre chose», s'insurge en 1979 le député RPR Pierre Bas, qui avec d'autres élus comme Bernard Stasi ou le jeune Philippe Séguin, se fait le héraut de l'abolition au sein de la majorité de droite.

Une enquête montre qu'il existe alors probablement, comme cela été le cas quelques années plus tôt sur l'avortement, une majorité de conviction pour l'abolition de la peine de mort, qui associerait les voix de la gauche à quelques dizaines de députés de droite. Mais le gouvernement se refuse à ouvrir le débat législatif et repousse grâce à ses pouvoirs procéduraux les assauts des «dissidents», qui cherchent notamment à obtenir indirectement l'abolition en supprimant le salaire du bourreau.

«Vos enfants sauront que vous avez un jour condamné à mort un jeune homme»

La peine de mort vit ses derniers instants; chacun sait, sent, que la prochaine exécution peut être la dernière. Lors de sa plaidoirie victorieuse pour Patrick Henry, Robert Badinter avait lancé aux jurés: «On abolira la peine de mort et vous resterez seuls avec votre verdict, pour toujours. Et vos enfants sauront que vous avez un jour condamné à mort un jeune homme. Et vous verrez leur regard!» Après le verdict, la presse et des avocats avaient prédit l'abolition de facto de la peine capitale. Pourtant, les exécutions de Jérôme Carrein et Hamida Djandoubi allaient suivre. Dans son ouvrage Mon intime conviction, paru quelques semaines après cette ultime décapitation, Paul Lombard, l'un des avocats de Christian Ranucci, disparu début 2017, s'insurgeait:

«Si l'on attend que les assassins commencent par ne plus tuer avant de supprimer la peine de mort, avant de réviser le code pénal pour mettre l'indispensable protection à laquelle la société a droit en harmonie avec les exigences du siècle qui se veut libérateur, on risquera d'attendre longtemps. La guillotine continuera, à l'époque des transplantations cardiaques, des greffes d'organes et des techniques de pointe, à fonctionner comme par le passé, sous l'oeil béat et les soupirs d'extase des amoureux transis de l'ordre.»

Le discours de Robert Badinter en faveur de l'abolition de la peine de mort devant l'Assemblée nationale, le 17 septembre 1981.

Il faudra donc encore attendre quatre ans, et l'élection de François Mitterrand: son adversaire reconnaîtra que, réélu en 1981, il n'aurait sans doute pas proposé l'abolition. «Alors, que d'années perdues! Que de têtes coupées pour rien!, ressassait en 1981 Michel Gonod. L'abolition était là, toute proche, et on l'a laissée passer. Giscard, le dernier, a reculé devant elle et ses électeurs ne lui en ont même pas été reconnaissants.» Le 9 octobre 1981, quand la loi d'abolition est officiellement promulguée, il reste six condamnés à mort dans les prisons françaises, tous graciés automatiquement. Des parlementaires ont bien, depuis, proposé le rétablissement de la peine capitale, mais leurs propositions de loi n'ont jamais été examinées. Et en 2007, à une écrasante majorité, le Parlement a gravé dans la Constitution que nul ne pouvait être condamné à mort.

Longtemps reléguée loin des yeux du public dans les sous-sols d'un musée parisien, la guillotine est aujourd'hui exposée dans la ville où elle a servi pour la dernière fois, au Mucem de Marseille. Elle fait plus petite qu'on ne l'imaginait.

1 — «De province» car, à l'époque, la peine de mort n'avait pas été prononcée à Paris depuis 1963. Elle le sera à nouveau, fin 1980, à l'encontre de Philippe Maurice pour le meurtre d'un gardien de la paix. Retourner à l'article

2 — Vingt-cinq ans plus tôt, le même François Mitterrand, alors ministre de la Justice, avait notamment approuvé les exécutions capitales de nationalistes algériens, épisode raconté en détail par le journaliste François Malye et l'historien Benjamin Stora dans leur livre François Mitterrand et la guerre d'Algérie (Fayard, 2010). Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (924 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).