Culture

«Une famille syrienne»: vivre, quand même

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.09.2017 à 16 h 14

Le huis clos mis en scène par Philippe Van Leeuw rend sensible quelque chose de l'expérience du quotidien au milieu d'une guerre sans fin.

Ça tire dans tous les sens. Ça explose. Les hélicos, les snipers. C’est dehors, juste là. Dans l’appartement aussi, la guerre est constamment présente.


L’appartement est un refuge, et une prison. La famille n’en sortira pas, La Famille syrienne, le film, non plus.

Cela se passe aujourd’hui, hier, et chaque jour depuis six années, dans les villes de Syrie. Cela se passe partout où fait rage la guerre, cette guerre-là, celle qui se déchaine non pas sur des champs de bataille mais dans les maisons, les rues, les quartiers.

Le titre, et plus encore le titre original, Insyriated (quelque chose comme «ensyrié», néologisme qui pourrait désigner une maladie dont on est infecté, un état subi et inexorable), confirme le lieu réel, la Syrie martyre, en ce moment même.

Pourtant, ce que montre le film pourrait être, en grande partie, ce que furent il n’y pas si longtemps Sarajevo ou Beyrouth. Une forme d’horreur très particulière.  

Une famille reconfigurée par la guerre

Une famille particulière, aussi, et elle aussi produit de la guerre. Le père n’est pas là –il est dehors, se bat, ou cherche du ravitaillement. Le grand père, la mère, les deux filles, l’amoureux de la plus grande, le fils cadet, la bonne venue d’Asie partagent les lieux avec un jeune couple, des voisins, et leur bébé. L’homme de ce couple-là non plus ne restera pas dans l’appartement, donc dans le film.

Il faut survivre. Et, peut-être, vivre, un peu, quand même. Ces mots, «vivre», «survivre», on voit bien que nous qui regardons le film, nous ne savons pas vraiment ce qu’ils peuvent signifier, si on n’a pas fait l’expérience d’une telle situation.

La mère (Hiam Abbas) gardienne intraitable de son appartement, à la fois refuge et prison

Les menaces mortelles, et les autres qui ne tuent pas mais déshumanisent sans retour, sont omniprésentes, multiformes. Au fil des péripéties émouvantes, grotesques ou atroces qui scandent le film, Philippe Van Leeuw rend sensible cette entrée dans un état d’exception, et qui dure, qui s’éternise.

Beaucoup d’un huis clos comme Une famille syrienne renvoie au théâtre. Pourtant, le cinéma est là, de manière aussi furtive que nécessaire.

Il est dans la sensation de proximité, où le besoin de se réconforter et le poids des promiscuités, corporelles et affectives, macèrent sans fin.

Il est, moment de grâce, dans le bref bonheur de parcourir le couloir qui mène de la cuisine au salon sans danger, profitant d’une accalmie.

Il est dans le travail très fécond des gros plans et du hors champ, employés avec finesse par ce réalisateur qui fut longtemps chef opérateur. Il est aussi, bien sûr, dans l’utilisation des sons.

Prisonniers du temps autant que du lieu

Cette famille n’est pas «n’importe quelle famille», ce qui d’ailleurs ne veut rien dire. Elle a une histoire, un passé, un statut social –plutôt aisé.

Le grand père, féru de poésie, était sans doute professeur. La mère est palestinienne, d’autant plus accrochée à cet appartement qu’elle est née privée de foyer et de lieu pour vivre. Le jeune couple de voisins, l'employée de maison, le soupirant de la fille ainée ont chacun leur parcours, qui s'esquisse en filigrane.

Ainsi, au-delà des indices semés par une réplique ou un élément de décor, le hors champ ne recèle pas seulement la guerre comme menace multiforme et omniprésente, mais aussi beaucoup de ce qui inscrit Une famille syrienne dans une réalité, une continuité malgré tout –ce «monde» dont le vieil homme voudrait se retrancher.

Cette continuité n'est pas seulement saptiale. Si le film est un huis clos dans l’espace du  grand appartement, il l’est aussi dans la durée, enserré dans les 24 heures pendant lesquelles se déroule le film.  

Un jour, donc. Puis viendra un autre jour. Il y aura un lendemain, différent et semblable. Ce qui est à la fois horrible –rien de tout cela ne va cesser– et la vie même.

Une famille syrienne

de Philippe Van Leeuw,

avec Hiam Abbas, Diamand Abou Abboud, Juliette Navis.

Durée: 1h26.

Sortie le 6 septembre 2017

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