France

Daniel Legrand, l'homme qui ne pouvait pas tourner la page après Outreau

Sandrine Issartel, mis à jour le 04.09.2017 à 14 h 48

Il avait 19 ans et demi lorsque l'affaire d'Outreau a éclaté. Fils d'ouvrier du nord de la France qui se rêvait footballeur, il aura dû endurer trois procès d'assises pour être définitivement blanchi.

Daniel Legrand lors de son procès aux assises à Rennes, le 4 juin 2015 |
DAMIEN MEYER / AFP

Daniel Legrand lors de son procès aux assises à Rennes, le 4 juin 2015 | DAMIEN MEYER / AFP

«Il n'est de pire souffrance que l'injustice.» Lorsqu'il lit ces mots que lui adresse le président Jacques Chirac en décembre 2005, Daniel Legrand fils est loin de s'imaginer que son calvaire n'est pas terminé. Accusé d'appartenir à un vaste réseau pédophile entre la France et la Belgique, à l'issue d'un deuxième procès, il lui faudra, une troisième fois, répondre des mêmes faits, dix ans plus tard.

Daniel Legrand était le plus jeune des accusés de ce que l'on a appelé l'affaire Outreau qui a éclaté en 2001 dans le Nord de la France. Issu d'un milieu ouvrier modeste, il s'est retrouvé, comme douze autres personnes, du jour au lendemain, au cœur de ce que le président Chirac a qualifié de «désastre judiciaire sans précédent».

Nos sommes à la fin des années 2000, à Outreau, Pas-de-Calais, dans le quartier populaire de la Tour du Renard. C'est là que vivent Myriam Badaoui, son époux Thierry Delay, et leurs quatre enfants, Chérif –dit Kevin–, 10 ans, Dimitri, 8 ans, Jonathan, 6 ans, et Dylan, 4 ans. Une famille sur laquelle pèsent l'alcool et la précarité, et qui ne peut s'en sortir sans l'aide des services sociaux. Fin 2000, des signalements sont effectués faisant état d'agressions sexuelles sur les enfants. Au cours de l'enquête, les quatre enfants disent avoir été violés par leurs parents ainsi que par des amis du couple. Début 2001, les enfants donnent le nom d'adultes ayant assisté aux abus sexuels qu'ils dénoncent. Le 6 mars 2001, Myriam Badoaoui et Thierry Delay sont interpellés et placés en garde à vue. Ils sont mis en examen pour «viols sur mineurs» et «proxénétisme» à l'issue de leur présentation devant le juge d'instruction, Fabrice Burgaud.

Un jeune juge

Le jeune magistrat, âgé de 29 ans, et dont c'est le premier poste à l'instruction, mène l'enquête. Thierry Delay nie catégoriquement les faits qui lui sont reprochés contrairement à son épouse qui, en outre, accuse des voisins. À cette liste viennent s'ajouter les personnes nommées par les enfants au cours des auditions. Au mois d'avril, six personnes sont interpellées: les voisins du 5e étage, Aurélie Grenon et David Delplanque ; les voisins du 4e étage, Sandrine et Franck Lavier, l'ancien compagnon de la voisine du 1er étage, Thierry Dausque ; ainsi qu'une personne handicapée, Jean-Marc Couvelard. La liste des présumées victimes s'allonge également. Seize enfants sont entendus le jour de la vague d'interpellations.

Karine Duchochois, son compagnon David Brunet, Roseline Godard –dite «la boulangère»–, François Mourmand sont interpellés au fur et à mesure des auditions des enfants, dont la mère, non seulement confirme les dires, mais en rajoute au point que, dès le mois d'août, le jeune juge pense avoir mis le nez dans un vaste réseau pédophile entre la France et la Belgique. Une aubaine pour le novice de la magistrature au moment où éclate l'affaire Marc Dutroux. Un nom revient souvent: celui de Danny Legrand, un Belge propriétaire d'un sex-shop, dans la maison duquel auraient eu lieu les orgies impliquant des dizaines d'enfants.

Au centre d'un nouveau coup de filet, l'huissier Alain Marécaux, son épouse Odile, le chauffeur de taxi Pierre Martel, le prêtre ouvrier, Dominique Wiel, Gérard Doisnel. Et Daniel Legrand, le père et le fils. Peut-être, aux yeux du juge, l'un des deux se fait-il surnommer «Danny» et a-t-il des activités illicites de l'autre côté de la frontière? Ils habitent en effet à dix kilomètres de la Belgique…

Le père et le fils Legrand

Le père, un ouvrier métallurgiste de 48 ans criblé de dettes, et son fils, 20 ans, sont arrêtés le même jour de novembre 2001. Le père, à l'usine de Boulogne-sur-Mer où il travaille, c'est «la bête» tant sa force de travail le définit. Selon la femme de Thierry Delay Myriam Badaoui, c'est la tête du réseau pédophile. Le fils, âgé de 20 ans lors de son interpellation, rêve lui d'être footballeur, à l'instar de son idole Franck Ribery qui a grandi, comme lui, dans ce quartier du Chemin-vert à Boulogne-sur-Mer. Il est le petit dernier d'une fratrie de cinq enfants. Toujours selon Myriam Badaoui, il aurait filmé les orgies contre une rémunération.

Lorsqu'il est entendu par le juge Burgaud en janvier 2002, le jeune homme passe aux aveux et reconnaît avoir commis des actes pédophiles sur les enfants du couple Delay-Badaoui. Il va jusqu'à adresser une lettre au juge dans laquelle il raconte avoir été témoin du viol et du meurtre d'une fillette belge, en 1999. Le corps, enterré dans un jardin ouvrier, selon Myriam Badaoui, ne sera jamais retrouvé. Daniel Legrand fils se rétracte en février. «J'ai raconté n'importe quoi au juge Burgaud. Il m'avait dit qu'une demoiselle venait d'être relâchée parce qu'elle avait avoué», expliquera-t-il, plus tard, au quotidien Ouest France. «J'espérais passer Noël en famille, le juge m'a bien eu. J'étais dégouté», ajoute-t-il.

En juillet 2003, l'instruction est close, dix-sept personnes dont les Legrand père et fils sont renvoyés devant les assises. Le procès du présumé réseau pédophile franco-belge se tient de début mai à début juillet 2004 à Saint-Omer. Neuf semaines marquées par les aveux de Thierry Delay, les revirements de son épouse Myriam Badaoui qui, d'un jour à l'autre, reconnaît avoir menti et disculpe ses co-accusés: «Rien n'est vrai, je suis une malade et une menteuse. J'ai menti parce que j'ai suivi les enfants», avant de les accuser à nouveau le lendemain. Les médecins et psychologues qui ont expertisé les enfants sont soumis à rude épreuve, il apparaît au grand jour que certains d'entre eux ont menti.

Le 2 juillet 2004, le verdict est rendu après quinze heures de délibérations. Au total, dix personnes sont condamnées, sept autres acquittées. Vingt ans pour Thierry Delay, quinze ans pour Myriam Badaoui. Daniel Legrand père est acquitté. Son fils est condamné à trois ans de prison dont deux ferme. Seize enfants sont reconnus comme victimes.

Six des accusés, dont Daniel Legrand fils, font appel. Le second procès se tient à Paris en novembre 2005. Le couple Badaoui-Lelay, entendu comme témoin, disculpe les accusés. «Je souhaite que ces six personnes soient acquittées», déclare Thierry Lelay, «on n'était que quatre: moi, mon ex-femme, David Delplanque et Aurélie Grenon. Les autres ont tous été inculupés par mon épouse et sont innocents. Ça me fait mal qu'ils sont là». À l'issue des débats, l'avocat général requiert l'acquittement de chacun des accusés. Ses réquisitions sont suivies. Ils sont tous acquittés le 1er décembre 2005.

Au total, treize personnes acquittées lors du premier ou du second procès recevront une lettre d'excuses de la part de l'Elysée. Ils ont été indemnisés par la Chancellerie pour le préjudice qu'ils ont subi. L'huissier de justice, Alain Marécaux a écrit un livre –Chronique de mon erreur judiciaire: Victime de l'affaire d'Outreau–, qui a inspiré en 2011 le film de Vincent Garenq, Présumé coupable, avec l'acteur Philippe Torreton. Il a désormais ouvert sa charge de notaire à Dunkerque. Roseline Godard, «la boulangère», a repris des études de droit pour devenir avocate. Karine Duchochois est devenue chroniqueuse judiciaire à la radio. Les époux Lavier, qui avaient récupéré la garde de leurs enfants, ont eu, eux, à nouveau maille à partir avec la justice, pour des faits de violences sur leurs enfants. Ils vivent toujours à Boulogne-sur-Mer et n'ont pas d'emploi. L'abbé Dominique Wiel s'est investi dans la formation des journalistes aux faits divers et vient en aide aux migrants de Calais.

Le fils sombre

La page n'a pas été si facile à tourner, si tant est qu'elle soit un jour, pour Daniel Legrand fils, le plus jeune des acquittés d'Outreau qui a passé deux ans et demi en prison et a subi deux procès aux assises. Avec ses indemnités, il s'est offert sa première voiture et sa première maison. Il s'y est installé avec la mère de son fils né en 2011. Son père est décédé d'un cancer à l'âge de 59 ans en 2012. «Il avait repris son boulot d'ouvrier mais cette affaire l'a détruit. Il ne méritait pas cela, lui qui a travaillé toute sa vie pour nourrir sa famille», déclarait son fils.

Lui aussi, cette affaire l'a détruit. Elle a commencé par détruire ses rêves. Lui qui avait arrêté l'école à 16 ans dans le but de devenir footballeur professionnel a renoncé. «Je ne peux plus, c'est cassé. Je vis comme quelqu'un d'âgé, je n'ai plus le droit de rêver», confiait-il à Liberation. En proie à la depression, il a fini par sombrer dans la drogue au point de se retrouver une nouvelle fois face à la justice. «Après l'acquittement, ça m'est retombé dessus. J'étais pas bien, j'ai perdu pied», explique, sur l'antenne d'Europe 1, celui qui a été condamné à un an de prison dont trois mois ferme pour avoir été interpellé, en janvier 2007, à la frontière belge avec de l'héroïne, de la cocaïne et du cannabis.

Il a ensuite écumé les services de psychiatrie au point, du fait de la lourdeur du traitement psychiatrique qui lui est prescrit, de vivre aujourd'hui de l'allocation adulte handicapé. Son histoire avec la mère de son fils n'a pas survécu à sa descente, il est retourné vivre chez sa mère, à Wimmerieux. «Je serai toujours une victime d'Outreau, cela me suivra jusqu'à la fin de ma vie», affirme-t-il sur Europe 1.

Le comble pour lui: avoir eu à faire les frais de la complexité du système judiciaire et avoir dû être jugé une troisième fois, bien qu'acquitté, et pour les mêmes faits. Seul, cette fois-ci. Lorsqu'il a rendu son ordonnance de renvoi en 2003, le juge Burgaud n'a pas relevé que l'accusé Legrand fils, né en 1981, était mineur au début de «l'affaire Outreau». Daniel Legrand n'a atteint la majorité qu'en juillet 1999. Il a donc été jugé en tant que majeur pour la période postérieure à cette date, mais pas en tant que mineur.

L'on aurait pu en rester là et attendre que l'affaire ait atteint son délai de prescription, en octobre 2013, mais c'était sans compter sur une association de lutte contre la pédophilie, «Innocence en danger», qui a fait pression sur le parquet de Douai, l'enjoignant à rejuger l'affaire. «Les victimes de ces faits ont droit à un procès. C'est la loi. Daniel Legrand en sortira peut-être innocent, mais cette audience doit avoir lieu, sinon c'est un déni de justice», lance Homayra Sellier, porte-parole de l'association, au Parisien.

«Je suis innocent!»

Daniel Legrand fils, bien que blanchi, a donc dû, pour la troisième fois, prouver son innocence devant la cour d'assises des mineurs d'Ile-et-Vilaine, à Rennes. «Je n'en reviens pas que l'on me rejuge pour les mêmes faits, dix ans après avoir été acquitté», s'indignait-il à la veille de l'ouverture de son procès fin mai 2015. «C'est vraiment ridicule, j'espère vraiment qu'il réussira à se reconstruire», s'inquiète sa mère, Nadine Legrand.

Il est apparu bouffi et ralenti par ses médicaments. Il arbore désormais une larme tatouée sous l'œil gauche. «Ce n'est plus du tout le gamin que l'on a connu. Il est méconnaissable, il faut toujours que l'on soit là. Jusqu'à ce que l'on ferme les yeux, on aura toujours Daniel à s'occuper car il ne peut pas se gérer tout seul. Il est détruit», explique sa sœur Peggy au premier jour au premier jour du procès. Devant le Parlement de Bretagne, pendant trois semaines, des militants anti-pédophilie l'ont traité de «violeur».

«Allez viens mon grand, lève-toi, ce n'est pas ta place», lui dit l'un de ses avocats. À l'issue de trois semaines de débats, Daniel Legrand fils, 33 ans, est acquitté. Le procureur général avait lui-même requis cet acquittement. «Je suis innocent!», crie-t-il en se levant. «Je crie mon innocence depuis le début, et justice a été rendue. C'est un grand jour pour moi», a-t-il poursuivi sur le parvis du Parlement de Bretagne, interrompu par les insultes des militants. Mais derrière cet éclatement de joie, comment savoir si une reconstruction est possible? À la question d'un journaliste qui lui demandait comment serait sa vie d'ici une semaine, l'émotion retombée, il lui a répondu: «Je n’arrive pas à me projeter dans l'avenir tellement je suis détruit».

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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