Culture

David Lynch a créé le plus beau personnage de 2017 dans «Twin Peaks»

Hendy Bicaise, mis à jour le 05.09.2017 à 10 h 56

Sommet d’audace: pour le retour de leur série culte, David Lynch et Mark Frost ont décidé de placer l'agent spécial Dale Cooper dans un état semi-végétatif pendant presque toute la saison... et composé ainsi l’un des personnages les plus attachants de la fiction contemporaine.

Kyle MacLachlan dans le rôle de «Dougie» (ShowTime).

Kyle MacLachlan dans le rôle de «Dougie» (ShowTime).

Parlons de Dougie sans pincettes, mais avec des guillemets. C’est un choix arbitraire, mais semble-t-il la précaution sémantique optimale. C'est que Dougie n’est pas «Dougie»: l’authentique Dougie Jones, lui, n’est pas un personnage très important, ou du moins très présent, dans Twin Peaks: The Return.

C’est au cours du troisième épisode de la troisième saison de la série, dont la diffusion s'est achevée aux États-Unis le 3 septembre, que l’on découvre le véritable Douglas Jones, surnommé Dougie par ses proches. Le terme ne sera utilisé qu’une dizaine d’heures plus tard, mais le personnage n’est en réalité qu’un tulpa, une pensée matérialisée, possiblement produite par celui que l’on surnomme «Mister C.» ou «Evil Coop», le double maléfique de l'agent spécial du FBI Dale Cooper (Kyle MacLachlan), qui l'a remplacé dans le monde réel depuis vingt-cinq ans et l'inoubliable et traumatisant plan final au miroir de la deuxième saison. Lui ou un(e) autre aurait créé ce tulpa douze ans auparavant, supposément dans le but de piéger dans cette enveloppe corporelle le bon Cooper s’il venait à quitter la Black Lodge, l’inquiétant monde alternatif de Twin Peaks qui inclut notamment l’emblématique «Red Room». Un petit jeu de transvasement autour du bien et du mal que Lynch et Frost rendent d’ailleurs plus ardu que jamais avec l’épisode final, lorsque Cooper semble pénétrer dans une nouvelle dimension alternative dans laquelle les émanations good et evil de sa personne paraissent fusionner.

C’est complexe mais jusqu’ici, vous suivez sans doute: pas de raison de supposer le contraire puisque vous avez passé tout l’été à regarder Twin Peaks. Pour revenir au troisième épisode, Dougie nous est brièvement présenté en compagnie d’une prostituée nommée Jade, et est alors parfaitement inconscient du fait qu’il ne soit pas humain. Alors que Dale retrouve le monde réel, le stratagème supposé de son doppelgänger ayant échoué (le «one-armed man» MIKE lui dit toutefois le contraire), Dougie rejoint lui la Lodge pour y être aussitôt désintégré. Cooper n’est donc pas emprisonné dans le corps de Douglas Jones mais atterrit à l’endroit où se trouvait le tulpa juste avant son dernier voyage. Malgré la coupe de cheveux différente et l'incapacité à s’exprimer intelligiblement de l'homme qui lui fait face, Jade se méprend et se met à l'appeler «Dougie».

Un personnage est né, ce Cooper qui a réinvesti son monde en oubliant derrière lui ses chaussures, devenant une espèce de semi-légume en chaussettes. Un pied de nez sur pattes signé Lynch et Frost, qui vont balader sa silhouette pantelante pendant treize épisodes, accomplissant le miracle de rendre ce Cooper profondément dévitalisé absolument fascinant et bouleversant.

Dougie est mort, vive «Dougie»!

Le mésentente concernant les identités conjuguées de Cooper et de Dougie en dit finalement long sur la puissance évocatrice de l'évolution du personnage. Les «évolutions» de leurs figures historiques sont d’ailleurs chères au duo Lynch-Frost, par exemple avec le bras coupé de MIKE qui devient «l’homme venu d’ailleurs» (Michael J. Anderson) puis prend l’apparence d’un arbre électrifié dans la troisième saison, explicitement nommé «The Evolution of The Arm».

Ici, Cooper mute aussi à sa manière, pourtant il est toujours lui-même, lorgnant seulement vers une forme de catatonie. Or, presque aucun fan n’a appelé le personnage «Cooper» durant toute la saison, ou ne serait-ce que «Dumb Cooper» ou «Vegetable Cooper» –à l’instar du doppelgänger de l’agent du FBI communément dénommé «Evil Cooper» alors que lui n’est pas même Cooper! Une explication, sensible et subjective, serait que le personnage de «Dougie» avec guillemets, ce Dale Cooper presque complètement éteint, qui doit «se réveiller» selon les termes pourtant essentiels prononcés par MIKE, devient rapidement si attachant qu’il ne vient presque plus à l’esprit des spectateurs qu’il n’existe pas en tant que tel, que ce n’est autre que Cooper lui-même. La confusion est telle que même la rédactrice chevronnée Laura Bradley qui, avec sa collègue Joanna Robinson, a proposé sur le site américain de Vanity Fair la couverture de The Return la plus rigoureuse, en vient encore lors du récap de l’épisode 16 à dire que «d’autres, tels que l’agent Dale Cooper, se sont cachés [pendant la saison] dans des corps n’étant pas les leurs». Idem pour «G», l’un des nombreux et meilleurs youtubeurs à avoir posté des retours et théories sur la série cet été, qui confesse dans l’une de ses vidéos s’être mal exprimé depuis des semaines au sujet de Cooper en définissant le personnage comme «enfermé» dans le corps de Dougie Jones.

Il y a là l’idée d’une hypnose collective: de même que l’entourage de Dougie ne réalise pas qu’il n’est pas Dougie, le spectateur échoue lui à reconnaître que Cooper est toujours Cooper. C’est pourtant le cas, nous voyons Cooper et il s’agit de Cooper, mais entre les doppelgänger et autres tulpa, et ces personnages qui confessent explicitement «Je ne suis pas moi», que ce soit Audrey Horne (Sherilyn Fenn) dans l’épisode 13 ou Diane (Laura Dern) dans l’épisode 16, les dédoublements pullulants ne peuvent que nous induire en erreur.

Puissance du refoulé

L’autre explication de cette méprise commune, c’est une image que l’on aurait aimé refouler: la fausse crémation prématurée, dans le troisième épisode, du bien-aimé Cooper, qui même avant cela, assommé par vingt-cinq années passées dans la Red Room, n’était déjà que l’ombre de lui-même. Le volubile Cooper peinant à répliquer un simple «Je comprends» au début du pilote face au Fireman (Carel Struycken), c’est insupportable. On voulait tant le revoir, pourquoi nous l’enlever? Pourquoi nous le changer? Sans doute de nombreux fans de la série convaincus par The Return ont éprouvé ces sentiments entremêlés: la frustration et le manque concernant Cooper, mais sans se priver du plaisir d’une nouvelle rencontre et de l’émotion partagée avec «Dougie».

Seulement, que le spectateur se soit montré clément ou non avec David Lynch et Mark Frost pour avoir ainsi escamoté Dale Cooper, son charme, son flegme, ses habitudes, il est resté contraint de s’armer de patience en attendant le fameux «retour» du personnage tel qu’il l’avait toujours connu. Il y avait au moins le titre de la saison, The Return, pour s’assurer que celui-ci allait bien se produire un jour. Ainsi que les chiffres aperçus dans le «monde violet», présumée «White Lodge», de l’épisode 3: un «3» et un «15» qui allaient bel et bien indiquer les deux épisodes, les troisième et quinzième, correspondant aux trajets mus par l'électricité accomplis par Cooper pour rejoindre le monde réel dans un premier temps (épisode 3), puis l’arpenter de nouveau à «100%» de ses capacités physiques, intellectuelles, cognitives et mémorielles (épisode 15).

 

 

Dans le dernier cas, on réalise d’ailleurs que Cooper était simplement coincé sans possibilité aucune de s’exprimer dans son propre corps, mais qu’il n’a rien manqué des journée vécues en tant que «Dougie», sorte de spectateur de lui-même, au même titre que d’autres derrière leur téléviseur.

De la patience au culte

Il était osé de la part de Lynch et Frost de révéler in fine que Cooper souffrait d’un cas de locked-in syndrome, un état dans lequel il ne pouvait pas agir ou si peu, mais voyait tout et comprenait tout des situations dans lesquelles il se retrouvait. Cette information impose un lien supplémentaire entre le personnage et le spectateur, les deux ayant dû s’armer d’une même patience pendant presque tout The Return. Même les fans de «Dougie», et on les suppose nombreux, ont épousé le sentiment de MIKE lors de l’épisode, quand il assiste au réveil de Cooper et soupire: «Enfin...»

L’audace louée du tandem est en réalité une forme de courage et une pleine confiance. C’est le cas pour la trame «Dougie», mais aussi pour celle du personnage d’Audrey Horne, qu’il a fait intervenir tardivement dans la troisième saison alors que les fans de la première heure espéraient son retour tout de go, et qu’il a placé dans une situation embarrassante qui plus est lors de cet épisode 12. Quelques heures de The Return plus tard, chacun estimait son personnage touchant, sa performance déchirante et devait concéder que Lynch et Frost savaient pertinemment ce qu’ils faisaient. Un tel contrôle, une telle assurance, c’est aussi ce qui a poussé Lynch et Frost à se permettre les trois minutes de balayage du sol du Roadhouse en plan fixe (épisode 7) ou les deux autres d’une pause-clope sans un mot échangé entre Gordon Cole, Diane et Tamara Preston (Chrysta Bell) (épisode 9). Le temps étiré à l’extrême, un peu comme dans le déjà mythique épisode 8 quand Lynch reprend la Sonate au clair de lune de Beethoven mais la distend au point de la rendre méconnaissable et inquiétante.

Cooper aussi semble être au ralenti: il est là, à quelques jours seulement de son réveil, mais le temps devient son vent contraire, alors il avance lentement, très lentement. On suit alors «Dougie» dans ses (re)découvertes de lui-même: appréciant de nouveau le café et les tartes aux cerises, retrouvant ses signes distinctifs tel que son pouce levé ou encore son abnégation professionnelle, symbolisée par une attention nouvelle pour un drapeau états-unien ou une attirance viscérale pour le badge d’un agent de police (image touchante au début de l’épisode 6). Ce retour patient de Cooper censé émerger à la surface de «Dougie» trouvera son aboutissement lors de l’épisode 16, quand l’agent réplique «Je suis le FBI» à la question «Quid du FBI?» de Bushnell Mullins (Don Murray), le patron de Dougie Jones.

Là où d’autres showrunners, oeuvrant sur un revival quel qu’il soit, auraient accompagné le retour du protagoniste adoré en égrenant les clins d’oeil, références et symboles dès le premier épisode, Lynch et Frost bandent leur arc (narratif), puis tendent la corde autant que possible, pendant une quinzaine d’épisodes, jusqu’à montrer Dale Cooper comme «100% opérationnel»: la flèche a touché la cible, en plein coeur. Le tandem fait dans le crowd pleasing mais sur la brèche!

Cette pleine satisfaction du regain de forme de Dale Cooper ne signifie pas pour autant que la disparition de «Dougie» soit un bon débarras. Si l’épisode souhaite un bon retour à Cooper, il ne dit pas adieu pour autant à Dougie. A cet égard, quand MIKE prend la mèche de cheveux de Cooper pour créer un nouveau tulpa, on devine qu’il souhaite créer un ersatz de Dougie pour le bien de Janey-E (Naomi Watts) et de leur fils Sonny Jim (Pierce Gagnon), brièvement dépossédés de leur mari et père. Au début du dix-huitième et dernier épisode, un nouveau «Dougie» rentre chez lui et retrouve une vie améliorée: une forme physique «rebootée», un Gym Set dans le jardin, quelques petits fours offerts par les frères mafieux Mitchum, s’ils n’ont pas tous été mangés, et des dizaines de milliers de dollars en liquide... qui serviront à refaire l’installation électrique. Si ce n’est plus exactement le même, on est rassuré de savoir que tout finit bien pour «Dougie» –qui devrait même pouvoir retirer ses guillemets en même temps que ses chaussures en passant le pas de la porte.

Sirop d'érable et latte au thé vert

Mais pourquoi l’a-t-on tant aimé, ce «Dougie»? D’une part pour le regard que ceux qui l’entourent portent sur lui, et ce qu’il leur renvoie d’eux-mêmes en retour. «Dougie» fait du bien à ceux qu’il fréquente: il aide son patron, il expose la tricherie de son collègue Anthony mais le sauve possiblement du suicide, ou encore révèle le «coeur en or» des frères Mitchum, notamment lors de l’exceptionnel onzième épisode qui s’achève autour d’une tarte aux cerises alors que «Dougie» semblait condamné à mort quelques instants plus tôt, preuve supplémentaire de la capacité innée du personnage à résoudre les conflits. Son aide se présente à d’autres reprises de façon moins directe, comme par exemple lorsqu’il boit le café de son collègue Frank, poussant ce dernier à boire le latte au thé vert d’un autre et lui offrant ainsi la révélation gustative de sa vie.

 

 

Plus tangiblement et profondément, «Dougie» semble réussir là où Dougie échouait: se reconnecter à son fils Sonny Jim. Quand il le fait rire à la table du petit déjeuner (épisode 4), partageant sirop d’érable et pancakes, il se rattrape d'avoir manqué sa fête d’anniversaire la veille mais aussi pour des années passées d’une relation sans doute dénuée de la légèreté qu’il lui confère ici en quelques minutes. En cela, il faut voir la tasse disant «I Love Mom» que David Lynch dispose à l’arrière-plan de cette scène comme un indice du fait que les sentiments de l’enfant se dirigeaient jusqu’alors probablement plus vers sa mère que son père. À son insu, «Dougie» accomplit dès le début une reconquête sentimentale, forcément émouvante: il est celui qui retrouve son fils, là où, en miroir, «Evil Coop» n'hésite pas à envoyer le sien à la mort.

Baby Coop

L’autre raison d’aimer «Dougie», c’est cette fois son propre regard, c’est ce que les yeux de Dale Cooper laissent poindre malgré l’apathie qui définit le personnage. Sans doute est-ce un processus inconscient et un sentiment viscéral, mais l’amour que l’on éprouve pour «Dougie» est de l’ordre de celui que l’on porte à son enfant. Car «Dougie» est bien un nouveau-né, il l’est presque tangiblement du fait qu’il accède à notre monde au sortir d’une fente vaguement utérine, et ce après une longue gestation dans la Red Room. Une fois parmi nous, «Dougie» agit comme un bébé, puis comme un tout jeune garçon, suivant les étapes usuelles du développement de l’enfant: d’abord le mimétisme des gestes, puis la préhension, ensuite les premiers mots, etc. Et puis il y a cette intensité dans le regard du personnage, que l’on n’associerait pas naturellement à un bébé, ou peut-être seulement s’il se nomme «Benjamin Button». Comme le nourrisson mourant à la fin du film de David Fincher, dont le dernier coup d’oeil donnait autant l’impression d’émaner d’une âme déjà non-existent que de transmettre toute la conscience du monde, «Dougie» fonctionne lui aussi pour cet équilibre, cet entre-deux, entre le vide et le plein.

Sa manie de reprendre la fin des phrases de ses interlocuteurs reconduit ce type de grand écart: la redite paraît arbitraire voire insensée, mais la résonance de ces quelques mots s’avère souvent prégnante. Leur choix par le tandem Lynch/Frost n’est jamais anodin, notamment pour le réarrangement lucide de ses premières bribes de phrases éparses, enchaînant en quelques heures «hello» puis «call for help», «Dougie Jones», «far from here» ou «Bill Shaker», simplement parce que répéter ce nom («remueur de billets») est amusant quand l'on se trouve dans un casino. De retour chez «lui» au début de l’épisode 4, «Dougie» isole les trois derniers mots prononcés par Janey-E avec les larmes aux yeux, expirant un désarmant «...of my life» la voix brisée, pour ce qui reste sans doute l’un des plus beaux moments de The Return. Et quand Dougie, sans guillemets cette fois, retrouve les siens au début de l'épisode final, là encore, il ne prononce qu'un seul mot, si central à cet art domestique et familier qu'est la série télévisée: «home».

Très actif pendant toute la promotion sur les réseaux, Kyle MacLachlan a récemment répondu à l’excellente question d’une internaute: «Pouvez-vous répondre à une question comme Dougie pour la dernière fois?» («for the last time?»). Comme il se doit, «Dougie» se fait alors entendre sur la vidéo: «...time». Encore une fois, c’est impeccable, tant le temps fut le moteur de cette troisième saison, qui l’aura étiré, usé, inversé, fait sauter, choyé, en cela preuve tangible et évanescente à la fois du parfait contrôle créatif du tandem Lynch-Frost. Le temps, c’est aussi ce que l’on a pu chérir en compagnie de «Dougie», personnage éphémère avec lequel on aurait presque l’impression d’avoir partagé une histoire d’amour, mais plus assurément déjà un amour d’histoire.

Hendy Bicaise
Hendy Bicaise (10 articles)
journaliste