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Comment l'alt-right s'est approprié un tube italo-disco oublié pour en faire son hymne

Jacques Besnard, mis à jour le 10.09.2017 à 13 h 12

Grâce aux trolls de 4chan et au détournement de Pepe the Frog, le titre d'un artiste italien a refait surface trente ans après.

Le drapeau du Kekistan, dont «Shadilay» est l'hymne. Source: Twitter.

Le drapeau du Kekistan, dont «Shadilay» est l'hymne. Source: Twitter.

En 2013, Giorgio Moroder était invité sur Random Access Memories, le quatrième album des Daft Punk pour parler de sa vie et de sa carrière. Le duo star en a fait un titre: «Gorgio by Moroder». Un joli cadeau pour l'un des pionniers de l'électro qui ne faisait plus grand chose depuis 1992. Marco Ceramicola, quinquagénaire toscanais, n'a pas eu la même carrière que son compatriote mais le compositeur et chanteur de disco a également connu un petit succès avec un titre sorti en 1986: «Shadilay».

«Cette chanson est beaucoup passée sur les ondes des radios privées en Italie dans les années 1980, mais après j'ai arrêté ma carrière et je n'aurais jamais pensé qu'elle puisse être connue mondialement.»

Trente ans après la sortie du vinyle, le chanteur italien a vu, lui aussi, son titre ressortir du bois mais dans ce cas-ci, les diggers ne se cachent pas sous un casque de moto mais bien derrière un pseudo.

L'ironie pour répandre la haine

Pour bien comprendre la folie qui s'est emparée du tube de Marco, il faut tout d'abord rappeler comment les mouvements d'extrême droite ont décidé de miser sur l'ironie, l'humour et la culture internet pour diffuser leurs idées notamment auprès des jeunes.

«L'ironie a une fonction stratégique. Elle permet aux gens de nier leur attachement aux idées d'extrême droite tout en les épousant», analysait Alice Marwick co-auteure d'une recherche sur le sujet.

Le meilleur exemple reste sans doute Pepe the Frog, une grenouille plutôt cool née en 2005 de l'imagination de Matt Furie dans le comics Boy's Club

La couverture du comics Boy's Club - Crédit: Fantagraphics Books

Peu à peu, ce personnage s'est pourtant transformé en icône haineuse lorsque des trolls des forums pro-Trump de 4Chan l'ont utilisé comme symbole de ralliement aux thèses des suprémacistes blancs.

Le nouveau président US s'en est évidemment emparé.

Ce mème a même traversé la toile puisqu'Hillary Clinton a par exemple été trollée en plein meeting pendant sa campagne. 


À tel point que l'Anti-Defamation League a fini par considérer Pepe comme un symbole de haine. 

L'hymne d'un pays fictif

Les hipsters nazis sont allés plus loin dans leur délire en inventant un pays fictif: le Kekistan. En gros, le terme Kek qui signifie «LOL» en coréen était utilisé par les fans de World of Warcraft et les utilisateurs de 4chan. La découverte par un membre du forum anglophone d'une divinité égyptienne à tête de grenouille s'appelant Kek a fait le reste. Le culte de ce dieu du «politiquement incorrect» était né et un pays fictif donc créé. 

Pour propager leurs idées, ils ont adopté plusieurs symboles comme ce drapeau qui rappelle sous bien des aspects celui des nazis. 

En haut, le drapeau du Kekistan, en bas, le drapeau nazi allemand - Crédit: Twitter

Un étendard brandi lors de différents rassemenblements suprémacistes comme ici devant la Maison-Blanche lors d'un flashmob en soutien à Steve Bannon, l'ancien bras droit de Trump.


Et puis, on y arrive, ils se sont choisis un hymne: «Shadilay».

Deux millions de vues

Pourquoi avoir élu ce titre? Tout d'abord, parce que Marco Ceramicola a pour nom de scène Point-Emerging-Probably-Entering ou l'acronyme P.E.P.E. Eh oui, comme la grenouille.

D'autant que le logo du label Magic Sound est une grenouille qui figure également sur la pochette du vinyle. Elle y tient une baguette magique. Magique comme le pouvoir que les 4channers attribuent apparemment aux mèmes. 

Selon un billet posté sur Wordpress et intitulé The truth about the frog and the cult of Kek, il existerait d'autres raisons à cette vénération comme par exemple la durée de la chanson (5 minutes 55 secondes) ou encore les paroles.

«Dans cette chanson, je prie pour qu'une nouvelle entité (Shadilay) éclaire l'univers, donne la vie et la force en inspirant aux hommes le désir de découvrir de nouvelles énergies vitales», assure l'Italien.

Il n'en fallait pas plus pour faire marrer l'alt-right. «Shadilay» est devenue virale et flirte au moment d'écrire ces lignes avec les 2 millions de vues.

Sans compter les vidéos qui y sont liées. Que ce soient les covers version metal, les remix en accéléré, les versions de plusieurs heures ou encore les danses en hommage à son titre. Une folie.

«Je continue de recevoir des messages et des demandes en amis de partout dans le monde et même de Corée. C'est une chose inattendue et magnifique.» 

Vous l'aurez compris, Marco Ceramicola n'est pas Matt Furie.

Mugs, sweats et coques de portables

Face à la mutation de son personnage, le dessinateur a, en effet, décidé de tuer sa grenouille polluée.

Dans le même temps, le compositeur italien, lui, en a profité pour relancer sa carrière et faire du business. Il a créé une page Facebook officielle et lancé une boutique en ligne où il vend notamment des mugs, des coques de portables et des sweats à capuche. Un petit pactole en perspective quand on sait qu'un vinyle «Shadilay» a été vendu 1225 dollars en mai dernier.

Quand on lui demande si ça ne le dérange pas que son tube soit assimilé à l'alt-right comme ce fut le cas lorsqu'un révisionniste avait jouer sa chanson avant de troller Shia Labeouf, l'artiste se défend difficilement.

«Ma grenouille est différente de celle de Pepe. C’était juste le logo du label de la maison de disques. En ce qui concerne le président Trump, les Américains ont toujours été en mesure de choisir le meilleur, c’est ce qu’il en est aujourd’hui, même s'il est encore tôt pour exprimer un jugement. Enfin, ce n’est certainement pas à moi qui ne fait qu’écrire des chansons révolutionnaires de décider à qui elles doivent plaire.»

L'Italien va donc continuer à surfer sur cette vague en composant «une nouvelle chanson qui sera dans la continuité du message de “Shadilay”». D'ici là, son titre va bientôt être diffusé dans la série FX American Horror Story. What else?

Jacques Besnard
Jacques Besnard (64 articles)
Journaliste
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